Ci­né­life :

So Film - - Édito - Par Judith Che­trit

Les ar­chéo­logues de Peau d'âne

Ça se passe au­jourd'hui dans le dé­par­te­ment des Yve­lines. Un ar­chéo­logue et sa bande se sont lan­cés dans un énorme chan­tier dont les contours pour­raient sem­bler un peu ex­cen­triques au re­gard de l'His­toire avec un grand « H » : re­trou­ver les traces, mais aus­si les ves­tiges, du tour­nage du film de Jacques De­my, Peaud'âne. Quitte à re­tour­ner la terre pour un mé­got de ci­ga­rette. UN RU­BAN JAUNE DÉ­LI­MITE LE PÉ­RI­MÈTRE DES FOUILLES. De loin, sa pré­sence donne l'im­pres­sion d'un retour sur une scène de crime. Ici, sept fouilleurs bénévoles, dont six filles, ra­tissent l'hu­mus de la terre à l'aide de pelles. Chaque élé­ment trou­vé est im­mé­dia­te­ment glis­sé dans une pe­tite po­chette plas­tique et un pi­quet jaune est plan­té sur l'em­pla­ce­ment. Une conver­sa­tion s'en­gage : « Un trou de po­teau, ça nous dit plein de choses. » « Quoique, un dia­mant de la robe soleil, c'est classe. » Oli­vier Wel­ler, bottes grises Aigle, po­laire vert fon­cé et ar­chéo­logue en chef de ce chan­tier, pré­cise : ce que tout le monde ici ap­pelle les « dia­mants » ne sont pas à pro­pre­ment par­ler des pierres pré­cieuses mais plu­tôt les strass des cos­tumes que por­tait Ca­the­rine De­neuve quand elle tour­nait dans Peau d'âne, le film culte de Jacques De­my. Oli­vier Wel­ler est néo­li­thi­cien Com­prendre quel­qu'un qui a l'ha­bi­tude de par­tir en quête de sels re­mon­tant à 6000 ans. Plus éton­nant, il ne faut pas trop pous­ser l'homme pour qu'il trouve un lien entre son do­maine de compétences ha­bi­tuel et ce qui l'amène à cher­cher des ves­tiges de ci­né­ma : « Le sel est un ob­jet dis­sous en ar­chéo­lo­gie. C'est la même chose ici : on fouille un conte de fées, des images, on rend vi­sible l'in­vi­sible. » Car der­rière le cher­cheur, se cache aus­si un ci­né­phile tom­bé dans l'oeuvre de Jacques De­my dès le plus jeune âge. À 7 ans, Oli­ver Wel­ler voyait Peau d'âne avec sa pe­tite soeur et son grand frère. Il mène de­puis trois ans des fouilles qui s'étalent sur plu­sieurs se­maines dans le bois du châ­teau de Neu­ville à Gam­bais, en plein coeur des Yve­lines. Ici, ce sont les ex­té­rieurs du bois et de la cour qui ont été fil­més, et non les in­té­rieurs, comme aux châ­teaux de Cham­bord et du Ples­sisBou­ré, les deux autres lieux de tour­nage de cet été 1970. Leur ter­rain d'en­quête se li­mite pour l'ins­tant aux alen­tours de la scène de la ca­bane où Peau d'âne, de­ve­nue souillon, se ré­fu­gie au mi­lieu des arbres et des ani­maux.

