Bill Cos­by.

So Film - - Édito - Par Ar­thur Cerf.

Il a fait mar­rer des gé­né­ra­tions en­tières bi­be­ron­nées à la sit­com TV. C'était le dad­dy sym­pa que tout le monde rê­vait d'avoir. Mais de­puis que des di­zaines de femmes ont por­té plainte contre lui pour viol, Bill ne fait plus rire per­sonne. En­quête sur un vieux dé­gueu­lasse entre deux en­vo­lées de jazz, les clubs de stand-up et le foot amé­ri­cain.

Pen­dant près d'un de­mi- siècle, Bill Cos­by a trans­for­mé le vi­sage de la co­mé­die amé­ri­caine. Du To­night Show au Cos­by Show. Des clubs de Phi­la­del­phie jus­qu'au Ma­di­son Square Gar­den. Ac­cu­sé d'être un vio­leur en série, l'Ame­ri­ca's dad est de­ve­nu, en l'es­pace de quelques mois, le « O. J. Simp­son de la co­mé­die » . Une chute que per­sonne n'avait vue ve­nir pour Cos­by et son his­toire qui a croi­sé, entre autres, les ci­tés chaudes de Penn­syl­va­nie, la fièvre jazz et le foot amé­ri­cain. « À l'époque, je vou­lais être chan­teuse. » Il est 6 h du ma­tin à Los An­geles. Vic­to­ria Va­len­ti­no n'a pas fer­mé l'oeil de la nuit. De­puis quelques temps, ces in­som­nies ré­pé­tées se sont ins­tal­lées dans son quo­ti­dien comme une ha­bi­tude. Au té­lé­phone, sa voix est fa­ti­guée. Lasse. Li­mite mé­ca­nique. Mais mal­gré tout elle ac­cepte, en­core une fois, de re­mon­ter le fil de ses sou­ve­nirs jus­qu'à l'an­née 1969. Pour cette vieille ca­naille de Serge Gains­bourg c'est une an­née éro­tique. Pour Vic­to­ria, les choses sont sans doute moins sen­suelles puis­qu'il s'agit de l'an­née où elle dé­croche son pre­mier contrat sur un la­bel et celle où elle va faire la connais­sance d'un co­mé­dien de plus en plus ré­pu­té dans le mi­lieu du stand-up et de ses nou­velles fi­gures émer­geantes. Son nom : Bill Cos­by. « J'étais avec une amie, qui tra­vaillait chez Play­boy, pose cal­me­ment Vic­to­ria qui, elle aus­si, a tâ­té un peu de la photo de charme dans le cos­tume de la play­mate. Cos­by, on l'a ren­con­tré dans un bar dont il était pro­prié­taire en Ca­li­for­nie. Je ve­nais de perdre mon fils, il était dé­so­lé et nous a in­vi­tées à dî­ner. Il di­sait qu'il fai­sait ça pour me chan­ger les idées. » Vic­to­ria et son amie ac­ceptent. Au cours du re­pas, Cos­by fait re­mar­quer à la jeune femme qu'elle n'a pas l'air en forme, qu'elle pa­raît ner­veuse. « Il a po­sé une pi­lule à cô­té de mon verre, en me di­sant que ça m'ai­de­rait à al­ler mieux. Je sais que je n'au­rais ja­mais dû la prendre, mais j'étais au bout du rou­leau. » Un si­lence au té­lé­phone. « La suite est un cau­che­mar. J'ai com­men­cé à me sen­tir mal. J'ar­ti­cu­lais de moins en moins bien, je vou­lais ren­trer à la mai­son. On a quit­té le res­tau­rant. Sur la route, j'ai re­mar­qué qu'on ne ren­trait pas chez nous. Il nous a conduites dans un ap­par­te­ment. Sur le ca­na­pé, il a vio­lé mon amie, m'a for­cé à lui faire une fel­la­tion avant de me vio­ler à mon tour. En­suite, je me rap­pelle avoir es­sayé de dire : “Où sommes-nous ? Com­ment va-t-on faire pour ren­trer ? Il a ré­pon­du : “Ap­pe­lez un taxi. Et il a dis­pa­ru. » De­puis quelques mois, on écoute enfin Lin­da et les 34 autres vic­times dé­cla­rées de Cos­by. L'été der­nier, toutes ont po­sées as­sises, les mains sur les ge­noux, en une du New York Ma­ga­zine. En vé­ri­té, la po­lé­mique a chan­gé de di­men­sion. Et ce­ci de­puis que le co­mique Han­ni­bal Bu­ress a vu un de ses sketches de­ve­nir vi­ral. Il y a un an, le co­mé­dien new-yor­kais se pro­dui­sait au Tro­ca­de­ro Club de Phi­la­del­phie. Bien dé­ci­dé à s'en prendre au pre­mier Noir à avoir dé­cro­ché un rôle prin­ci­pal dans une série et à avoir créé une sit­com à son nom. « Il passe à la té­lé et dit des trucs du genre : “Eh les Noirs, re­mon­tez vos pan­ta­lons ! J'ai le droit de vous faire la le­çon puisque j'ai eu une sit­com à suc­cès dans les an­nées 1980. Ouais, mais t'es un vio­leur, alors du calme. » La foule est hi­lare, la vi­déo vi­rale. « C'était dingue, un co­mé­dien pou­vait faire une blague sur le fait que Cos­by était un vio­leur. Et tout le monde riait alors qu'on ne nous a ja­mais prises au sé­rieux » , constate tris­te­ment Vic­to­ria. Et de sou­pi­rer : « En même temps, qui nous au­rait crues pen­dant toutes ces an­nées ? Tout le monde l'ado­rait. Il était le père idéal de l'Amé­rique. »

