Seul sur Mars de Rid­ley Scott ;

Un film de Rid­ley Scott avec Matt Da­mon, Jessica Chas­tain, Jeff Da­niels, Chi­we­tel Ejio­for, Kirs­ten Wiig... En salle le 21 oc­tobre.

So Film - - Édito -

Après les er­re­ments bi­bliques d'Exo­dus, retour aux af­faires ga­lac­tiques pour Rid­ley Scott, avec cette série B à la fois lu­dique et opu­lente, où Matt Da­mon se livre à un ré­jouis­sant one man show sur Mars. Qui se sou­vient de Ro­bin­son Cru­soé sur Mars, im­pro­bable adap­ta­tion ex­tra­ter­restre de l'oeuvre de Da­niel De­foe, réa­li­sée en 1964 par By­ron Has­kin ? En plein ram­dam Apol­lo, ce spé­cia­liste du space ope­ra en Ci­ne­maS­cope (La Conquête de l'es­pace, De la Terre à la Lune) of­frait à son spec­ta­teur un pé­riple va­gue­ment low cost sur une pla­nète alors fran­che­ment in­con­nue. Pro­fi­tant des connais­sances et mé­con­nais­sances scien­ti­fiques de l'époque, son hé­ros so­li­taire se per­met­tait à peu près tout et n'im­porte quoi (se ba­la­der sur Mars mu­ni d'un équi­pe­ment de plon­gée, s'amé­na­ger une pis­cine au fond d'une grotte) tout en ve­nant bu­ter sur cette règle élé­men­taire du sur­vi­val in­ter­stel­laire, pro­ver­bia­li­sée à la fin des an­nées 1970 par Rid­ley Scott : dans l'es­pace, per­sonne ne vous en­tend crier.

La sur­vie en mi­lieu hos­tile au­ra été l'un des grands su­jets du réa­li­sa­teur bri­tan­nique — d'Alien à La Chute du fau­con noir, de 1492 à À armes égales. On ne s'éton­ne­ra donc pas de voir l'in­té­res­sé mettre en pause cer­tains pro­jets cos­tauds (la suite de Pro­me­theus no­tam­ment) pour adap­ter le ré­cent best sel­ler d'An­dy Weir, Seul sur Mars, dans le­quel un as­tro­naute en mis­sion sur la pla­nète rouge est lais­sé pour mort et aban­don­né par ses col­lègues. La sur­prise tient en re­vanche au ton — ou­ver­te­ment co­mique — sur le­quel il condui­ra cette su­per­pro­duc­tion, em­preinte d'un constant es­prit de dé­con­trac­tion. On se sou­vient com­bien Pro­me­theus pei­nait à ré­veiller les fan­tômes d'une gloire ré­vo­lue : Seul sur Mars, lui, passe par la pe­tite porte et trouve une échap­pa­toire aux am­bi­tions épiques du ci­néaste, qui ont trop sou­vent plom­bé les se­melles de sa mise en scène.

Car c'est tout le contraire, en réa­li­té: Seul sur Mars prend to­ta­le­ment à re­bours son per­son­nage d'as­tro­naute Il semble loin le temps où le frère de To­ny pou­vait se tar­guer d'être le boss de la science-fic­tion. C'était à l'orée des an­nées 1980, Alien et Blade Run­ner po­saient alors les bases du genre : noir­ceur, pla­ci­di­té, hy­per­réa­lisme. D'où un cer­tain éton­ne­ment (et sur­tout un cer­tain plai­sir) à ob­ser­ver le vieux maître sa­per ses propres ac­quis, en af­fran­chis­sant la SF de sa pe­san­teur usuelle. Le geste de Scott est d'au­tant plus ré­jouis­sant qu'il fait vo­ler en éclat le doute lais­sé en sus­pens par la bande-an­nonce du film, la­quelle don­nait à craindre une sorte d'In­ters­tel­lar light, dans le­quel Da­mon au­rait omis de pré­ve­nir son réa­li­sa­teur qu'il ne fai­sait que re­prendre un rôle joué une an­née au­pa­ra­vant.

Faire de Mars un grand ter­rain de jeu

om­bra­geux, en désa­mor­çant d'en­trée l'ho­ri­zon dé­pres­sif au­quel le condam­nait le film de Ch­ris­to­pher No­lan. Ain­si, plu­tôt que de pleu­rer sur son sort au mo­ment d'être aban­don­né par l'hu­ma­ni­té, Mark Wat­ney dé­ci­de­ra de s'amu­ser comme un pe­tit fou : Mars de­vient moins une pri­son dont il faut s‘échap­per qu'un un im­mense ter­rain de jeu prêt à être domp­té. Pas de ques­tion­ne­ment exis­ten­tiel donc, mais une suc­ces­sion de pro­blèmes phy­siques à ré­gler : re­pre­nant à son compte l'ef­fi­ca­ci­té des émis­sions de vul­ga­ri­sa­tion scien­ti­fique (le nau­fra­gé tient un jour­nal de bord fil­mé qui s'ap­pa­rente à un blog), Scott fait de son per­son­nage une sorte de Géo Trou­ve­tou de l'es­pace, ca­pable de créer un ar­ro­soir per­pé­tuel avec un caillou et un cha­lu­meau, de faire pous­ser des pommes de terre avec ses ex­cré­ments, ou d'iso­ler une fu­sée avec trois bâches et deux visses. C'est tout le pa­ra­doxe ré­jouis­sant de Seul sur Mars : le film s'offre en série B ju­vé­nile et dis­si­pée, tout en étant sou­te­nu par un ba­gage vi­suel et scien­ti­fique im­pres­sion­nant.

Une hy­per-tech­ni­ci­té qui n'em­pêche pas le ré­cit de pro­gres­si­ve­ment se li­bé­rer de toutes les lois de la gra­vi­té (phy­sique et mé­ta­phy­sique), jusque dans un fi­nal pro­pre­ment in­vrai­sem­blable, à la croi­sée de 2001 et du car­toon. À cet égard, il faut sa­voir gré à Matt Da­mon de main­te­nir une ligne co­hé­rente à tra­vers un scé­na­rio de sau­ve­tage in­uti­le­ment in­dé­cis (les pour­par­lers dans les bu­reaux de la NA­SA, pas les meilleurs pas­sages du film) : nul mieux que l'an­cien Jason Bourne pour conju­rer l'ex­tra­or­di­naire par l'or­di­naire, et mê­ler l'hé­roïsme à une cer­taine forme de pro­saïsme. Seul sur Mars a ain­si beau avoir deux trains de re­tard — dif­fi­cile de dé­bar­quer après les lames de fond vi­suelles de Gra­vi­ty, et émo­tion­nelles d'In­ters­tel­lar — il a pour lui de faire al­lè­gre­ment sau­ter le ver­rou dra­ma­tique au­tour des épo­pées cos­miques. Dans l'es­pace, per­sonne ne nous en­tend crier — mais on semble enfin au­to­ri­sé à ri­go­ler un peu. Louis Blan­chot

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