Des re­cherches sub­aqua­tiques

Pour Oli­vier Wel­ler, tout a com­men­cé à Nantes, la ville na­tale de Jacques De­my. À la sor­tie d'un col­loque d'ar­chéo­lo­gie, l'homme dis­cute avec son col­lègue Pierre-Antoine de La­briffe. D'abord, les deux parlent de mé­tier, puis, très vite, la conver­sa­tion dé­rive sur le ci­né­ma : Les De­moi­selles de Ro­che­fort, Les Pa­ra­pluies de Cher­bourg puis Peau d'âne. Pier­reAn­toine de La­briffe glisse : « De­my était ve­nu chez moi. » Vrai. La­briffe n'est autre que le fils de l'un des pro­prié­taires du châ­teau de Neu­ville. À l'été 1970, alors qu'il est âgé de 8 ans, il lui ar­rive de jouer et de rô­der près des ca­mé­ras pen­dant ses va­cances. L'ar­chéo­logue ap­prend ain­si que la ca­bane construite pour le film a ser­vi de ter­rain de jeu pour les en­fants du châ­teau pen­dant quelques an­nées après le tour­nage, avant d'être dé­mon­tée et brû­lée car ju­gée dan­ge­reuse par leurs pa­rents. « On a aus­si conti­nué à uti­li­ser la barque de Peau d'âne lors­qu'elle s'en­fuit du châ­teau de son père jus­qu'au mi­lieu des an­nées 1980, pour se ba­la­der sur l'étang et al­ler pê­cher. La barque a fi­ni par cou­ler. Oli­vier a un temps en­vi­sa­gé

de faire des re­cherches sub­aqua­tiques », se re­mé­more Pierre-Antoine de La­briffe. Ses sou­ve­nirs servent de pre­mière piste pour re­trou­ver les lieux où se dé­rou­le­ront en­suite les fouilles. L'in­dice à trou­ver de­meure en­ra­ci­né dans l'épaisse fo­rêt de 140 hec­tares. Lorsque Jacques Per­rin, le prince du Royaume rouge, doit grim­per sur un arbre pour aper­ce­voir fur­ti­ve­ment la prin­cesse ca­chée de­puis une lu­carne, il n'y ar­rive pas. Les tech­ni­ciens plantent deux clous en guise de mar­che­pied. Mal­gré l'aubier et l'écorce qui re­couvrent le chêne en ques­tion, ceux­ci sont tou­jours là. Avec l'aide de son la­bo­ra­toire de re­cherches, Oli­vier Wel­ler en­tame alors une série d'ana­lyses : pros­pec­tion géo­phy­sique, car­to­gra­phie des ano­ma­lies mé­tal­liques et re­le­vés mi­cro­to­po­gra­phiques. Au­tre­ment dit, sa­voir quelles zones re­cèlent le plus de traces du pas­sage fu­gace, pen­dant deux mois, d'une équipe de ci­né­ma. Et les traces sont nom­breuses, in­fimes et quel­que­fois sym­bo­liques, après avoir en­le­vé quelques cen­ti­mètres de terre : un mil­lier de clous rouillés, des frag­ments d'am­poules bleues à ma­gné­sium que l'on uti­li­sait pour les flashs des ca­mé­ras, des mé­gots de ci­ga­rillos, des strass de robes ou des cap­sules de bou­teilles. Un mé­lange fou­traque de ci­né­ma et de vie, de rêve qui se frotte à la réa­li­té. « La ma­jo­ri­té des amas mé­tal­liques est dans une zone qu'on ne voit pas à l'écran », confie Oli­vier Wel­ler, qui es­père confier le tout à la Ci­né­ma­thèque fran­çaise un fois les fouilles ter­mi­nées.

