Fer­nan­do So­la­nas.

So Film - - Édito - Par Fer­nan­do Gan­zo

Ce­lui qu'on sur­nomme Pi­no a com­men­cé par faire des films, mais très vite la po­li­tique s'est mê­lée à son des­tin. Entre exil et ter­ro­risme, l'ex­can­di­dat an­ti-li­bé­ral à la pré­si­den­tielle ar­gen­tine re­monte le fil de ses sou­ve­nirs.

Au­jourd'hui, l'Ar­gen­tine en­tière le connaît comme une fi­gure po­li­tique d'im­por­tance, mais Fer­nan­do « Pi­no » So­la­nas est d'abord un ci­néaste ca­pable de pro­vo­quer des ca­ta­clysmes géo­po­li­tiques avec ses films. Mots clés de son his­toire : exil, clan­des­ti­ni­té, groupes ter­ro­ristes d'ex­trême droite et… six coups de feu ti­rés dans les jambes. Au mi­lieu de ces sou­ve­nirs, une im­pres­sion : rien ne peut faire tom­ber ce Pi­no.

DANS LES AN­NÉES 1960, vous avez dû quit­ter l'Ar­gen­tine. Plu­tôt à cause du ci­né­ma que de la po­li­tique d'ailleurs…

Tout com­mence avec mon film, La ho­ra de los hor­nos ( L'Heure des bra­siers en VF, ndlr), qu'on a tour­né entre 1965 et 1968. Ce film, c'est une très longue chronique, avec plu­sieurs évè­ne­ments de la po­li­tique ar­gen­tine en toile de fond : les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs de Juan Perón, l'his­toire des grandes ré­sis­tances ou­vrières jus­qu'à 1968, et la mort du Che. La ho­ra de los hor­nos a été tour­né de fa­çon clan­des­tine. Per­sonne dans mon en­tou­rage ne sa­vait ce que j'étais en train de faire. D'ailleurs, pour ne pas éveiller des soup­çons, je ra­con­tais à ceux qui me de­man­daient « Sur quoi tu tra­vailles ac­tuel­le­ment ? » que j'étais en train de réa­li­ser une série pour la té­lé eu­ro­péenne.

Et pen­dant le tour­nage, puis la post­pro­duc­tion de ce film, vous avez ren­con­tré des sou­cis.

En Ar­gen­tine, à l'époque, il n'y avait qu'un seul la­bo pour faire le tra­vail de mon­tage. C'était un la­bo as­sez ru­di­men­taire, avec une seule table de mon­tage en 16 mm. Dès 9 h 30, cette table était ré­ser­vée par les ser­vices se­crets de l'ar­mée ar­gen­tine. En per­ma­nence. Donc, pour tra­vailler sur mon film, je de­vais m'im­po­ser cette gym­nas­tique : me poin­ter à 4 h du ma­tin, heure à la­quelle le la­bo était in­oc­cu­pé, et quit­ter les lieux dis­crè­te­ment vers 9 h, heure à la­quelle ces gens de l'ar­mée dé­bar­quaient. En mixant le son, il a aus­si fal­lu que je fasse très at­ten­tion. Les gens du la­bo pou­vaient com­prendre de quoi par­lait le film. Dans le ci­né­ma, tes pires en­ne­mis sont tou­jours tes col­lègues. Les po­lices in­ternes du ci­né­ma sont les plus fa­rouches. Les gens com­men­çaient à dire : « Mais, qu'estce qu'il en en train de faire au juste, ce­lui-là ? » Mon bo­bard de soi-di­sant re­por­tage pour la té­lé eu­ro­péenne ne pas­sait plus trop bien. Du coup, je me suis bar­ré avec les cent soixante-dix bo­bines de pel­li­cule à Rome. Là-bas, deux amis ci­néastes, les frères Pao­lo et Vit­to­rio Ta­via­ni, m'ont lais­sé re­com­men­cer le mon­tage dans leur boîte de pro­duc­tion, Ager Film, et je l'ai fi­ni à Ci­ne­cit­tà.

