Ul­rich Seidl.

So Film - - Édito - Par Oriane Ra­tel, avec Charles Alf La­fon ~ Illus­tra­tions : Iris Hatz­feld

Il est au­tri­chien et fait des films aus­si glauques que grin­çants. Dans son der­nier docu, Sous-Sols, Ul­rich aus­culte les caves de ses congé­nères. Néo-na­zis, fé­ti­chistes SM et fous de la gâ­chette… De quoi ra­con­ter un cer­tain état du monde tel qu'il va. C'est à dire, mal

Il sem­ble­rait que les caves au­tri­chiennes fussent par­ti­cu­liè­re­ment louches. C'est en tout cas ce dont l'em­pe­reur du glauque au­tri­chien, Ul­rich Seidl, vou­drait nous convaincre avec Sous-Sols, son do­cu­men­taire mi-in­quié­tant mi-mar­rant. L'oc­ca­sion de par­ler avec lui de tout ce qu'on cache trop… et de tout ce qu'on ne cache pas as­sez. Au me­nu : re­li­gion, tou­risme sexuel et Tin­der.

Votre ci­né­ma re­pose beau­coup sur la ré­ac­tion des spec­ta­teurs face à vos images. Quelle a été la vôtre quand vous avez vu cette photo du pe­tit gar­çon échoué sur la plage ?

Je ne l'ai pas vue. Je ne re­garde pas la té­lé­vi­sion, je suis donc ar­ri­vé à cette image beau­coup plus tard, après tout le bruit mé­dia­tique qu'elle a fait. Je n'ai dé­ci­dé d'al­ler la voir qu'après que des amis m'en ont par­lé. La voir ne re­le­vait donc plus vrai­ment pour moi de la dé­cou­verte, il est dif­fi­cile d'avoir une vraie ré­ac­tion face à une image dont on a tel­le­ment en­ten­du par­ler avant de la voir…

Pour­tant, cette photo a cho­qué beau­coup de gens, cer­tains ont réa­li­sé la réa­li­té de ce drame… Je suis moi, je ne peux pas me pro­non­cer au nom de tout le monde. Mais je ne crois pas être quel­qu'un de mau­vais. Et, oui, j'ai pu consta­ter l'im­pact gé­né­ra­li­sé de cette pho­to­gra­phie. Mais ce­la fait des an­nées que des ré­fu­giés meurent en mer ! Qu'est-ce que cette image a vrai­ment de nou­veau ? Soyons hon­nêtes : tout le monde sait très bien com­bien d'Afri­cains meurent par an en route vers l'Eu­rope, com­bien d'em­bar- ca­tions de for­tune échouent avant d'ar­ri­ver sur nos côtes. Cette image, je la connais en fait de­puis long­temps.

On di­rait qu'entre l'im­mi­gra­tion éco­no­mique et l'exil po­li­tique, ce­la fait une grande dif­fé­rence dans l'in­cons­cient col­lec­tif… C'est hy­po­crite. La ré­ac­tion face à cette image est pu­re­ment émo­tion­nelle parce qu'il s'agit d'un en­fant. Moi-même, je dois avouer m'être sen­ti moins cho­qué par les 71 ré­fu­giés re­trou­vés morts dans un ca­mion en Au­triche au mois d'août der­nier. Quand on voit un en­fant mort, notre ré­ac­tion n'a stric­te­ment rien de ra­tion­nel. Mal­gré tout, ces deux his­toires ont ré­veillé les gens, ce­la a pro­vo­qué une vague de so­li­da­ri­té, un sen­ti­ment très po­si­tif. C'est pour ça que, d'un point de vue ra­tion­nel, je peux cri­ti­quer le fait que les gens ne ré­agissent que main­te­nant. Mais d'un point de vue émo­tion­nel, je com­prends par­fai­te­ment. L'émo­tion sus­ci­tée par la photo d'un en­fant mort est une émo­tion saine.

Avec un fond re­li­gieux peut-être ?

Évi­dem­ment. Mais ne nous trom­pons pas, le back­ground so­cial, cultu­rel et fa­mi­lial est très im­por­tant pour tout le monde, et ce­la com­prend la re­li­gion. Per­sonne ne peut nier ce­la. Dans mon cas, je viens d'une fa­mille très re­li­gieuse. Mes pa­rents étaient très ca­tho­liques et j'ai qua­si­ment gran­di dans une église, j'étais en­fant de choeur. Mais très vite, une fois adolescent, j'ai réa­li­sé à quel point l'Église était hy­po­crite, à quel point son au­to­ri­té était fausse.

Pire que les autres re­li­gions ?

Ce que la pen­sée ch­ré­tienne a fait lors des cent der­nières an­nées, c'est vrai­ment cri­mi­nel. On le sait bien. Et même à notre époque, elle jouit d'une au­to­ri­té mal­saine sur les jeunes. Le contrôle de l'édu­ca­tion par l'Église est un pro­blème. J'ai été éle­vé dans une école ca­tho­lique, c'était ca­tas­tro­phique. Ce­ci étant dit, l'his­toire de l'in­fluence de l'Église en l'Au­triche est très par­ti­cu­lière. C'est un pays in­fluen­cé par la re­li­gion ca­tho­lique de­puis des siècles, à cause des Habs­bourg. Mais c'est aus­si un pays où l'évo­lu­tion cultu­relle fait que les gens vont de moins en moins à l'église. Je pense faire par­tie de la gé­né­ra­tion qui a vrai­ment vé­cu cette perte d'in­fluence, on avait réus­si à s'éloi­gner un peu. Mais sou­dain, voi­là le su­jet re­li­gieux qui re­vient sur la scène in­ter­na­tio­nale à tra­vers tous les

conflits entre l'Oc­ci­dent et le monde mu­sul­man. Si ma gé­né­ra­tion a éprou­vé le be­soin de re­je­ter tout ça, c'était sur­tout en ré­ac­tion à la do­mi­na­tion de la re­li­gion ca­tho­lique en tant qu'en­ti­té om­ni­pré­sente et mo­no­li­thique. Alors que si la gé­né­ra­tion ac­tuelle dé­cide de ré­agir face à ce retour du re­li­gieux, ce se­ra for­cé­ment très dif­fé­rent, dans la me­sure où cette place cen­trale ex­clu­sive de la re­li­gion ca­tho­lique n'existe plus.

