Le jour où...

So Film - - Édito - Par Sa­bri­na Boua­rour.

Rock Hud­son ne pou­vait plus ren­trer chez lui

Il au­ra été la pre­mière cé­lé­bri­té à an­non­cer pu­bli­que­ment être at­teint du si­da. De pas­sage à Paris pour se faire soi­gner, la psy­chose est telle qu'au­cune com­pa­gnie aé­rienne n'au­to­rise Rock Hud­son à son bord pour ren­trer aux États- Unis… PARIS, LE 25 JUILLET 1985. L'une des plus grandes stars du ci­né­ma hol­ly­woo­dien sou­haite re­ga­gner Los An­geles. Hos­pi­ta­li­sé en ur­gence, Rock Hud­son est très af­fai­bli par la ma­la­die qui le ronge et doit ren­trer en Ca­li­for­nie. Dé­bute alors un che­min de croix pour l'ac­teur, à qui toutes les com­pa­gnies aé­riennes re­fusent de vendre un billet retour. Pour com­prendre cette si­tua­tion im­pro­bable, il faut re­ve­nir quatre jours plus tôt. Cet été-là, l'ac­teur fé­tiche des mé­lo­drames flam­boyants de Dou­glas Sirk est mé­con­nais­sable. Rock Hud­son a per­du plus de vingt ki­los. Lut­tant contre sa san­té dé­cli­nante, il part à Paris pour re­ce­voir à l'hô­pi­tal Per­cy de Cla­mart l'HPA-23, un nou­veau trai­te­ment ex­pé­ri­men­tal contre le si­da. En de­hors des mé­de­cins, seules quatre per­sonnes de son en­tou­rage savent qu'il est at­teint du si­da. Pour ne pas com­pro­mettre ce se­cret bien gar­dé, il pré­tend qu'il se rend à Ge­nève dans une cli­nique spé­cia­li­sée pour suivre un trai­te­ment contre l'ano­rexie. En réa­li­té, il échoue dans la ca­pi­tale hexa­go­nale à contre­coeur : « Paris. Je ne veux plus en­tendre par­ler de Paris. Il y fait froid. Je suis ma­lade et fa­ti­gué de voir des mé­de­cins. Ils ne savent rien, ils ne peuvent rien faire. » Le 21 juillet, Rock Hud­son fait un malaise dans sa chambre du Ritz. Il est trans­por­té dans la pré­ci­pi­ta­tion à l'hô­pi­tal amé­ri­cain qui, en dé­cou­vrant les ci­ca­trices d'un pon­tage co­ro­na­rien, le trans­porte en car­dio­lo­gie. Là en­core, per­sonne ne connaît sa vé­ri­table ma­la­die. Le len­de­main, le doc­teur Dor­mont, qui suit en France Rock Hud­son dans son trai­te­ment contre le VIH, ap­prend à la ra­dio que ce­lui-ci se­rait en train de vivre ses der­nières heures en rai­son d'un can­cer du foie. Il contacte son mé­de­cin de Los An­geles et ils dé­cident tous deux de ra­me­ner l'ac­teur à l'hô­pi­tal Per­cy.

Lorsque l'hô­pi­tal amé­ri­cain ap­prend la vé­ri­table ma­la­die de Rock Hud­son, c'est la pa­nique. La di­rec­tion n'ac­cepte pas les pa­tients at­teints du si­da. Elle ne veut pas que l'ins­ti­tu­tion soit as­so­ciée à cette nou­velle ma­la­die ap­pa­rue aux ÉtatsU­nis au dé­but des an­nées 1980 et dont les modes de trans­mis­sion ne sont pas en­core connus. Dès lors, sa seule idée est de se dé­bar­ras­ser de l'ac­teur, quitte à le me­na­cer de tout dé­voi­ler à la presse. À Per­cy, le doc­teur Dor­mont de­mande lui­même au com­man­dant de cette ins­ti­tu­tion mi­li­taire l'au­to­ri­sa­tion de faire ve­nir Rock Hud­son. C'est non. Les pa­tients amé­ri­cains peuvent se faire soi­gner en mé­de­cine am­bu­la­toire, mais non être hos­pi­ta­li­sés. En­core moins quand le pa­tient n'est autre qu'une cé­lé­bri­té in­ter­na­tio­nale. Le com­man­dant interdit même au doc­teur Dor­mont de rendre vi­site à son pa­tient et lui conseille de faire in­ter­ve­nir la Mai­son-Blanche au­près du pré­sident Mit­ter­rand.