Vous sou­ve­nez- vous de l'ac­cueil ré­ser­vé au film à sor­tie ?

Les gens qui l'ont vu se de­man­daient : « Mais com­ment un tel film a pu échap­per la dic­ta­ture du gé­né­ral On­ganía ? » Et c'est à ce mo­ment-là que je suis ren­tré en Ar­gen- tine. Tout le monde était prêt pour me foutre en pri­son au mo­ment où je met­trais les pieds sur le sol ar­gen­tin. Mais au même mo­ment, mes amis ita­liens pré­pa­raient un manifeste de so­li­da­ri­té, si­gné par Fel­li­ni, An­to­nio­ni et beau­coup d'autres per­son­na­li­tés. Ce mou­ve­ment a eu une grande ré­per­cus­sion pu­blique. La dic­ta­ture a alors dé­ci­dé de ne pas m'in­car­cé­rer. Ils ne vou­laient pas nuire à leur image. Je rentre, donc, et je suis libre, mais je perds tous mes clients et toute pos­si­bi­li­té de tra­vail. Per­sonne ne vou­lait tra­vailler avec ma boîte de pro­duc­tion. Et c'était avec cette boîte que je me ga­gnais ma vie à l'époque, no­tam­ment avec des pe­tits films pu­bli­ci­taires.

Vous êtes- vous sen­ti iso­lé à cette époque ?

Dans la rue, les gens du mi­lieu chan­geaient de trot­toir quand ils me voyaient. Je res­sem­blais à un mort-vi­vant. Le plus in­croyable, c'est que tous ceux qui me trai­taient comme un pes­ti­fé­ré n'avaient pas vu le film ! Ils n'en avaient en­ten­du par­ler que dans la presse ou dans le JT à la té­lé. Fi­na­le­ment, des voyages illé­gaux se pré­pa­raient en car pour tra­ver­ser la fron­tière de l'Uru­guay et re­gar­der le film là-bas. Avec le temps, on a réus­si à faire ren­trer deux né­ga­tifs en 16 mm dans le pays. Plus de 70 équipes de pro­jec­tion se sont créées au­tour du pays. Les gens ache­taient une co­pie du film et pou­vaient trou­ver des tech­ni­ciens pour la pro­je­ter. Le film est de­ve­nu un vé­ri­table pe­tit phé­no­mène al­ter­na­tif. Il a trou­vé son pu­blic, mais en créant son propre cir­cuit. On a com­pris que même un film im­pos­sible à faire en Ar­gen­tine, comme le mien, trou­ve­rait son pu­blic s'il in­té­res­sait le peuple.

À quoi res­sem­blaient ces pro­jec­tions clan­des­tines ?

Le film a trois grandes par­ties. La pre­mière s'ap­pelle « Néo­co­lo­nia­lisme et vio­lence ». Les deux autres ra­content l'his­toire des ré­sis­tances po­pu­laires ar­gen­tines. Quand on le pro­je­tait, on était obli­gés de chan­ger les bo­bines entre chaque par­tie du film. Ce­la pre­nait en gé­né­ral cinq minutes. Et pen­dant ces pauses, quelque chose de mer­veilleux ar­ri­vait : les gens com­men­çaient à par­ler. Prin­ci­pa­le­ment de po­li­tique, de l'état réel du pays… Les clopes s'al­lu­maient et les dis­cus­sions de­ve­naient tel­le­ment chaudes que par­fois il était dif­fi­cile de re­prendre. Le film avait en­flam­mé le dé­bat, dans un pays sous cen­sure. Le pu­blic de­ve­nait en fait le pro­ta­go­niste de l'his­toire, et tout le monde dé­bat­tait sans fin. C'était une sen­sa­tion mer­veilleuse.

