The Lobs­ter

Un film de Yor­gos Lan­thi­mos, avec Co­lin Far­rell, Ra­chel Weisz, John C. Reilly, Ben Whi­shaw, Léa Sey­doux, Ariane La­bed. En salle le 28 oc­tobre.

So Film - - Édito -

de Yor­gos Lan­thi­mos ;

Ima­gi­nez un jeu de so­cié­té géant ou une té­lé-réa­li­té din­go, où des cé­li­ba­taires au­raient quan­rante-cinq jours pour trou­ver l'âme soeur sous peine de se re­trou­ver mé­ta­mor­pho­sés en l'ani­mal de leur choix. C'est le point de dé­part par­fai­te­ment excentrique de The Lobs­ter, qui, comme si ce­la ne suf­fi­sait pas, se plaît à cor­ser le jeu avec des règles en ap­pa­rence toutes plus bi­zarres les unes que les autres, si­non car­ré­ment farfelues. Comme si le film avait été in­ven­té se­lon le mode en­fan­tin du « On di­rait que » : on di­rait que dans un ave­nir proche le cé­li­bat est interdit, que les ré­cal­ci­trants sont pour­chas­sés et en­voyés dans un hô­tel où, donc, ils ont qua­rante-cinq jours pour se ca­ser, qu'ils y par­ti­cipent à des chasses contre des So­li­taires vi­vant dans les bois alen­tours, que chaque So­li­taire cap­tu­ré per­met de ga­gner un jour de ré­pit, que la mas- À Cannes, où il a rem­por­té le Prix du Ju­ry, TheLobs­ter sus­ci­tait quelques craintes lé­gi­times, nour­ries par son pitch in­vrai­sem­blable et sa réunion de stars in­ter­na­tio­nales qui sen­tait bon le simple coup de cas­ting. Fausse alerte : Yor­gos Lan­thi­mos signe une fable dé­li­rante mi­jo­tée à la sauce bur­lesque. tur­ba­tion est in­ter­dite, que qui­conque s'y es­saye fi­nit la main toas­tée dans un grille pain, ou en­core que chaque couple doit se for­mer en fonc­tion d'un trait ca­rac­té­ris­tique com­mun, se­lon le bon vieux pro­verbe « Qui se res­semble s'as­semble ». On pour­rait énu­mé­rer ces règles ab­surdes à l'in­fi­ni, et l'un des plai­sirs du film, c'est-à-dire du jeu, tient jus­te­ment à leur dé­cou­verte pro­gres­sive, tou­jours re­lan­cée. De ce point de vue, l'un des meilleurs gags ar­rive au mi­lieu du ré­cit, lorsque Co­lin Far­rell, jus­qu'ici pen­sion­naire de l'hô­tel, re­joint le clan des So­li­taires pour y dé­cou­vrir une contre-so­cié­té aux règles tout aus­si coer­ci­tives, mais sim­ple­ment in­ver­sées : ici, libre à cha­cun d'al­ler se pa­lu­cher der­rière un arbre mais in­ter­dic­tion de flir­ter avec un membre de la com­mu­nau­té, au risque de su­bir les pires sé­vices. Autres lieux, autres moeurs : alors que l'hô­tel res­semble à une grande pri­son de luxe (pis­cine, ja­cuz­zi, yachts), les So­li­taires, eux, vivent lit­té­ra­le­ment comme des bêtes, et même au mi­lieu des bêtes. Ici, les soi­rées dan­santes, un peu guin­dées, sont l'oc­ca­sion de se trou­ver un par­te­naire ; là, on se tré­mousse tout seul, tech­no et écou­teurs obligent.

Pince-sans-rire

Cet uni­vers à la fois sau­gre­nu et ul­tra-ré­gle­men­té, Yor­gos Lan­thi­mos l'ob­serve avec une dis­tance, une im­pas- si­bi­li­té et un hu­mour qu'on qua­li­fie­rait vo­lon­tiers, pour fi­ler la mé­ta­phore du ho­mard, de pince-sans-rire. C'est que la force du ci­néaste est de prendre ses règles au sé­rieux et de re­trou­ver, au comble de l'ab­sur­di­té, un sem­blant de lo­gique. Le pen­sion­naire est libre de choi­sir la créa­ture en la­quelle il se chan­ge­ra en cas d'échec ? Qu'à ce­la ne tienne, Co­lin Far­rell op­te­ra pour le ho­mard, parce qu'il aime l'eau et qu'il ai­me­rait vivre jus­qu'à cent ans – même si, comme le lui ré­tor­que­ra plus tard un ca­ma­rade, il a plus de chances de fi­nir ra­pi­de­ment au fond d'une cas­se­role. Il entre bien sûr une bonne dose de sa­tire dans le re­gard de Lan­thi­mos, vis-à-vis de la dic­ta­ture du couple, des clas­si­fi­ca­tions ri­gides (l'op­tion « bi­sexuel » n'existe pas à l'hô­tel) ou en­core des nou­veaux ou­tils de sé­duc­tion – on songe bien sûr aux sites de ren­contre ou à Tin­der. Mais après tout, l'es­sen­tiel n'est pas là. Comme le di­sait à juste titre Ra­chel Weisz en confé­rence de presse à Cannes, cha­cun y ver­ra la mé­ta­phore de son choix. Ce qui re­tient sur­tout, c'est un art du bur­lesque à froid, par­fois va­chard, comme lors­qu'une jeune fille snob à la belle che­ve­lure blonde se re­trouve mé­ta­mor­pho­sée un rac­cord plus loin en po­ney à la cri­nière do­rée. C'est aus­si une mise en scène élé­gante, aux cadres mi­nu­tieu­se­ment com­po­sés, qui semble d'abord col­ler à l'uni­vers ri­gide qu'elle dé­crit, mais pour mieux en faire jaillir la part in­hé­rente de bur­lesque : tout le dé­but du film, qui suit Co­lin Far­rell pen­dant ses pre­miers jours à l'hô­tel, est vrai­ment re­mar­quable dans sa ma­nière d'ex­plo­rer la di­men­sion quo­ti­dienne et concrète d'un monde aux règles ar­bi­traires (com­ment se désha­biller lors­qu'on a la main me­not­tée à la cein­ture de son pan­ta­lon ?). C'est enfin, une dis­tri­bu­tion par­faite, pour­tant pas évi­dente sur le pa­pier, où do­mine ce drôle d'ani­mal de Co­lin Far­rell. Mous­ta­chu, bi­no­clard et be­don­nant, tout en re­te­nue, il n'a peu­têtre ja­mais été aus­si bon. Maxime Wer­ner

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