Des fac­tures de lo­ca­tion d'ani­maux

Plus loin, à moins d'une cen­taine de mètres, en­fouis dans les fou­gères, on re­trouve pêle-mêle des restes pas en­core dé­fri­chés du dé­cor en po­ly­sty­rène et en stuc du re­paire de la fée des Li­las, in­ter­pré­tée par Del­phine Sey­rig. Ou en­core une bou­teille de co­la au pa­cka­ging qui re­monte à l'époque du tour­nage. « J'ai fait des re­cherches sur In­ter­net. » Sans l'avoir cher­ché, « tel­le­ment ob­nu­bi­lés par le reste » , Oli­vier Wel­ler et ses étu­diants sont tom­bés par ha­sard sur le cadre mé­tal­lique du mi­roir ma­gique aux re­flets bleus de la fée. Il y a aus­si cette his­toire de plexi­glas. Jacques Per­rin n'ar­ri­vait pas à mi­mer un co­gne­ment contre une mu­raille in­vi­sible cen­sée pro­té­ger la ca­bane des re­gards cu­rieux. Pier­reAn­toine de La­briffe : « Deux ma­chi­nistes te­naient une vitre. On voyait qu'il se fai­sait mal à chaque prise. » Mais il y a des sou­ve­nirs qui prêtent à confu­sion. Yves Agos­ti­ni, l'as­sis­tant opé­ra­teur, se rap­pelle que les tech­ni­ciens ont ins­tal­lé une rampe à gaz pour la che­mi­née où Peau d'âne confec­tionne son cake d'amour. « On ne trouve rien, mais on conti­nue à cher­cher pour être sûrs » , avoue Oli­vier Wel­ler, entre deux va­peurs de ci­ga­rette élec­tro­nique. Il reste peu de do­cu­ments écrits du tour­nage, les car­nets de la scripte ont été dé­truits. « J'ai été jus­qu'à cher­cher des fac­tures de lo­ca­tion d'ani­maux. » Seule­ment quelques pho­to­gra­phies du com­po­si­teur Michel Le­grand, une ma­quette du dé­cor et des images fil­mées en Su­per8 d'Agnès Var­da ont été re­trou­vées. « Nous avons aus­si les photos de dé­part et de fin de pel­li­cule, ces photos prises dans le vide quand on fil­mait avant en ar­gen­tique. » Cher­cher certes, mais à quelles fins ? Est-ce qu'une vis d'un tré­pied ou un strass de la robe cou­leur soleil de Ca­the­rine De­neuve peuvent être consi­dé­rés comme des ves­tiges ar­chéo­lo­giques ? Niet, se­lon le mi­nis­tère de la Culture ou la Di­rec­tion ré­gio­nale des af­faires cultu­relles. Seul le ser­vice ar­chéo­lo­gique dé­par­te­men­tal des Yve­lines a prê­té du ma­té­riel à l'équipe. En croi­sant l'avan­cée des fouilles et les té­moi­gnages de co­mé­diens, tech­ni­ciens ou des spé­cia­listes du conte et de l'ar­chéo­lo­gie, il en­tend in­ter­ro­ger l'im­pact de Peau d'âne sur la mé­moire col­lec­tive, quitte à em­prun­ter les dé­tours de la phi­lo­so­phie ou re­mon­ter jus­qu'aux ori­gines du ta­bou de l'in­ceste mis en scène dans le film. « Quand l'équipe est ve­nue me voir, Mathieu (son de­mi-frère, ndlr) et moi les avons re­gar­dé avec des grands yeux. On les a pris pour des fous sym­pa­thiques. Ils sont en­suite re­ve­nus nous voir avec des images des fouilles, les re­le­vés mi­cro­to­po­gra­phiques et ano­ma­lies mé­tal­liques. Ils nous ont en­core plus plu », ra­conte Ro­sa­lie Var­da, fille d'Agnès, 12 ans à l'époque du tour­nage, qui a ré­cu­pé­ré la bague du cake d'amour et le trône en forme de chat gé ant à l'is­sue du tour­nage. « On re­cons­ti­tue un contexte, une am­biance, se jus­ti­fie Oli­vier Wel­ler. À mes yeux, le mé­got de ci­ga­rette a au­tant de va­leur que le scotch rouge des élec­tri­ciens pour po­ser des câbles. » Tout, et sur­tout les tâ­ton­ne­ments, est fil­mé de­puis leur pre­mière ve­nue sur site en 2012, avec un mon­tage pré­vu cet au­tomne. Per­sua­dé d'être à l'avant­garde d'une ar­chéo­lo­gie du ci­né­ma, Wel­ler s'em­balle : « On consi­dère trop que l'ar­cheo­lo­gie com­mence quand les mé­moires vi­vantes sont mortes. » Com­prendre, l'homme a ap­pris en­tre­temps que le châ­teau de Cham­bord pour­rait en­core abri­ter la grande es­trade du ma­riage fi­nal et un graf­fi­ti se­cret de Jacques De­my. Tous pro­pos re­cueillis par JC

“C'est la même chose ici : on fouille un conte de fées, des images, on rend vi­sible l'in­vi­sible.”

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