En pâ­ture aux chiens Le 24 juillet, un té­lé­gramme est en­voyé à Washington : « Seul un hô­pi­tal au monde peut of­frir le trai­te­ment mé­di­cal né­ces­saire pour sau­ver la vie de Rock Hud­son, ou du moins sou­la­ger sa ma­la­die. » Le pré­sident Rea­gan passe un coup de fil à Rock Hud­son pour lui trans­mettre le sa­lut de son épouse, Nancy. Rien de plus. En mai 1984, l'ac­teur, qui sou­te­nait Rea­gan, avait dî­né à la même table que la first la­dy. Celle-ci se dit « dé­so­lée » , mais ne lui sau­ra d'au­cune aide di­plo­ma­tique. Dans la ma­ti­née du 25 juillet, tout se pré­ci­pite. L'en­tou­rage de l'ac­teur prend illi­co les de­vants. Tan­dis que l'hô­pi­tal Per­cy re­vient sur sa dé­ci­sion pre­mière et ac­cepte son ad­mis­sion, Ya­nou Col­lart, l'at­ta­chée de presse et amie de Rock Hud­son, an­nonce aux jour­na­listes un point sur la san­té de l'ac­teur. Elle ré­dige elle-même le texte et le lui fait lire : « Mon­sieur Rock Hud­son est at­teint du syn­drome d'im­mu­no­dé­fi­cience ac­quise, dé­jà diag­nos­ti­qué l'an­née pas­sée aux États-Unis. » Ce à quoi il ré­pond, dé­vas­té : « D'ac­cord. Main­te­nant, sort et donne la nou­velle en pâ­ture aux chiens. » À 14 h, sur l'es­ca­lier de l'hô­pi­tal, Ya­nou Col­lart lit le com­mu­ni­qué de presse qui fait de Rock Hud­son l'une des pre­mières cé­lé­bri­tés mon­diales à avoir an­non­cé pu­bli­que­ment être ma­lade du si­da. « Je sa­vais qu'il était ho­mo­sexuel mais pas qu'il avait le si­da. À Paris, à cette époque, on ne sa­vait que très peu de choses sur le su­jet. Ja­mais il n'au­rait dit qu'il était ma­lade du si­da. Ce­la re­ve­nait à avouer qu'il était ho­mo­sexuel » , se sou­vient-elle. La nou­velle fait aus­si­tôt des vagues. Trente minutes après son an­nonce, la ma­ter­ni­té de l'hô­pi­tal amé­ri­cain se vide sou­dai­ne­ment. On craint que les femmes et nou­veau-nés puissent être conta­mi­nés. Les jour­naux du soir titrent dé­jà sur cette ré­vé­la­tion in­at­ten­due.

Le len­de­main, Rock Hud­son, conscient du peu de temps qui lui reste, sou­haite re­ga­gner la Ca­li­for­nie. Sa fra­gi­li­té lui im­pose de ren­trer à Los An­geles sur un vol di­rect, ac­com­pa­gné d'une équipe médicale et du ma­té­riel né­ces­saire à ses soins. Mais au­cune com­pa­gnie aé­rienne ne veut prendre le risque d'ex­po­ser ses clients au vi­rus. Im­pos­sible de trou­ver un billet retour pour la star. Pour re­par­tir, Rock Hud­son dé­bourse alors 250 000 dol­lars pour af­fré­ter un Boeing 757. Du ja­mais vu. Le coût ré­volte son mé­de­cin fran­çais. « Com­ment ? Ce­la cor­res­pond à mon bud­get de re­cherche pour quatre ans » , lance le doc­teur Dor­mont. Pour dis­sua­der la presse de suivre l'ac­teur, on an­nonce qu'il res­te­ra une se­maine de plus sur place. Pen­dant ce temps, une am­bu­lance le trans­porte de l'hô­pi­tal vers un hé­li­co­ptère. Di­rec­tion la bar­rière doua­nière de l'aé­ro­port Charles de Gaulle, où l'at­tend un avion de ligne. Rock Hud­son est sous sé­da­tifs, en­dor­mi. À son ré­veil, confus, il ap­prend de Ya­nou Col­lart toutes les stra­té­gies qui l'ont me­né jus­qu'à cet avion qu'il s'ap­prête à prendre pour re­ga­gner son Cas­tel­lo, sa vil­la de Be­ver­ly Hills où il a tou­jours me­né sa vé­ri­table vie, à l'abri des re­gards in­dis­crets. Son as­sis­tant est contraint de res­ter à Paris, comme son at­ta­chée de presse, qui lui offre un der­nier bai­ser d'adieu sur la joue, sous des re­gards mé­du­sés. Il est lui-même sur­pris par ce geste tendre : « Tu n'as pas peur de me tou­cher ? » « À l'époque, on pen­sait que le si­da s'at­tra­pait en un re­gard » , rap­pelle Ya­nou Col­lart. Rock Hud­son re­part seul, avec pour uniques com­pa­gnons de bord deux mé­de­cins et une in­fir­mière qui ne parlent pas un mot d'an­glais. Mar­di 30 juillet au ma­tin, l'avion at­ter­rit à Los An­geles. Un hé­li­co­ptère l'at­tend pour le me­ner à l'hô­pi­tal de UCLA, tan­dis qu'une horde de jour­na­listes te­nue à dis­tance fait of­fice de seul co­mi­té d'ac­cueil. Au­cun ami proche n'est ve­nu pour l'ac­cueillir. C'est la fin d'un mythe. En 1954, le ma­ga­zine Life, lui dé­diait sa cou­ver­ture et ti­trait « Le cé­li­ba­taire le plus sé­dui­sant d'Hol­ly­wood » . Trois dé­cen­nies plus tard, la star hol­ly­woo­dienne est de­ve­nue un pes­ti­fé­ré. Mais pas pour ses fans. Dans les deux se­maines qui suivent l'an­nonce de sa ma­la­die, plus de trente mille lettres de sou­tien sont en­voyées à l'ac­teur de­puis les quatre coins du monde. En sep­tembre 1985, un mois avant sa mort à l'âge de 59 ans, il écrit à son amie Eli­za­beth Tay­lor : « On m'a dit que le fait d'avoir ré­vé­lé que j'avais le si­da avait at­ti­ré une at­ten­tion in­ter­na­tio­nale sur la gra­vi­té de la ma­la­die. » Dès lors, l'ac­trice, qu'il avait ren­con­trée sur le tour­nage de Géant, met sa no­to­rié­té au ser­vice de la lutte contre le si­da. Pour ce­la, elle créé la fon­da­tion AmfAR… À par­tir d'une contri­bu­tion de Rock Hud­son de 250 000 dol­lars. Le prix d'un vol Paris-LA.

“Mon­sieur Rock Hud­son est at­teint du syn­drome d'im­mu­no­dé­fi­cience ac­quise, dé­jà diag­nos­ti­qué l'an­née pas­sée aux États-Unis.”

Rock Hud­son et Eli­za­beth Tay­lor aux Gol­den Globes 1985

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.