Oui, mais quand on re­monte un peu le ro­man ini­tia­tique de la vie de Bill Cos­by, rien n'em­pêche de pen­ser que le gusse n'avait rien pour de­ve­nir ce « père idéal de l'Amé­rique ». Dé­jà, parce que le sien était ab­sent, al­coo­lique. Plu­tôt cou­tu­mier des soi­rées à dé­rouiller la mère de Bill même. Peut-être aus­si parce que ce des­cen­dant d'es­clave du fer­mier blanc John Cos­by a gran­di dans les Richard Al­len Homes, les quar­tiers pauvres de Phi­la­del­phie, soit à mille lieues du Brook­lyn de Cliff Hux­table, le per­son­nage qu'il cam­pait dans le Cos­by Show. Par contre le Cos a pas­sé sa vie à vou­loir plaire. De­puis son pre­mier coup de chaud face à un pu­blic, à l'âge de 10 ans. Elève sur­doué, ce­lui que ses amis sur­nomment « Shor­ty » en rai­son de sa pe­tite taille passe ses heures de classe à amu­ser la ga­le­rie, his­toire de res­ter co­ol aux yeux de ses amis du fond de la classe. Fa­ti­guée de ses blagues, la maî­tresse lui de­mande de faire une dé­mons­tra­tion de prise de pa­role en pu­blic. Le ga­min re­lève le dé­fi

Be­bop, full­back et pre­mières vannes

Tu fe­rais mieux de rire, je fais par­tie d'un club qui est l'op­po­sé du Ku Klux Klan Bill Cos­by, lors d'une ses­sion stand-up

