Sé­quence Star : Le Sa­cri­fice, vu par Clé­ment Co­gi­tore ;

An­dreï Tar­kovs­ki (1986)

So Film - - Édito -

J'ai vrai­ment dé­cou­vert le ci­né­ma avec ce film et son plansé­quence de fin. J'avais 16 ans, j'ai vu ça en cas­sette vi­déo et sur un tout pe­tit écran. Je n'avais rien d'autre à re­gar­der. Le film com­mence par un pre­mier plan-sé­quence de deux Sué­dois qui parlent de Nietzsche. On se dit que les deux pro­chaines heures et de­mies vont être longues… Mais il s'est pas­sé quelque chose pen­dant le film, comme si ce der­nier avait agi sur une zone du cer­veau. Tout se joue sur cette der­nière par­tie, en plan très large. Toute la fa­mille part se pro­me­ner et le per­son­nage prin­ci­pal s'en­ferme dans le si­lence puis met le feu à la mai­son. Il y a une es­pèce de pe­tit théâtre de l'hu­ma­ni­té entre ces per­son­nages qui sont tout pe­tits, qu'on a ac­com­pa­gnés pen­dant as­sez long­temps dans un pay­sage très grand. Il y a cette mai­son qui res­semble à une mai­son de pou­pée et qui re­pré­sente l'abou­tis­se­ment so­cial de cet ac­teur re­ti­ré sur une très belle île, res­pec­té. Il met le feu à ce­la. C'est le sa­cri­fice en ques­tion. Dans ce plan-sé­quence, la fa­mille re­vient de la pro­me­nade, dé­couvre la mai­son en flammes, com­prend que c'est lui qui a mis le feu, es­saie de le ra­me­ner dans la com­mu­nau­té. Pen­dant ce temps-là, l'am­bu­lance qu'il a lui-même ap­pe­lée ar­rive, il monte de­dans et part. Il y a une sorte de vir­tuo­si­té tech­nique, évi­dem­ment, ain­si qu'un jeu d'ac­teurs ahu­ris­sant et un dé­noue­ment du ré­cit qui ne passe que par la ges­tuelle. Ce qui est pro­di­gieux, c'est la dif­fé­rence d'échelle entre les en­jeux hu­mains, vi­suels et mé­ta­phy­siques que Tar­kovs­ki ar­rive à faire conver­ger en sept minutes. Le temps d'une bo­bine de 35 mm. D'ailleurs, on voit que dans la der­nière se­conde du plan, le pho­to­gramme dé­croche : il a été jus­qu'au bout de sa pel­li­cule. Un seul rail avec la ca­mé­ra qui pa­note un peu, zoome un peu, quitte la mai­son, re­vient des­sus : tou­jours en très large et tous les per­son­nages en pied. Aus­si, Tar­kovs­ki ne passe par au­cun gros plan pour mon­trer les émo­tions les plus ex­trêmes du film. Au lieu d'al­ler cher­cher l'émo­tion théâ­trale – parce que la scène est théâ­trale – Tar­kovs­ki prend énor­mé­ment de re­cul et la force de la mise en scène ré­side dans le choix du point de vue, qui n'est pas ce­lui au­quel on s'at­tend tout de suite. Quand je re­vois Le Sa­cri­fice, il s'épuise. Je n'ar­rive pas à re­trou­ver la ma­gie du pre­mier vi­sion­nage, alors que d'autres films de Tar­kovs­ki me si­dèrent en­core, mais le film reste une ré­vé­la­tion pour moi de ce que le ci­né­ma per­met, de ce que ça peut ra­con­ter de l'es­pèce hu­maine. En re­vanche, là où cette sé­quence du Sa­cri­fice m'a si­dé­ré à nou­veau, c'est lorsque j'ai lu le jour­nal de tour­nage de Tar­kovs­ki et vu un do­cu­men­taire que la té­lé­vi­sion sué­doise a tour­né – et qui n'est pas le ma­king-of de Ch­ris Mar­ker. On y dé­couvre la ma­nière as­sez hal­lu­ci­nante dont le plan est tour­né : une ca­mé­ra sur rail te­nue par Sven Nyk­vist, le chef op' de Bergman et Tar­kovs­ki de­vant, qui di­rige à l'oeil avec un mé­ga­phone. Ils n'ont qu'une prise parce qu'ils n'ont construit qu'une mai­son pour le dé­cor. Ils ont pas­sé trois jours à ré­pé­ter pour at­tendre la bonne lu­mière. Pen­dant le plan, Nyk­vist s'ar­rête, en­lève l'oeil de l'oeilleton et de­mande à ce qu'on change la ca­mé­ra. Un truc in­rac­cor­dable. Tout ce­la, Tar­kovs­ki ne le voit pas. Le plan s'ar­rête. Nyk­vist lui ex­plique qu'il manque une par­tie du plan parce que la ca­mé­ra est tom­bée en panne. Tar­kovs­ki est ef­fon­dré, la tête dans ses mains : c'est un ra­tage to­tal. Il n'y a rien à sau­ver et le film ne tient pas sans cette sé­quence. Un mois plus tard, ils trouvent les fonds, fi­nissent par tour­ner le plan-sé­quence et tout se passe à mer­veille, mais le pre­mier tour­nage de cette sé­quence a été un vé­ri­table nau­frage. Pro­pos re­cueillis par Mat­thieu Ros­tac, au Fes­ti­val Eu­ro­péen du Film Fan­tas­tique de Stras­bourg. Ni le Ciel ni la Terre, de Clé­ment Co­gi­tore, en salle.

Par Clé­ment Co­gi­tore, réa­li­sa­teur.

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