C'était peu avant le retour de Perón au pou­voir en Ar­gen­tine…

Perón avait quit­té le gou­ver­ne­ment en 1955. Entre 1955 et 1973, nous avons vé­cu dix-huit ans de dic­ta­tures, ou, au mieux, de pseu­do-dé­mo­cra­ties, très

“Rien n'ar­range au­tant le ca­pi­ta­lisme qu'un bon fonc­tion­ne­ment dé­mo­cra­tique, comme c'est le cas au­jourd'hui.”

condi­tion­nées par la cor­po­ra­tion mi­li­taire. En 1971, Perón est en exil à Ma­drid, où il pré­pare son retour en Ar­gen­tine. Et je sais par plu­sieurs proches que c'est là qu'il en­tend des échos de La ho­ra de los hor­nos. Quand il a vu le film, il m'a in­vi­té à le ren­con­trer. Après notre pre­mière dis­cus­sion, je lui pro­pose im­mé­dia­te­ment de faire un film : une longue in­ter­view où il ra­con­te­rait son ex­pé­rience po­li­tique. Nous avons fil­mé cet en­tre­tien près de Puer­ta del Hier­ro, le quar­tier où il était ins­tal­lé. Après chaque ren­contre, on en­voyait les bo­bines à Rome, parce qu'on n'avait au­cune au­to­ri­sa­tion pour fil­mer en Es­pagne et, sur­tout, parce qu'on ne vou­lait sur­tout pas que les au­to­ri­tés ar­gen­tines en place de­vinent ce qu'on était en train de fil­mer, ou pire, puissent nuire à Perón.

Est- ce que Perón avait en­core un cer­tain pou­voir pen­dant son exil ?

En tout cas, l'homme que j'ai ren­con­tré était lu­cide et, sur­tout, prêt à re­prendre des res­pon­sa­bi­li­tés. Vous sa­vez, à cette pé­riode, toute la po­li­tique ar­gen­tine pas­sait par Puer­ta del Hier­ro. Que vous pas­siez la porte d'un bar de la Gran Via ou de la Cas­tel­la­na, n'im­porte quel soir, vous dé­cou­vriez les mêmes scènes : celles d'une ville, Ma­drid, où toute l'in­tel­li­gent­sia ar­gen­tine s'était réu­nie. On se sen­tait comme dans une ruche et Perón était clai­re­ment le lea­der de cette ruche… Il oc­cu­pait son temps à pré­pa­rer une grande uni­té na­tio­nale pour re­ve­nir en Ar­gen­tine. Il a par­fois été dif­fi­cile de le fil­mer, car il était constam­ment oc­cu­pé, tou­jours en mou­ve­ment. Et nous, à Ma­drid, on le sui­vait par­tout en at­ten­dant qu'il nous consacre ses ins­tants libres, au mieux, une ou deux fois par se­maine. Bref, le tour­nage nous a pris six mois. Mais une fois ter­mi­né et mon­té, le film a eu une dif­fu­sion mo­nu­men­tale en Ar­gen­tine. La suite, on la connaît : Perón réus­sit à ren­trer et gagne les élec­tions de 1973 avec presque 70 % des voix.

Quand l'ex­trême droite ar­gen­tine a fait pe­ser des me­naces sur votre vie, vous avez connu vous aus­si les an­nées d'exil en Es­pagne. Ça s'est pas­sé com­ment ?

Quand je me suis ins­tal­lé en Es­pagne. Sur place on vi­vait les toutes der­nières an­nées de dic­ta­ture du gé­né­ral Fran­co. J'ai eu la chance d'as­sis­ter à l'ar­ri­vée de la dé­mo­cra­tie dans ce pays. La cen­sure a dis­pa­ru, les seins nus en cou­ver­ture des ma­ga­zines sont ar­ri­vés ! C'était un énorme bou­le­ver­se­ment d'être té­moin de ce chan­ge­ment. Mais il faut bien se sou­ve­nir que pen­dant ces an­nées, l'Es­pagne res­sem­blait à un énorme car­re­four où se re­trou­vaient tous les exi­lés d'Amé­rique la­tine ! D'abord en 1973, il y a eu le coup d'État en Uru­guay, et tous les exi­lés uru­guayens sont ar­ri­vés. En­suite, ça a été le tour des Chi­liens, après le coup d'Etat de Pi­no­chet contre Al­lende. Peut-être que la vague d'exi­lés ar­gen­tins a été la vague de trop ! L'Es­pagne des der­nières an­nées du fran­quisme, c'était un pays rem­pli d'exi­lés.