et dé­cide de par­ler de la ba­taille de ter­ri­toire qui l'op­pose à son frère Rus­sell dans leur pe­tit ap­par­te­ment des Homes. « Je par­tage un lit avec mon frère, mais il n'est pas as­sez pe­tit. Et je n'aime pas dor­mir dans un en­droit où je me sens comme dans un bus. » Tous les élèves rient aux éclats et Cos­by n'ar­rê­te­ra plus de faire le clown. Mais la co­mé­die est en­core loin. Et pour l'heure, Bill passe son temps libre à mul­ti­plier les pe­tits bou­lots. Il livre le jour­nal, aide à por­ter les sacs de courses ou cire les chaus­sures des Blancs du quar­tier après l'école. Au­tant d'ac­ti­vi­tés qui le confrontent au ra­cisme am­biant. Un été, le black boy ra­masse les balles de golf dans un club ré­ser­vé aux Blancs. Pour amu­ser les membres, le pro­prio dé­cide de lâ­cher son chien Tex à ses trousses. Un peu plus tard, William Jr. et son pote Boot­sie se font em­bau­cher pour dis­tri­buer les ser­viettes dans les toi­lettes du Broad­way Ho­tel et passent leur été à sup­por­ter des nig­ger jokes sans y prê­ter at­ten­tion. Qu'im­porte, tous ces jobs per­mettent à Bill d'ai­der sa mère et de se faire un peu d'ar­gent de poche. D'au­tant plus qu'à l'époque, le bon Cos a une pas­sion : le jazz. Et pour l'as­sou­vir, il lui ar­rive de se peindre une fausse mous­tache, his­toire d'avoir l'air un peu plus vieux, et de se rendre seul dans des jazz clubs où l'en­trée n'est pas trop chère. Là, il com­mande un Co­ca et le si­rote pen­dant deux heures, en écou­tant la mu­sique. Ses mains sont sou­vent cram­pon­nées au verre pour que le bar­man ne re­marque pas que ce­lui-ci est vide de­puis un pe­tit mo­ment. Le reste du temps, Cos est ac­com­pa­gné par les Down Cats. Un nom qu'il crée pour sa bande de potes avec la­quelle il écoute Miles Da­vis en boucle et se traîne d'un club à un autre à bord d'une vieille 1946 Old­smo­bile toute dé­fon­cée. De ces an­nées à écou­ter du jazz avec at­ten­tion, Cos­by di­ra plus tard que c'est grâce à elles qu'il a ap­pris com­ment ra­con­ter des his­toires. Et c'est d'ailleurs dans un de ces jazz clubs que le saxo­pho­niste Jim­my Heath le ren­contre, au dé­but des an­nées 1960. Mais cette fois, Bill est de l'autre cô­té du comp­toir. « Quand je l'ai connu, Il était bar­man dans un pe­tit jazz club sym­pa, l'Un­der­ground. Comme beau­coup de Noirs à l'époque, il était un im­mense fan de Miles Da­vis, de Diz­zy Gilles­pie, et il vou­lait être bat­teur » , se rap­pelle Heath, 88 ans. Et il ajoute : « Il y avait une pièce pour les mu­si­ciens et une avec le bar. On en­ten­dait les gens rire d'une pièce à l'autre. En même temps qu'il ser­vait les bières et les cock­tails, Bill fai­sait des blagues. Sans ar­rêt, il était tout le temps co­mé­dien. Ce­la at­ti­rait l'at­ten­tion. Et puis, il s'ins­pi­rait de ce qu'il voyait au­tour de lui, il traî­nait pas mal avec les mu­si­ciens et écou­tait leurs anec­dotes. Quand ils parlent, les jazz­men im­pro­visent des his­toires. Et Cos­by les amé­lio­rait pour faire des blagues. Il imi­tait les mu­si­ciens aus­si, avec leur phra­sé et leur jar­gon. Moi je ne bu­vais pas, mais ça ne m'éton­ne­rait pas qu'il ait fait de bons pour­boires avec ça. »

