Le ris­ky bu­si­ness de Bruce Lee,

So Film - - Édito - Par Jean-Vic Cha­pus – Photos : Col­lec­tion per­son­nelle Re­né Chateau.

par Re­né Châ­teau

RE­NÉ CHATEAU, 75 ans, n'a ja­mais ren­con­tré Bruce Lee en per­sonne. Pour­tant, sa car­rière de dis­tri­bu­teur est in­dis­so­ciable des films d'arts martiaux du grand Bruce. Sou­ve­nirs d'un temps où un bu­si­ness ra­tion­nel du « coup de pied sau­té » au ci­né­ma était pos­sible.

J'ai dé­cou­vert Bruce Lee au Sé­né­gal

Au dé­part, Bruce Lee, je l'ai ra­té. Deux fois en plus. Quand sort son pre­mier film, The Big Boss, on est au mois de mai 1971. Moi, je suis en go­guette au Fes­ti­val de Cannes. En­suite, La Fu­reur de vaincre ar­rive sur les écrans en août. Là en­core, ren­dez-vous man­qué, puisque je suis en va­cances dans les vignes, à cô­té de Saint-Tropez. Fi­na­le­ment, pen­dant l'hi­ver qui suit, je vais pas­ser quinze jours sous le soleil de Da­kar, au Sé­né­gal. Sur place, il y avait seule­ment deux cinémas pour les Blancs et deux cinémas pour les Sé­né­ga­lais. Dans les cinémas pour les Blancs, ils pas­saient des trucs avec Jean-Claude Bria­ly. Donc, moi, je choi­sis de me faire une séance dans un ci­né­ma près des bi­don­villes, en­tou­ré de murs en fi­bro­ci­ment. La salle, c'est le El Akhbar. Plein air, sièges en ci­ment. Et là, ils jouent Big Boss. Bon, c'est le plus faible des Bruce Lee, mais tout de suite, on se re­trouve dans l'am­biance, ma co­pine Valérie et moi. Dé­jà, on est les deux seuls Blancs. Au­tour de nous, 800 Sé­né­ga­lais hurlent, se marrent, ap­plau­dissent à tout rompre. Ça a été mon bap­tême.

On ne peut pas ai­mer Cha­brol et Bruce Lee

Quand Ray­mond Chow, le pro­duc­teur de la Gol­den Har­vest, a vou­lu

dis­tri­buer les films de Bruce Lee en France, per­sonne n'en vou­lait. Bruce Lee, c'était interdit aux moins de 13 ans, par­fois aux moins de 18 ans. Vous aviez des scènes avec des mecs qui se re­trouvent avec une hache plan­tée dans le crâne. En France, donc, Ray­mond Chow a dû pro­po­ser de don­ner ces films gra­tui­te­ment pour qu'on les dis­tri­bue. Et un jour, ces Chi­nois vont ren­con­trer An­dré Gé­no­vès, le pro­duc­teur de Claude Cha­brol. Ils ont le dé­sir qu'il les aide dans leur en­tre­prise. Sauf que là, pauvre Gé­no­vès, il fait sous dis­tri­buer ces films par une so­cié­té spé­cia­li­sée dans les wes­terns ita­liens et il en­chaîne les conne­ries. Dé­jà, il fait écrire sur les af­fiches son nom plus gros que ce­lui de la star : « An­dré Gé­no­vès pré­sente Bruce Lee. » Des af­fiches in­si­pides, en plus. Enfin, il ou­blie – sans doute vo­lon­tai­re­ment – d'en­voyer leur chèque

“C'est grâce aux films de Bruce Lee que je me suis payé une aus­si belle ba­raque.”

aux Chi­nois pour les rem­bour­ser sur les ré­sul­tats d'ex­ploi­ta­tion. Faut dire qu'il avait tou­jours des pro­blèmes de fric et de ca­va­le­rie (sic) l'ami An­dré… Peu­têtre qu'il avait un peu honte, en tant que pro­duc­teur de Cha­brol, d'as­so­cier son nom à ce genre de films que nos in­tel­lec­tuels as­ser­men­tés as­si­mi­laient à l'époque à des por­nos.