À quoi res­semble l'Ar­gen­tine telle que vous la re­trou­vez à votre retour, dans les an­nées 1980 ?

Le Bue­nos Aires du retour à la dé­mo­cra­tie, c'est une ville où tout est plein de tags. Les gens ta­guaient n'im­porte quoi sur les murs : des consignes, des noms de can­di­dats… Je crois qu'après tant d' an­nées de vide et de si­lence, le peuple a res­sen­ti l'en­vie de s'ap­pro­prier chaque coin de mur de Bue­nos Aires, de tout prendre ! C'est alors que je me mets à tour­ner de nou­veau. Mais comme j'ha­bi­tais en France de­puis 1976, j'y suis re­tour­né cinq ou six fois avant de m'y ins­tal­ler dé­fi­ni­ti­ve­ment.

À quoi res­sem­blait votre vie en France ?

Je me sen­tais comme un poète es­pa­gnol en exil pen­dant la dic­ta­ture du gé­né­ral Fran­co. En France, j'ai réa­li­sé un film, Le Re­gard des autres, en 1980. Je don­nais des cours aux Arts et Mé­tiers. Pour l'an­née in­ter­na­tio­nale des per­sonnes han­di­ca­pées, en 1981, on ma pro­po­sé de faire un film, ce qui tom­bait bien : j'étais un exi­lé, donc un han­di­ca­pé po­li­tique. On a par­cou­ru tout l'hexa­gone, pour ren­con­trer plus de 700 han­di­ca­pés, ce qui nous plon­geait dans la dé­pres­sion chaque jour. Et moi, comme j'étais dé­jà as­sez dé­pri­mé tout seul, je peux vous dire que l'ex­pé­rience a été épou­van­table. Mais j'ai beau­coup d'amour pour ce film, où les han­di­ca­pés se confessent comme chez un psy.

Il pa­raît que votre ap­par­te­ment pa­ri­sien était un re­paire où se re­trou­vaient beau­coup de La­ti­no- Amé­ri­cains de pas­sage, comme Glau­ber Ro­cha…

Il était le plus grand poète du ci­né­ma de l'Amé­rique La­tine mais aus­si un des très rares in­tel­lec­tuels du ci­né­ma la­ti­noa­mé­ri­cain. Un grand cri­tique, plein d'idées et de ta­lent. À la fin de sa vie, il était très triste. Cer­tai­ne­ment parce qu'il est ren­tré au Bré­sil beau­coup trop tôt. Il a re­trou­vé son pays avec un gou- ver­ne­ment plus ou­vert, qui pré­pa­rait la tran­si­tion vers la dé­mo­cra­tie. Il s'est fait cri­ti­quer pour ce­la du cô­té d'une cer­taine gauche bré­si­lienne, qui gros­so mo­do lui di­sait : « Mais pour­quoi tu n'es re­ve­nu que main­te­nant ? » Ça lui a fait un mal atroce. Rien ne fait plus mal que les at­taques des gens de ton propre pays. Il ren­trait tout juste de la Mos­tra de Ve­nise, où il avait cau­sé un scan­dale pu­blic avec ses violentes cri­tiques contre le fes­ti­val. Quand il a quit­té ma mai­son, je ne pou­vais pas ima­gi­ner que ce se­rait la der­nière fois que j'al­lais le voir et qu'il al­lait mou­rir peu après d'une fa­çon si dé­bile. Il a eu une stu­pide pneu­mo­nie et le trans­port en avion lui a coû­té la vie. Une grosse perte, un homme jeune, d'un ta­lent in­croyable.