Après un pas­sage dans l'ar­mée, Cos­by in­tègre les bancs de Temple Uni­ver­si­ty. Et, tout na­tu­rel­le­ment, la pre­mière chose qu'il va faire sur place c'est s'ins­crire dans l'équipe de foot­ball. Là en­core, Cos­by, dé­fen­seur in­cre­vable, a lais­sé un sacré sou­ve­nir à ses co­équi­piers. « C'était un ath­lète in­croyable. Et il fai­sait tou­jours plein de blagues dans les ves­tiaires, as­sure Bob Bu­cka­na­vage, an­cien full­back aux cô­tés de Cos­by. On avait une équipe avec beau­coup de di­ver­si­té, des Blancs, des Noirs, des Juifs. Le fait que Cos­by fasse mar­rer tout le monde a par­ti­ci­pé à notre uni­té. Jouer à Temple, ça l'a mar­qué. Par exemple, je me rap­pelle de son der­nier match dans l'équipe. On était der­rière à la mi-temps. Alors, dans les ves­tiaires, le coach avait fait un dis­cours de mo­ti­va­tion très fort, très éner­gique, très ins­pi­ré. À la fin de son dis­cours, on était tous re­mon­tés à bloc. On était prêts à y re­tour­ner et à en dé­coudre. Donc, tout le monde fonce vers la porte. Mais elle était fer­mée. On était coin­cés dans le ves­tiaire. Ce­la a du­ré un mo­ment et ça nous a cal­més. Plus tard, Cos­by en a fait un sketch, as­sure l'an­cien joueur. Je me rap­pelle d'un jour où notre coach était à la bourre, conti­nue Bu­cka­na­vage. Bill a com­men­cé à l'imi­ter de­vant toute l'équipe. Quand l'en­traî­neur s'est ra­me­né, il l'a sur­pris en train de se mo­quer de lui. Mais c'était tel­le­ment drôle qu'il est al­lé s'as­seoir au fond de la salle et lui a de­man­dé de conti­nuer. » C'est à peu près à cette époque que Cos­by com­mence à écrire et à se pro­duire dans les clubs du coin. « Il par­ta­geait son temps entre les cours, où il était très sé­rieux, le foot­ball, où il était très bon, et la co­mé­die, sou­ligne Scot­tie Moyer, qui a lui aus­si por­té le maillot rouge de Temple, en 1962. Pour ça, il avait quelque chose de par­ti­cu­lier. On sen­tait qu'il al­lait réa­li­ser de grandes choses. » Un avis sû­re­ment par­ta­gé par El­wood John­son, le gé­rant de l'Un­der­world Club de Phi­la­del­phie, où Cos­by sert de la Bud­wei­ser et du Co­ca à la chaîne. John­son, qui a bien re­mar­qué que son bar­man a un pe­tit quelque chose d'al­lu­mé dans le re­gard, lui pro­pose une aug­men­ta­tion de cinq dol­lars par soir s'il ac­cepte de s'as­seoir sur un ta­bou­ret à l'autre bout du comp­toir pour faire ses blagues. Bill ac­cepte et ra­mène les textes qu'il écrit en cours d'an­glais. Ses pre­miers stand-up.

« Quand on est noir aux États- Unis, on est po­li­tique »