Bruce Lee entre Pi­galle, Bel­le­ville et les Grands Bou­le­vards

En ap­pre­nant la faille dans le contrat pas­sé entre Gé­no­vès et la Gol­den Har­vest, je pars à Londres pour pro­po­ser à Ray­mond Chow et ses Chi­nois de faire af­faires. Avec mes trois pauvres mots et de­mi d'an­glais – « Ve­ry ex­pen­sive!», « It's not pos­sible » et « I beg your par­don » – on a réus­si à s'en­tendre. D'abord, je ré­cu­père les deux pre­miers films de Bruce, Big Boss et La Fu­reur de vaincre. Mais ce qui m'in­té­resse, à cette époque, c'était d'être le pre­mier à ex­ploi­ter en France ce Bruce Lee que per­sonne n'avait vu, La Fu­reur du dra­gon, et qui fai­sait un triomphe en Asie. Ray­mond Chow l'avait mis de cô­té. Il vou­lait choi­sir le mo­ment op­por­tun pour que le film ex­plose vrai­ment. Son idée : lais­ser Opé­ra­tion Dra­gon, le pré­cé- dent, ra­tis­ser large et sor­tir La Fu­reur du dra­gon juste après his­toire de sur­fer sur la vague. Dans les bu­reaux de la Gol­den Har­vest, j'ai mon dis­cours bien pré­pa­ré : « Je suis Re­né Châ­teau et je veux ache­ter La Fu­reur du dra­gon ! » Eux : « D'ac­cord, mais qu'est-ce que vous avez fait dans le ci­né­ma avant ? » Moi : « Rien ! » Eux : « Et si on vous vend les droits du film, vous al­lez le pas­ser dans quelles salles ? » Moi : « Dans la salle à Paris que je ma­nage, le Hol­ly­wood Bou­le­vard, une an­cienne bou­tique de fringues ! » Ils me disent : « Mais vous êtes dingue. On ne va pas vendre un film in­édit conçu, di­ri­gé, cho­ré­gra­phié par Bruce Lee à un type qui n'a au­cune ex­pé­rience ! » J'in­siste. Fi­na­le­ment, ils me mettent le marché en main en me de­man­dant de leur ga­ran­tir l'équi­valent de la re­cette d'Opé­ra­tion Dra­gon à Paris et pé­ri­phé­rie. Je ré­ponds : « Pas de pro­blème » , alors qu'à l'époque, je n'ai pas un rond. À mon retour à Paris, j'ai convain­cu Al­bert Au­bin et son as­so­cié, pro­prié­taires des ma­ga­sins de vê­te­ments Jack de New York, O'Brial et des trois salles du Hol­ly­wood Bou­le­vard, d'avan­cer la somme demandée par Ray­mond Chow. Je ma­nage le film et, en cas de suc­cès, on se par­tage les bé­né­fices à trois.