Vous dites sou­vent que votre pé­riode la plus com­pli­quée, quand vous êtes re­ve­nu en Ar­gen­tine, a eu lieu pen­dant

“Le par­cours de Na­po­léon est très ré­vé­la­teur : en po­li­tique c'est sou­vent le ca­rac­tère des hommes, leur fo­lie, qui prennent le des­sus. ”

les an­nées de pré­si­dence de Carlos Me­nem. Est- ce que vous pou­vez pré­ci­ser de quoi il en re­tour­nait ?

J'étais le pre­mier à dé­non­cer Me­nem et sa bande. À l'époque, j'avais ac­quis une cer­taine po­pu­la­ri­té grâce à mon ci­né­ma, sur­tout grâce au film sur l'exil de Carlos Gar­del, le grand chan­teur ar­gen­tin (Tan­gos, l'exil de Gar­del, de 1985, ndlr). La presse de mon pays s'est mise à s'in­té­res­ser à moi, à mon ci­né­ma, à mes pro­pos sur­tout. Et à ce mo­ment-là, le gou­ver­ne­ment de Me­nem ar­rive au pou­voir. Il s'ins­talle dans ses fonc­tions alors que le pays est en faillite. Raúl Al­fonsín (pre­mier pré­sident élu dé­mo­cra­ti­que­ment en Ar­gen­tine, de 1983 à 1989, ndlr), son pré­dé­ces­seur, a dé­mis­sio­né six mois avant la fin de son man­dat. Pour sau­ver la si­tua­tion, Me­nem sort ce qu'il ap­pelle son plan « ul­tra­li­bé­ral ». Dix jours après son in­ves­ti­ture, il ba­lance ce que tous les po­li­ti­ciens disent à chaque fois : « Je viens d'ou­vrir le pa­quet qu'on m'avait lais­sé, et il est si hor­rible et tel­le­ment rem­pli de sa­lo- per­ies que je ne pour­rai pas faire ce que j'avais pro­mis. » Alors, pour bot­ter en touche, il dé­cide d'ap­pli­quer, à l'échelle de l'Ar­gen­tine, le projet de la « droite conser­va­trice mo­derne », une ten­dance po­li­tique qui n'a ja­mais re­cueilli plus de 10 % des suf­frages dans mon pays, soit dit en pas­sant…

Est- ce à cause de ce vi­rage ul­tra­li­bé­ral que vous vous êtes op­po­sé avec au­tant de vi­ru­lence à Carlos Me­nem et son gou­ver­ne­ment ?

Quand Me­nem ar­rive au pou­voir, en août 1989, je suis l'un des pre­miers à le cri­ti­quer. Je crois même que j'ai com­men­cé à le dé­mo­lir en mars 1990. Pour­tant, les ef­fets de son plan de pri­va­ti­sa­tion n'étaient pas en­core vi­sibles sur le fonc­tion­ne­ment du pays. Lui, conti­nuait son tra­vail de sape : vendre aux gens l'idée fausse se­lon la­quelle ce plan li­bé­ral et les pri­va­ti­sa­tions qui vont avec al­laient mul­ti­plier les ri­chesses et contri­buer au bien-être de tous les Ar­gen­tins. Son dis­cours, c'était de mar­te­ler l'idée que le cou­pable de tous les maux de l'Ar­gen­tine était l'État, et les ser­vices pu­blics. Et moi, à cette époque, j'ac­cepte une in­ter­view pour un heb­do­ma­daire dans la­quelle je ba­lance : « Me­nem est le boss d'un gang de cri­mi­nels. » La phrase est mise à la une de ce ma­ga­zine et c'est par­ti. Mais je ne re­grette rien car, en ef­fet, c'était vrai­ment un gang. Des cri­mi­nels sans masque, dé­gui­sés en gens bien. Me­nem n'aime pas cette cou­ver­ture et il me colle un pro­cès pour ca­lom­nies et in­jures. Au­tant vous dire que ça ne m'a pas at­teint. J'avais dé­jà re­çu des me­naces té­lé­pho­niques. C'était une époque où, un peu par­tout, vous re­ce­viez en per­ma­nence des me­naces ano­nymes : « Une bombe va ex­plo­ser chez toi ! » Bon, je ne dis pas que quelques bombes n'ont pas ex­plo­sé, mais elles res­sem­blaient plus à de gros pé­tards.