Il faut at­tendre de le voir prendre d'as­saut la scène du Cafe Wha ? (où se sont dé­jà pro­duits Dy­lan et Ji­mi Hen­drix, ndrl) ou au Gas­light Ca­fé à New York pour voir Cos­by dé­gai­ner ses pre­mières vannes en étant ré­mu­né­ré. À cette époque, le quo­ti­dien New York Times en­voie un de ses plus pro­met­teurs re­por­ters à la ru­brique sport, le jeune Paul Gard­ner, ra­con­ter ce qui se passe sur scène, quand Cos­by fait son en­trée. Ce der­nier en re­vient to­ta­le­ment sub­ju­gué. Ex­trait : « Un né­gro de Phi­la­del­phie fait des blagues sur les re­la­tions ra­ciales. » Dans son ar­ticle, Gard­ner in­siste : les textes de Cos­by sont dé­fi­ni­ti­ve­ment acides et sur­tout lar­ge­ment po­li­tiques. Ce qui est vrai. Pêle-mêle, Cos­by ré­cite un poème de sa com­po­si­tion : « Les roses sont rouges, les vio­lettes sont bleues, l'herbe verte et la merde, noire », n'hé­site pas à me­na­cer un spec­ta­teur blanc qui ne rit pas à ses saillies : « Tu fe­rais mieux de rire, je fais par­tie d'un club qui est l'op­po­sé du Ku Klux Klan » , ou imite un pre­mier pré­sident noir à la Mai­son-Blanche, au té­lé­phone : « Oui chéri, tout va bien ici. Il y a juste des pan­neaux “À VENDRE˝ un peu par­tout dans le quar­tier. » Main­te­nant que la plume in­ci­sive de Bill Cos­by est sor­tie de l'ombre, la ren­contre avec un plus large pu­blic n'est plus qu'une ques­tion de jours. De jours, mais aus­si d'op­por­tu­ni­tés. C'est le pro­duc­teur Carl Rei­ner (père du réa­li­sa­teur de Quand Har­ry ren­contre Sal­ly, ndlr) qui, le pre­mier, va vrai­ment don­ner au ga­min des pro­jects de Phil­ly la chance d'étendre sa sphère d'in­fluence. Il de­vient le pre­mier Noir à dé­cro­cher un pre­mier rôle à la té­lé­vi­sion, dans la série I Spy. En moins de deux, il change le pay­sage té­lé­vi­suel amé­ri­cain et se fait même le nar­ra­teur d'un do­cu­men­taire sur l'his­toire afro-amé­ri­caine pour CBS en 1968. Son ami le saxo­pho­niste Son­ny Rol­lins lui doit d'ailleurs son pre­mier pas­sage au To­night Show dans les an­nées 1960. « Il était le pre­mier hôte noir du To­night Show. Il ve­nait voir mes concerts et il a convain­cu tout le monde de me mettre à l'an­tenne. C'était ma pre­mière grosse émis­sion, j'étais qua­si­ment in­con­nu, ra­conte le mu­si­cien oc­to­gé­naire. Mais pour Bill, c'était po­li­tique. Quand on est noir aux États-Unis, on est po­li­tique. Et s'il m'a mis dans l'émis­sion, c'est parce qu'à ses yeux, j'étais as­sez bon pour que les gens ne se disent pas : “Ah ! Il est là parce qu'il est noir. Il fal­lait que je sois ca­pable de mettre tout le monde d'ac­cord. »

« Mettre tout le monde d'ac­cord. » Même s'il a dé­bou­lé dans le pay­sage de l'en­ter­tain­ment comme un re­belle, cette en­vie de faire plai­sir au plus grand nombre va vite de­ve­nir le grand man­tra de Bill Cos­by. Du moins son ob­ses­sion. Les ques­tions ra­ciales dis­pa­raissent peu à peu de ses textes, de plus en plus lisses et po­li­ti­que­ment cor­rects. Là-des­sus, le co­mé­dien s'est tou­jours dé­fen­du. « Un Blanc m'écoute jouer, rit à mes blagues et se dit : “Ouais, je re­marque les mêmes choses. Okay. Il est blanc. Je suis un né­gro. Et on voit les choses de la même ma­nière. Ca veut dire qu'on est pa­reils, non ? Donc je crois en faire à peu près au­tant pour les re­la­tions ra­ciales que n'im­porte quel autre gars. » For­cé­ment, à me­sure que la cure d'adou­cis­sant se pour­suit, l'hu­mour à la Cos­by se met à ren­con­trer un suc­cès ful­gu­rant à la té­lé­vi­sion. D'abord, c'est avec la sit­com Fat Al­bert and the Cos­by kids (T'as le bon­jour d'Al­bert en fran­çais, ndlr). Puis vient le Cos­by Show, série lé­gère et sans grande pré­ten­tion dans la­quelle les per­son­nages donnent à voir au pu­blic fa­mi­lial l'image d'une fa­mille afroa­mé­ri­caine up­per class. La dif­fu­sion du pro­gramme dès le 20 sep­tembre 1984 sur le ré­seau NBC ne fait pas qu'en­fon­cer des portes ou­vertes : il contri­bue mine de rien à par­ti­ci­per à l'éga­li­té Noirs/Blancs. « Il faut bien com­prendre qu'avant lui, c'était un évé­ne­ment de voir un Noir à la té­lé­vi­sion, il a chan­gé ça » , as­sure Jo­seph C. Phil­lips, an­cien ac­teur de la sit­com. Comme Ed­die Mur­phy ou Richard Pryor, Jo­seph a été in­fluen­cé par Bill Cos­by. « J'ai gran­di avec lui. Quand mon père écou­tait ses shows, je pou­vais l'en­tendre rire dans toute la mai­son. J'ai tou­jours as­so­cié Cos­by au rire de mon père. Et dès qu'il pas­sait à la té­lé­vi­sion, tout le monde se réunis­sait de­vant le poste, c'était par­ti­cu­lier. C'était un mo­dèle en tant qu'ac­teur et en tant qu'homme : je vou­lais être comme lui », ex­plique Phil­lips, 53 ans. En 1989, l'ac­teur dé­croche un pe­tit rôle au Cos­by Show, ce­lui de Mar­tin Ken­dall, le co­pain de De­nise Hux­table. « Je me rap­pelle mon pre­mier jour. J'étais très ner­veux. Et je suis pas­sé de­vant la loge de Cos­by qui m'a ap­pe­lé : “Dites-moi, est ce que vous au­riez l'ama­bi­li­té d'of­frir cette boîte de gâ­teaux à Phy­li­cia. (Phy­li­cia Ra­shad, qui jouait Clair Hux­table, ndlr) Alors je vais dans la loge de Phy­li­cia et lui tends la boîte. Elle l'ouvre, la jette en l'air et se met à

