Une Jeu­nesse al­le­mande de Jean-Gabriel Pé­riot;

Un do­cu­men­taire de Jean-Gabriel Pé­riot, en salle le 14 oc­tobre.

So Film - - Édito -

Dé­but des an­nées 1970. Une bande d'édi­teurs, jour­na­listes, in­tel­lec­tuels, tous engagés, rêve de chan­ger l'Al­le­magne par la culture et l'ac­tion so­ciale. Par­fois par le ci­né­ma. Cer­tains – Baa­der et Mein­hof, no­tam­ment – étaient connus du grand pu­blic. Mais com­ment passe-t-on de ce com­bat in­tel­lec­tuel au ter­ro­risme de la Frac­tion ar­mée rouge ? À quel mo­ment dé­cide-t-on de je­ter sa ma­chine à écrire à la pou­belle pour com­mettre cinq at­ten­tats san­glants en 1972 ? Au­jourd'hui, les sur­vi­vants de la RAF sont tous morts ou en pri­son. Mais leurs films res­tent. Dans UneJeu­nesse al­le­mande, Jean-Gabriel Pé­riot re­trace leurs des­tins uni­que­ment par les images d'ar­chive. Un dé­tri­co­tage lim­pide de l'his­toire qu'il ra­conte par le me­nu.

Tuer des ban­quiers

« Par­mi tous les in­tel­lec­tuels qui for­me­ront la RAF, le « ci­néaste », c'est Hol­ger Meins. Dans les an­nées 1960, il étu­die à l'école de ci­né­ma de Berlin, la même que Ha­run Fa­ro­cki ou Wolf­gang Pe­ter­sen. En trois mois, ils ont vi­ré tous les en­sei­gnants et mon­té des ate­liers col­lec­tifs. Ils font des ci­né-tracts et sou­tiennent un mou­ve­ment. Ils cherchent à in­ven­ter leur propre es­thé­tique, leur ma­nière de faire, de fa­çon en­tiè­re­ment in­dé­pen­dante. La ques­tion est : quels films faire pour ac­com­pa­gner le mou­ve­ment ? Dans tous leurs es­sais, y com­pris ceux de Fa­ro­cki, la vio­lence est om­ni­pré­sente. Meins fait un film qui dé­crit la fa­bri­ca­tion d'un cock­tail Mo­lo­tov, par exemple. D'autres montrent com­ment faire pas­ser des mes­sages se­crets, com­ment or­ga­ni­ser des groupes clandestins, com­ment faire sau­ter un im­meuble… De par­faits guides de l'ap­pren­ti ter­ro­riste. Dans ces films, on as­sas­sine aus­si un nombre in­croyable de ban­quiers. Ce­la fait froid dans le dos quand on sait que Meins pas­se­ra à l'acte dans la vraie vie quatre ans plus tard. Chez Go­dard, par exemple, on peut re­trou­ver des choses sem­blables, mais c'en est res­té là… »

Ré­cit d'édu­ca­tion

« Il est plus sur­pre­nant d'ap­prendre qu'Ul­rike Mein­hof, l'une des fi­gures les plus connues du mou­ve­ment, fait aus­si des films au même mo­ment. Très tôt, Ul­rike est de­ve­nue une jour­na­liste im­por­tante en Al­le­magne. Elle est ré­dac­trice en chef de Kon­kret, un ma­ga­zine très sé­rieux mais qui vend beau­coup, dé­pas­sant le cercle de son lec­to­rat d'ex­trême gauche. Elle est aus­si très proche de tous les pen­seurs et po­li­ti­ciens de la « gauche ca­viar ». Elle com­mence donc à avoir des com­mandes dans pas mal de grands jour­naux al­le­mands où on lui laisse de la place. Elle de­vient très re­con­nue, ce qui lui per­met de pas­ser à la ra­dio, puis à la té­lé. Mein­hof n'a tour­né qu'une fic­tion, Bam­bule, un film très sub­til. Sa mé­thode de tra­vail suit le mo­dèle du Groupe Med­ved­kine : elle s'ins­talle avec des ga­mines dans un foyer, elle écrit le scé­na­rio avec elles, elle joue dans le film et elle les ini­tie en leur don­nant des bases po­li­tiques. Mais, en même temps, ce­la reste un vrai film de fic­tion, qui brasse énor­mé­ment de choses. Il y a un mo­ment où des filles s'échappent du foyer. Elles vont à Berlin, dans le mi­lieu ho­mo­sexuel. L'une d'elles a une re­la­tion avec une autre jeune fille… Le film ar­rive à par­ler de tout ça au­tant que de la

mi­sère du mi­lieu pro­lé­taire ber­li­nois. À la fin, elles se re­trouvent toutes et il faut dire pour­quoi on se ré­volte. C'est un film brillant sur la prise de conscience po­li­tique, sur­tout pour un té­lé­film de com­mande… »

En fi­nir avec le ghet­to des ci­né-clubs

« Meins, comme Mein­hof, se rend compte à un mo­ment don­né que le jour­na­lisme, les films, les ci­né-tracts, ça ne marche pas. Mein­hof a une vraie pré­sence pu­blique, mais les films de Meins et des autres membres de l'école res­tent cir­cons­crits au mou­ve­ment de contes­ta­tion. On ne peut les voir que dans des ci­né-clubs ou des pe­tites salles, alors qu'ils pen­saient que leurs films al­laient

“Tout ce qu'ils ont ten­té s'est plan­té : les ma­ni­fes­ta­tions, l'en­ga­ge­ment po­li­tique et les films."