Mais le retour du re­li­gieux nous rap­pelle aus­si à quel point l'homme a be­soin de trans­cen­dance dans sa vie, non ?

Je pour­rais être d'ac­cord, mais je vais le for­mu­ler au­tre­ment. Je di­rais que si on li­mite la vie au ma­té­ria­lisme, on ne peut pas par­ler vrai­ment d'une vie… Sur ce point, je m'en ré­fère sou­vent à Pa­so­li­ni, dont la vi­sion m'a beau­coup in­fluen­cé et qui lui-même évo­quait le chris­tia­nisme pri­mi­tif, comme l'ex­pres­sion d'un be­soin de par­tage né­ces­saire pour créer une so­cié­té. Mais cette idéo­lo­gie a fi­na­le­ment échoué. Le ca­pi­ta­lisme qui règne au­jourd'hui va lui-même aus­si très pro­ba­ble­ment connaître le même sort.

Le ca­pi­ta­lisme règne aus­si dans la sphère amou­reuse, comme vous avez un peu cher­ché à le ra­con­ter avec les « su­gar ma­mas » dans Pa­ra­dis : Amour. Ce su­jet est de­ve­nu ab­so­lu­ment ta­bou. Per­sonne ne veut en­tendre par­ler du tou­risme sexuel fé­mi­nin, alors que son pen­chant mas­cu­lin ne pose ap­pa­rem­ment pas de pro­blème. C'est as­sez mar­rant. C'est comme si les hommes avaient be­soin de re­fou­ler ça. Le tou­risme sexuel fé­mi­nin porte at­teinte à leur vi­ri­li­té, c'est désa­gréable pour eux. Ils sont mal à l'aise. Quand ce sont nos femmes qui vont en Afrique, ce n'est pas cor­rect pour eux. C'est avant tout un pro­blème cultu­rel.

Dans nos rap­ports homme/femme, il y a en­core deux poids, deux me­sures… Très pro­ba­ble­ment. L'amour idéal n'existe pas, les pré­ju­gés l'em­pêchent et il faut sa­voir s'en dé­bar­ras­ser et re­gar­der la ques­tion en face. Cons­ciem­ment ou non, on vit tou­jours l'amour comme une tran­sac­tion. Pas qu'en Afrique d'ailleurs. (rires) Et je ne parle pas seule­ment au sens éco­no­mique. Dans un couple, l'un des deux exige tou­jours quelque chose de l'autre. « Je t'aime seule­ment si tu me donnes quelque chose. » L'éga­li­té n'existe ja­mais dans un couple. On peut sim­ple­ment conclure un ac­cord sur ce qu'on se donne. Si vous at­ten­dez que l'autre vous donne ce dont vous man­quez, ce­la ne peut pas fonc­tion­ner. L'amour ne peut pas fonc­tion­ner quand on sou­haite que notre par­te­naire fasse quelque chose que soi-même on ne sou­haite pas faire. Ce n'est pas ça, le vrai échange amou­reux.

“J'ai été éle­vé dans une école ca­tho­lique : c'était une ca­tas­trophe.''

Mais on a quand même lâ­ché un cer­tain nombre de pré­ju­gés sur le sexe, par exemple, no­tam­ment au ci­né­ma. Oui, le sexe est par­tout au­jourd'hui dans notre culture. Mais jus­te­ment, ce­la tue la sexua­li­té, en lui re­ti­rant toute sa di­men­sion secrète. Dans notre so­cié­té mo­derne, le sexe est de­ve­nu une ques­tion éco­no­mique pri­mor­diale. On en parle par­tout, tout le temps. Consé­quence : les gens ne se branlent plus. Enfin, bien moins qu'avant. C'est pré­ju­di­ciable. Se­lon les sta­tis­tiques, les gens couchent en­semble une fois par se­maine en Eu­rope, et une fois par jour en Afrique. Et je suis per­sua­dé que c'est à cause des mé­dias que les gens pra­tiquent moins. Les jeunes se sentent in­cer­tains. Au­jourd'hui, un jeune est sou­mis à une pres­sion ter­rible pour tout ce qui concerne sa sexua­li­té. Avant, on n'avait pas ou peu d'images, donc on dé­cou­vrait ça par nous-mêmes. Cha­cun avait sa propre sexua­li­té et la vi­vait à sa ma­nière. Donc tout était nor­mal. Main­te­nant, on a des images dans la tête qui re­streignent le champ des dé­cou­vertes et qui im­posent une forme de « nor­ma­li­té ». On tue le su­jet en en par­lant.

Que pen­sez-vous des ap­pli­ca­tions type Tin­der et des ren­contres sur In­ter­net ? C'est un nou­veau marché du sexe ?

Ce­la ne me pose au­cun pro­blème. Je n'en ai pas be­soin, mais si les autres y trouvent une uti­li­té, je ne vois pas le pro­blème. Mon fils a d'ailleurs ren­con­tré sa co­pine sur in­ter­net. Main­te­nant, elle est en­ceinte. C'est juste un moyen de com­mu­ni­ca­tion sup­plé­men­taire. Il n'y a pas de di­men­sion mo­rale là-de­dans.

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