Il y avait un dé­fi­lé per­ma­nent de femmes dans sa loge et les seuls mo­ments où la porte de sa loge était fer­mée, c'est quand il était avec une femme. Jo­seph C. Phi­lipps, an­cien du Cos­by Show

hur­ler. On en­tend Bill rire à l'autre bout du cou­loir. Je suis pa­ni­qué. Et Phy­li­cia dit : “Bill sait très bien que je suis au ré­gime », ra­conte Phil­lips, qui conclut : « Voi­là ce qu'était l'am­biance dans les cou­lisses du Cos­by Show. Tous ces gens avaient du suc­cès, ils étaient au som­met de leur car­rière, il y avait une es­pèce de sé­ré­ni­té. C'était un en­droit où vous aviez en­vie d'al­ler bos­ser en vous le­vant le ma­tin. Pour mon an­ni­ver­saire, B.B. King était là et avait chan­té pour moi. C'était un lieu bon en­fant. » « Bon en­fant », ou presque. « Tout le monde sa­vait que Cos­by trom­pait sa femme et cou­chait avec beau­coup de femmes. Il y avait un dé­fi­lé per­ma­nent de femmes dans sa loge et les seuls mo­ments où la porte de sa loge était fer­mée, c'est quand il était avec une femme. Mais je n'au­rais ja­mais ima­gi­né qu'il puisse être un vio­leur. » Et pour­tant, au­jourd'hui, Phil­lips est per­sua­dé de sa culpa­bi­li­té. En juillet der­nier, il pu­bliait un texte sur son blog. Un ar­ticle in­ti­tu­lé « Bien sûr que Bill Cos­by est cou­pable ». Jo­seph marque un temps. La mâ­choire ser­rée, il s'écrase au fond de son fau­teuil et es­suie une larme qui lui coule au coin de l'oeil droit. « C'est une an­cienne du Cos­by Show qui m'a ra­con­té son his­toire. C'est une de mes proches amies que Cos­by avait prise sous son aile, c'était son men­tor. Il y a sans doute des femmes qui mentent dans cette af­faire, mais pas elle. Je suis obli­gé de la croire. »