Bruce Lee, pre­mière star des im­mi­grés

La Fu­reur du dra­gon, c'était ty­pi­que­ment le pe­tit bud­get taillé pour le marché asia­tique, mais j'avais l'im­pres­sion d'avoir de la dy­na­mite entre les mains. Les cho­ré­gra­phies, les com­bats, tout était vrai­ment ex­tra. Avant le dou­blage, je dé­cide de re­tra­vailler les dia­logues. Par exemple, dans La Fu­reur du dra­gon, le per­son­nage que joue Bruce Lee s'ap­pelle Chen. Et moi je dé­cide de le re­nom­mer sim­ple­ment… Bruce Lee. Ça m'est ve­nu comme ça. Bruce Lee, on n'al­lait pas l'ap­pe­ler Chen, quand même. Donc c'est une pre­mière. On n'a ja­mais vu le hé­ros d'un film por­ter le nom de l'ac­teur. Exemple : si John Wayne ar­rive dans un sa­loon et que son per­son­nage dit : « Bon­jour, je m'ap­pelle John Wayne ! » , la salle s'écroule de rire. Avec le ma­gné­tisme de Bruce Lee, ça passe. Quand on lance le film au Hol­ly­wood Bou­le­vard, dans la salle il y a quelques Asia­tiques, mais aus­si les voyous de Paris et les cas­ta­gneurs, les spor­tifs. Et ces gars-là, ils re­ve­naient voir le film par­fois jus­qu'à cinq fois de suite. Donc je fai­sais un rou­le­ment de salles : un coup, on le jouait au Hol­ly­wood Bou­le­vard, en­suite dans les salles de Re­né Le­vy à Pi­galle, Ci­gale, Tria­non, puis à Bel­le­ville. Son pu­blic il était là. Mon idée, c'était une tac­tique de dea­ler : « Les mecs, je vais tel­le­ment les rendre ac­cros à Bruce Lee qu'ils vont payer pour la pro­chaine dose ! » Et ça a fonc­tion­né. Vous sa­vez, au Sé­né­gal, si j'avais tou­ché ne se­rait-ce qu'un cen­time sur chaque T-shirt re­pro­dui­sant mon af­fiche de La Fu­reur du dra­gon, je se­rais mil­lion­naire. C'était quand même la pre­mière star mon­diale non blanche, Bruce Lee. Avant lui, il y a eu cer­tai­ne­ment des ve­dettes comme Sid­ney Poi­tier, mais ja­mais de stars.

Comme James Dean, c'est un coup de la CIA, la mort de Bruce Lee

Quand je sors du res­tau­rant ita­lien Con­ti, près de la rue Lau­ris­ton, ça m'ar­rive de mon­trer ma mai­son : « Ça, c'est la mai­son de Bruce Lee. » Et là, les gens me re­gardent, in­ter­lo­qués : « C'est vrai ? Il ha­bi­tait là, Bruce Lee, dans le XVIe ar­ron­dis­se­ment de Paris ? » Évi­dem­ment, c'est une fa­çon de par­ler. Quand je dis « la mai­son de Bruce Lee », c'est pour dire que c'est grâce aux films de Bruce Lee que j'ai pu me payer une aus­si chouette ba­raque. Si j'ai pu créer ma so­cié­té de dis­tri­bu­tion Ce­ri­to-Re­né Chateau c'est grâce à Bruce Lee, que je n'ai ja­mais ren­con­tré en per­sonne. Et au­jourd'hui en­core, il suf­fit que je prenne un taxi, un G7 af­faire ou un CAB, et c'est la même ren­gaine. Les mecs me ba­lancent di­rect : « Ah, mais Re­né Chateau, at­ten­dez voir, le Re­né Chateau de Bruce Lee ? » En France, on pour­rait me dire que je suis le Re­né Chateau de Mas­sacre à la tron­çon­neuse ou de Bel­mon­do. Mais non ! On me ra­mène tou­jours à Bruce Lee. Par­fois, on me de­mande : « Mais dites-moi, mon­sieur Chateau, com­ment il est mort Bruce Lee ? » Qu'est ce que je pour­rais ré­pondre, moi. Il y en a qui croient que c'est un com­plot, que c'est la CIA, ou un ma­chin tor­du dans le genre… Quand vous mou­rez jeune et beau, comme El­vis Pres­ley (sic), James Dean ou Va­len­ti­no, on ne veut pas y croire. Et puis le fait que l'on ait men­ti sur le lieu de sa mort a per­mis aux jour­na­listes de fan­tas­mer sur des hy­po­thèses fan­tai­sistes : il au­rait été as­sas­si­né par des triades chi­noises de Hong Kong dont beau­coup pos­sèdent des « ac­tions » dans des so­cié­tés de pro­duc­tion, ou par un concur­rent ja­loux… Pro­pos re­cueillis par JVC.

Re­né Chateau dans son bu­reau en 1975 après la sor­tie de La Fu­reur de Vaincre

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