chan­ger le monde et pro­pa­ger la bonne pa­role ré­vo­lu­tion­naire. En tant que ci­néaste, il s'est as­si­gné un rôle très éle­vé. Mais, tout comme ses col­lègues, il a dû très vite se confron­ter à la réa­li­té : les films ne sont pas dif­fu­sés pour les masses et ils sont trop durs à faire. En bons in­tel­los, ils n'ar­rêtent pas de ques­tion­ner ce qu'ils font et ils fi­nissent par ar­rê­ter d'y croire. Le mou­ve­ment se re­ferme sur lui-même et ils se re­trouvent seuls avec leurs films. Cer­tains, comme Fa­ro­cki, ont conti­nué dans une veine plus for­ma­liste, plus ex­pé­ri­men­tale. D'autres, comme Meins, ont re­joint la lutte ar­mée.»

Une longue li­ta­nie d'échecs

« Tout ce qu'ils ont ten­té s'est plan­té : les ma­ni­fes­ta­tions, l'en­ga­ge­ment po­li­tique et les films. Y com­pris quand ils sont par­tis faire du bé­né­vo­lat dans les quar­tiers pauvres. Même ça, ça ne marche pas, rien ne change. Le seul truc qu'ils n'avaient pas es­sayé, c'était la lutte ar­mée. Et ce fut aus­si leur fin. Avant ce­la, ils ont ten­té une der­nière al­ter­na­tive, en al­lant dans les écoles pour tra­vailler avec des en­fants en dif­fi­cul­té. Ils leur font faire des films, ils leur donnent toute l'équipe, tout. En­core un échec. Meins se met à vivre en di­let­tante, col­la­bo­rant comme gra­phiste à une re­vue, fil­mant de pe­tits trucs avec sa ca­mé­ra, en ama­teur. Il aban­donne le ci­né­ma en 1969. Un an après, il in­tègre la RAF, la lutte ar­mée. »

Gram­maire té­lé­vi­suelle

« En Al­le­magne, ils n'ont pas la culture fran­çaise de l'ar­chi­vage, ils n'ont pas l'INA. Ils ef­fa­çaient les bandes té­lé. Toutes les images des at­ten­tats de 1972 sont pas­sées dans le monde en­tier mais n'existent plus chez eux. J'ai uti­li­sé dans mon film toutes les images exis­tantes. Une mi­nute et de­mie pour une se­maine d'at­ten­tats qui ont fait le tour du monde. Les images re­trou­vées, en tout cas, nous per­mettent aus­si de voir dix ans d'évo­lu­tion de la té­lé à l'époque. Il y a des innovations tech­niques qui ont chan­gé la gram­maire té­lé­vi­suelle, comme les ca­mé­ras de tour­nage en di­rect et en ex­té­rieur, qui ont per­mis de mon­trer les ar­res­ta­tions de la bande. Sans par­ler de l'invasion du di­rect, avec les hommes po­li­tiques qui, tout d'un coup, se voient obli­gés de par­ler en live, ce qui n'exis­tait pas avant. Du coup, même leur lan­gage a chan­gé ! »

Ger­ma­no­pho­bie

« Pour com­plé­ter mon ré­cit, je me suis aus­si ser­vi des images de la té­lé fran­çaise, mar­quées par un re­gard ger­ma­no­phobe. Quand la RAF ar­rive, on les consi­dère presque comme des hé­ros en France, parce qu'ils luttent contre l'an­cien fas­cisme, les restes de l'Al­le­magne na­zie. Ils ne sont pas gen­tils, ils sont vio­lents, mais c'est comme si l'Al­le­magne mé­ri­tait de les avoir. Dans les news fran­çaises, on sent un cer­tain cy­nisme, ils vont cher­cher la merde. Ce qui nous mène à Go­dard et sa phrase qui ouvre mon film : « Est-ce qu'on peut faire une image au­jourd'hui en Al­le­magne ? » Un ci­néaste aus­si in­tel­li­gent que lui ne po­se­rait pas la ques­tion pour un autre pays. Et en fi­li­grane, il s'ins­crit dans une his­toire fran­çaise qui se po­si­tionne contre l'Al­le­magne. La ré­ponse à cette ques­tion, dans mon film, c'est Fass­bin­der qui l'ap­porte, dans son cha­pitre de L'Al­le­magne en au­tomne. Pour par­ler du réel, il faut le ci­né­ma. L'Al­le­magne en au­tomne nous montre qu'après l'échec de la lutte ci­né­ma­to­gra­phique, puis ar­mée, tous ces ci­néastes ont su se re­trou­ver pour ra­con­ter leur Al­le­magne contem­po­raine. Il y a des images pos­sibles. Il y a même eu un film fas­ci­nant de Tho­mas Har­lan, Wund­ka­nal, qui s'in­ter­roge sur la fin de Mein­hof, Meins et les autres, sui­ci­dés dans la pri­son de Stamm­heim. Un film qui pose des ques­tions fon­da­men­tales sur la fin tra­gique de leur groupe : se sont-ils vrai­ment sui­ci­dés ? Qui leur a don­né les armes ? S'at­ten­daient-ils à mou­rir ? La fin de la RAF se ré­sume à un di­lemme : fi­ni­ra-t-on en mar­tyrs ou choi­si­ra-t-on notre propre fin ? » Pro­pos re­cueillis par Fer­nan­do Gan­zo. À lire : Tho­mas Har­lan. UneViea­près le­na­zisme,En­tre­tie­na­vecJean-Pierre Ste­phan. Édi­tions Ca­pric­ci

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