Faut-il tour­ner avec son ex ?

So Film - - Édito - Par Ma­rous­sia Du­breuil

Jean Se­berg & Ro­main Ga­ry

Des ci­néastes et des ac­teurs s'aiment, tournent des films en­semble, se quittent, et conti­nuent par­fois de tour­ner des films en­semble. Parce que c'est tout ce qui leur reste ? Parce que c'est un pré­texte à la re­con­quête ? Parce que c'est un moyen de se ven­ger ? Ce­la dé­pend. Ce mois- ci, cas d'école avec Jean Se­berg et Ro­main Ga­ry. AU PRIN­TEMPS 1970, suite à sa liai­son avec Ha­kim Ja­mal, lea­der des Black Pan­thers et cou­sin de Mal­colm X, Jean Se­berg de­vient de plus en plus vic­time de ru­meurs ra­cistes : le ma­ga­zine News­week, in­for­mé en sous-main par le FBI, an­nonce qu'elle va don­ner nais­sance à un en­fant noir. Abat­tue, Jean Se­berg ac­couche le 25 août 1970 d'une pré­ma­tu­rée d'à peine deux ki­los, qui meurt deux jours plus tard. À son che­vet, le cé­lèbre écri­vain Ro­main Ga­ry, dont elle vient de di­vor­cer, re­con­naît la pe­tite Ni­na. Et pu­blie dans la fou­lée un com­mu­ni­qué qui va clore tout dé­bat sca­breux au­tour de la co­mé­dienne : « De­puis l'âge de 14 ans, cette fille du Middle West sou­tient le droit à la di­gni­té hu­maine des Noirs de son pays. Alors il fal­lait à tout prix ex­pli­quer son hor­reur du ra­cisme par des pen­chants sexuels. »

Jean Se­berg au vo­lant d'une Ja­guar La pre­mière ren­contre entre Se­berg et Ga­ry re­monte à dix ans plus tôt. L'oc­ca­sion : un re­pas de Noël, à Los An­geles. Dès l'en­trée, Jean Se­berg tombe sous le charme du di­plo­mate fran­çais, de qua­si­ment vingt-cinq ans son aî­né, as­sez fier de ses ori­gines tar­tares pour se pré­sen­ter comme le fils d'Ivan Mos­jou­kine. Après leurs di­vorces res­pec­tifs, Jean Se­berg de­vient une femme du monde dont la ré­pu­ta­tion et les sor­ties mon­daines bruissent dans le tout Paris de Ga­ry. Coif­fée d'un chi­gnon qui lui donne des airs de Grace Kel­ly, elle conduit une Ja­guar. On l'aper­çoit faire des ar­rêts ré­gu­liers chez Gi­ven­chy et chez Dior, prendre des cours d'art flo­ral ja­po­nais. Par­mi ses ha­bi­tudes qui forment une pe­tite co­quet­te­rie, celle d'en­voyer des mots sur du pa­pier à lettres bleu pâle avec le mo­no­gramme JSG. Mais la jeune femme de l'Io­wa se lasse vite d'or­ga­ni­ser les dî­ners mon­dains dans l'ap­par­te­ment de la rue du Bac (Paris, VIe ar­ron­dis­se­ment), nez à nez avec les sculp­tures dans le style Gia­co­met­ti po­sées de­vant les sur­faces d'ar­doise. « Ils de­vinrent dis­tants sur le plan sexuel, com­mente Den­nis Ber­ry, son troi­sième époux. Elle di­sait que tout ce qu'il lui res­tait à faire était de traî­ner dans la mai­son en at­ten­dant que Ga­ry eût fi­ni d'écrire. Elle était très seule et ce­la lui rap­pe­lait le temps où Pre­min­ger l'avait qua­si­ment cloî­trée dans une chambre d'hô­tel. » Le dé­clic va s'ap­pe­ler Clint East­wood, son par­te­naire sur La Ker­messe de l'Ouest en 1968. C'est d'ailleurs quand elle s'amou­rache du cow­boy qu'elle rompt avec Ro­main Ga­ry. « J'aime Ro­main. J'aime

Die­go (leur fils, ndlr). Je ne pou­vais plus vivre avec des men­songes. C'est tout. Rien d'autre n'est chan­gé » , avoue-t-elle avant de di­vi­ser leur ap­par­te­ment en deux pour le bien-être de leur fils.