Guerre de gé­né­ra­tions

Mais est-ce que les crimes de Bill Cos­by ne se­raient pas res­tés à l'état de se­cret de Po­li­chi­nelle si l'homme ne s'était pas ré­vé­lé vieux ré­ac' au dé­but des an­nées 2000. En mai 2004, Cos­by donne un dis­cours à Washington, à l'oc­ca­sion des 50 ans de la dé­ci­sion Brown v. Board of Edu­ca­tion of To­pe­ka de la Cour Su­prême, une dé­ci­sion qui ren­dit illé­gale la sé­gré­ga­tion au sein des écoles pu­bliques. Et se la joue mo­ra­liste, cri­ti­quant la jeu­nesse noire, qui ne s'in­té­res­se­rait qu'au sport, à la mode, et à fri­mer en mode bad boy. S'en pre­nant même aux cas­quettes à l'en­vers et aux pan­ta­lons bais­sés. « Ces gens ne sont pas afri­cains, ils ne savent rien de l'Afrique (…). Ça ne sait même pas par­ler an­glais ! Et ça ne veut pas par­ler an­glais ! » ba­lan­çait-il de­vant une foule em­bar­ras­sée. Se­lon Jim­mie Wal­ker, ac­teur de la sit­com Good Times dans les an­nées 1970 et par­te­naire de Cos­by dans Let's Do It Again, s'ex­pri­mait sur Fox News au mois de juillet. Se­lon lui, le sketch de Bu­ress a quelque chose à voir avec ce conflit gé­né­ra­tion­nel. « Toute cette his­toire est liée à la ques­tion noire. Cos­by s'est tou­jours pré­sen­té comme le père de l'Amé­rique. Pour beau­coup de co­mé­diens, moins po­li­ti­que­ment cor­rects, c'est une ma­nière de dire : “On ap­pré­cie ce que t'as fait, mais laisse nous faire nos trucs. Ce qui se passe en ce mo­ment, c'est le retour de bâ­ton. » Le sketch de Bu­ress, sur­nom­mé « l'homme qui a ac­ci­den­tel­le­ment tué Bill Cos­by » par Dave Cha­pelle, au­rait été une ma­nière de tuer le père, en somme.

De­puis, le zigue a été lâ­ché par NBC, cen­sée dif­fu­ser son nou­veau pro­gramme. À Or­lan­do, Dis­ney s'est dé­bar­ras­sé du buste à son ef­fi­gie, plan­té au mi­lieu de son parc à thème. Oba­ma a éga­le­ment évo­qué la pos­si­bi­li­té de lui re­ti­rer sa Me­dal of Free­dom (la Lé­gion d'hon­neur amé­ri­caine, ndlr). Jour après jour, le Cos perd sa place au Pan­théon de la co­mé­die US. Et tout se passe comme si l'Ame­ri­ca's dad n'avait ja­mais exis­té. « Les gens sont en train de se rendre compte que Bill Cos­by est un im­mense hy­po­crite, il ne res­te­ra pas grand chose de son hé­ri­tage », in­dique Jen­ni­fer Lee, la veuve de Richard Pryor, le ri­val de Cos­by. « Bill est un être froid et mé­pri­sant. C'est tout juste si lui et Richard pou­vaient se sup­por­ter. Mais Richard était in­fluen­cé par Cos­by. Il a tra­cé sa propre route, a trou­vé sa propre voie dans la co­mé­die. Mais il a tou­jours vou­lu que Bill l'adoube, en quelque sorte. Et quand il est tom­bé ma­lade (Pryor souf­frait de sclé­rose en plaque, ndlr), Richard a re­çu des mil­liers de coups de fil et de lettres de sou­tien. Cos­by n'a ja­mais rien en­voyé. Richard en a beau­coup souf­fert » , ful­mine-t-elle. Puis elle conclut, gla­ciale : « Cos­by était noir à l'ex­té­rieur et blanc à l'in­té­rieur. » Tous pro­pos re­cueillis par AC sauf men­tions

Quand on est noir aux États-Unis, on est po­li­tique. Et s'il m'a mis dans l'émis­sion, c'est parce qu'à ses yeux, j'étais as­sez bon pour que les gens ne se disent pas : “Ah ! Il est là parce qu'il est noir'' Son­ny Rol­lins, jazz­man

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