Re­ve­nons au pro­cès. Pen­dant son dé­rou­le­ment, Me­nem et son gou­ver­ne­ment se mettent à dres­ser de vous le por­trait d'un en­ne­mi pu­blic très dan­ge­reux, quel­qu'un pou­vant re­mettre en cause les fon­de­ments même de la dé­mo­cra­tie ar­gen­tine. Com­ment l'avez vous vé­cu ?

J'étais éton­né. Pour la pre­mière fois, le nou­veau Pre­mier mi­nistre osait nom­mer un en­ne­mi pu­blic. Et l'en­ne­mi pu­blic en ques­tion était plu­tôt ai­mé par les gens, et sur­tout très in­of­fen­sif. Pour mar-

J'étais en plein mon­tage de mon film Le Voyage. C'était le mois de mai. Il com­mence à faire froid en Ar­gen­tine à cette pé­riode. Un jour, je quitte le la­bo vers 19 h, ac­com­pa­gné du grand com­po­si­teur As­tor Piaz­zol­la. Une fois dans le par­king der­rière le la­bo, je vois ar­ri­ver deux voi­tures ci­viles, mais elles ap­par­tiennent en réa­li­té aux ser­vices se­crets. Je me di­rige vers ma voi­ture et j'ouvre la por­tière. À dis­tance, je dis­tingue quelques in­sultes et, très vite, j'en­tends quelques pe­tits bruits. Des pe­tits bruits très secs. C'étaient des coups de feu qui ve­naient d'un 22 mm. Ils m'avaient per­fo­ré les jambes et là, un des ti­reurs gueule : « La pro­chaine fois, fils de pute, on vi­se­ra la tête. » Sauf que voi­là, moi, je ne tombe pas. Du coup, une deuxième voi­ture s'ap­proche et on me tire à nou­veau des­sus avec un 9 mm, deux balles, di­rec­te­ment dans le fé­mur. La chance : au­cune balle ne touche les ar­tères. Mais j'ai quand même la chair per­fo­rée et quatre frac­tures dans les jambes. Les gens du la­bo des­cendent ra­pi­de­ment m'ai­der, pas de trace des mal­fai­teurs. L'am­bu­lance n'ar­ri­ve­ra que trente minutes plus tard. La po­lice, qua­rante minutes plus tard. La presse, elle, était dé­jà sur place. Ce­la m'a lais­sé l'oc­ca­sion de m'ex­pri­mer à terre et, cou­vert quer le coup, je me suis plan­té de­vant la jus­tice fé­dé­rale et j'ai exi­gé que l'on ins­truise le pro­cès de Me­nem, le pro­cès du caïd d'un gang de voyous. Toute la presse at­ten­dait de­hors. A l'échelle na­tio­nale, c'est de­ve­nu un vé­ri­table scan­dale. Mon er­reur ça a été de pen­ser que der­rière tout homme po­li­tique il y a un quel­qu'un de ra­tion­nel, ca­pable de gar­der son sang froid. Et l'his­toire, mal­heu­reu­se­ment, nous a ap­pris le contraire. Re­gar­dez le par­cours de Na­po­léon, il est très ré­vé­la­teur : en po­li­tique c'est sou­vent le ca­rac­tère des hommes, leur fo­lie, qui prend le des­sus. Le len­de­main, on me tire des­sus six fois.