La per­ruque afri­caine, James Ma­son et Che Gue­va­ra

C'est ain­si qu'après la mort de Ni­na, en bon co­lo­ca­taire, Ro­main Ga­ry es­suie les crises de larmes de Jean Se­berg et la ras­sure quand elle en­tend des voix qu'elle jure tout droit sor­ties du ré­fri­gé­ra­teur, ou se met à lire des pré­sages sur des feuilles d'alu­mi­nium frois­sées. Pour la sau­ver, il lui pro­pose de jouer dans Kill, un film qui doit être tour­né au dé­but de l'an­née 1971. Kill ? Une croi­sade contre le marché in­ter­na­tio­nal de la drogue, avec des ba­garres et des scènes de tor­ture où « il y au­rait vingt-sept ca­davres », dit-il. « Le film ne né­ces­si­tait pas de pré­sence fé­mi­nine. C'était un film d'hommes. Je crois que Ga­ry avait écrit ce rôle pour que la car­rière de Jean conti­nuât » , com­mente James Ma­son. Dé­ter­mi­née à perdre du poids pour cam­per la femme sé­dui­sante d'un flic d'In­ter­pol et sa­tis­faire Ga­ry, dont elle cherche tou­jours l'ap­pro­ba­tion, elle en­fourche son vé­lo et part chaque ma­tin faire quelques tours du bois de Bou­logne. Mais sur le tour­nage, en Es­pagne, son rôle la met mal à l'aise. Dans la pre­mière scène, coif­fée d'une per­ruque afro, elle écoute des bruits de jungle sor­tant d'un pho­no pour se dis­traire de son ma­riage trop tran­quille. Quand son ma­ri l'ac­cuse d'être « en pleine né­gri­tude » , elle sai­sit un pis­to­let et tire sur une cible au mur. Ro­main Ga­ry, un homme qui aime avoir l'as­cen­dant, est-il en train de dé­non­cer les ac­ti­vi­tés ré­vo­lu­tion­naires de son ex­femme ? « Jean sor­tait à peine d'une sé­rieuse dé­pres­sion et Ro­main, dans sa grande sa­gesse, lui avait fait jouer pen­dant dix se­maines le rôle d'une femme hys­té­rique, né­vro­tique, pa­ra­noïaque, déses­pé­rée et, à la fin du film, presque ca­ta­to­nique. Une femme qui se donne au pre­mier ve­nu et qui de­vient un as­sas­sin ar­mé en per­ma­nence. Quelle thé­ra­pie est-ce, ce­la ? » , se de­mande l'un de leurs amis, in­vi­té à la pre­mière à Mar­seille. Le tour­nage fi­nit de la re­plon­ger dans les méandres des Oi­seaux vont mou­rir au Pé­rou, réa­li­sé au mo­ment où le couple bat­tait de l'aile. Sous cou­vert d'ap­por­ter « la vraie dé­fi­ni­tion de l'im­pos­sible » , Ro­main Ga­ry avait pro­po­sé à sa femme le rôle d'une nym­pho­mane fri­gide, qui cherche en vain quelque sa­tis­fac­tion au­près des pê­cheurs ou des pro­prié­taires d'un bor­del, sur une plage dé­serte cou­verte de sque­lettes d'oi­seaux exo­tiques. À la fin de la pro­jec­tion pri­vée dans les lo­caux d'Uni­ver­sal, elle s'était en­fuie vers sa voi­ture en ti­tu­bant : « Faîtes-moi sor­tir de là en vi­tesse. » Plus se­reine sur Kill, à cause des an­ti­dé­pres­seurs, elle par­vient à se conso­ler avec Ri­car­do Fran­co, un as­sis­tant-réa­li­sa­teur de dix ans son ca­det, qu'elle re­trouve la nuit dans un ca­fé po­pu­laire de Ma­drid, le San­ta Bar­ba­ra, en fer­mant les yeux sur son phy­sique : « Un mé­lange de Che Gue­va­ra et de Tou­louse Lau­trec » , in­dique-t-elle.

“Jean sor­tait d'une sé­rieuse dé­pres­sion et Ro­main lui avait fait jouer le rôle d'une femme hys­té­rique, né­vro­tique, pa­ra­noïaque, déses­pé­rée.”

Bar­bi­tu­riques et ca­libre .38

Ni l'amou­rette, ni le film n'ont gué­ri Jean Se­berg, qui chaque an­née va faire une ten­ta­tive de sui­cide à l'an­ni­ver­saire de sa fille. Le soir du 30 août 1979, elle as­siste avec son nou­veau com­pa­gnon, Ah­med Has­ni, à la pro­jec­tion de Clair de femme, de Cos­ta-Ga­vras, ti­ré du ro­man de Ro­main Ga­ry. Cette his­toire d'un homme mûr, bien­tôt veuf, qui a une re­la­tion avec une femme plus jeune, bou­le­verse l'ac­trice. « En un cer­tain sens, c'était l'his­toire de la vie de Ro­main et de Jean, dit Ah­med Has­ni. Tous ces sou­ve­nirs ne firent qu'ac­croître son état dé­pres­sif. » Elle se couche pour quelques heures sans trou­ver de ré­ponse : pour­quoi Ro­main Ga­ry lui a-t-il pré­fé­ré Ro­my Sch­nei­der ? À l'aube, en­ve­lop­pée dans une cou­ver­ture, elle monte dans sa voi­ture et conduit jus­qu'à l'angle de la rue du Gé­né­ral Ap­pert. Elle s'ins­talle sur la ban­quette ar­rière, se cale sur le plan­cher, avale des pi­lules, met la cou­ver­ture sur sa tête et at­tend la mort. Ro­main Ga­ry, en­tou­ré des deux autres ma­ris de Jean Se­berg, dé­po­se­ra une rose sur le cer­cueil d'aca­jou. Mais une ques­tion va le han­ter : pour­quoi l'au­top­sie a-telle ré­vé­lé 8 % d'al­cool par litre – as­sez pour tom­ber dans le coma – alors qu'au­cune bou­teille n'a été trou­vée dans la voi­ture ? Pen­dant un an, il reste en­fer­mé dans son ap­par­te­ment, les ri­deaux ti­rés, et ob­serve les ta­bleaux abs­traits ac­cro­chés aux murs blancs, qui ont ac­com­pa­gné sa re­la­tion avec Jean Se­berg. Le 2 dé­cembre 1980, en fin d'après-mi­di, il dé­pose un mot au pied de son lit, s'allonge sur le dos, serre entre ses dents le ca­non d'un pis­to­let ca­libre .38 et ap­puie sur la dé­tente. « Au­cun rap­port avec Jean Se­berg. Les fer­vents du coeur bri­sé sont priés de s'adres­ser ailleurs » , a-t-il écrit.

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