Où étiez- vous quand on vous a ti­ré des­sus ?

de sang : « En­foi­rés de fils de pute ! Me­nem, c'est la ma­fia ! » Et tout ça va pas­ser à la té­lé ! Le soir, alors que j'étais dé­jà à l'hô­pi­tal, plus de 500 per­sonnes viennent se ras­sem­bler en signe de so­li­da­ri­té. C'était le pre­mier at­ten­tat en dé­mo­cra­tie, et le pre­mier at­ten­tat po­li­tique. Et sa­vez­vous quel est le pre­mier doc­teur à ve­nir me voir à l'hô­pi­tal ? Le doc­teur per­son­nel de Me­nem ! La classe ! « Mais, Fer­nan­do, com­ment peux-tu croire qu'on a quelque chose à voir avec tout ça ? Nous, on t'aime ! » Les en­cu­lés !

Quelles ont été les consé­quences de cet at­ten­tat dans votre vie de ci­néaste ?

Une ca­tas­trophe éco­no­mique et per­son­nelle. Après cette agres­sion je me suis de­man­dé quoi faire. De­vais-je res­ter ? De­vais-je par­tir de nou­veau ? Ce­la ne fai­sait pas long­temps que j'étais de retour en Ar­gen­tine et la vé­ri­té c'est que je n'avais pas en­vie de re­faire, en­core une fois, mes va­lises. Je dé­cide donc de res­ter, mais im­pos­sible de gar­der le si­lence. Ca va contre mon ca­rac­tère : j'ai le sang chaud, je me ba­garre sou­vent. Di­sons que je suis un mau­vais po­li­ti­cien.

“La presse ar­rive bien avant la po­lice, je manifeste cou­vert de sang : ‘En­foi­rés de fils de pute, Me­nem, c'est la ma­fia !'”

C'est à par­tir de cet at­ten­tat qu'une par­tie du peuple ar­gen­tin vous a sol­li­ci­té pour vous de­man­der de vous lan­cer en po­li­tique ?

Des jeunes sont ve­nus me voir pour me dire que je de­vais de­ve­nir le lea­der de quelque chose. Et moi, je ne sa­vais pas en­core si j'avais l'étoffe pour me­ner un com­bat po­li­tique. Parce que je suis trop im­pul­sif. Mal­gré ça, six mois après mon agres­sion, tou­jours avec des bé­quilles, j'ai pro­po­sé de réa­li­ser une ac­tion sym­bo­lique : conce­voir un dra­peau ar­gen­tin de quatre cent vingt mètres de long, pour en­suite en­tou­rer le Congrès na­tio­nal avec. On a été sept cents per­sonnes à trans­por­ter ce dra­peau et, sur le che­min jus­qu'au Congrès, des gens croisés au ha­sard se joi­gnaient à nous. Une fois au congrès, on était quatre mille ! Ça a été un grand sym­bole.

Est- ce grâce à ce­la que vous êtes pas­sé de ci­néaste à can­di­dat po­li­tique ?

J'avais tou­jours re­fu­sé ça. Mais j'ai dû re­voir mes po­si­tions à la lu­mière des évè­ne­ments. La po­li­tique est ve­nue à ma ren­contre, pas le contraire. Les pre­mières élec­tions aux­quelles j'ai par­ti­ci­pé, c'était en 1991. J'ai été élu dé­pu­té. J'ai re­pris le ci­né­ma en 1997, avec une longue série de do­cu­men­taires sur la crise Ar­gen­tine. Cette série conti­nue en­core au­jourd'hui. À tra­vers, je cherche cherche à mettre en évi­dence l'in­tel­li­gence du peuple.

Pro­pos re­cueillis par FG, au Fes­ti­val de Cannes. Cof­fret DVD Fer­nan­do So­la­nas édi­té chez Bla­ckout.

au mi­lieu, Fer­nan­do So­la­nas et Juan Perón

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