South Park

(Sai­son 19, épi­sode 1 : “Stun­nin­gandB­rave”)

So Film - - ~ Cahier Critique~ -

Que la série ir­ré­vé­ren­cieuse créée par Trey Par­ker et Matt Stone ait sur­vé­cu pen­dant près de vingt ans est, en soi, un pe­tit mi­racle. Le re­nou­vel­le­ment constant de ses formes d'im­per­ti­nence, lui, re­lève du gé­nie pur, éle­vé à ma­tu­ra­tion de sai­son en sai­son, pour un monde qui le mé­rite de moins en moins. Sale pé­riode pour l'hu­mour amé­ri­cain. Pile au mo­ment où l'ac­tua­li­té s'em­balle sous les coups de bou­toir idéo­lo­gi­co-prag­ma­tiques du mons­trueux Do­nald Trump, Jon Ste­wart prend sa re­traite du Dai­ly Show, tan­dis que son an­cien bi­nôme Ste­phen Col­bert perd tout pou­voir cor­ro­sif sous les sun­lights de son Late Show. Les vi­gies co­miques de la chaîne câ­blée Co­me­dy Cen­tral ont quit­té leur poste, lais­sant le pu­blic li­bé­ral de gauche aux abois, sans sa­voir quoi pen­ser et sur­tout com­ment le pen­ser. Ta­pi dans l'ombre, South Park sort de son hi­ber­na­tion pour dis­pen­ser sa pa­role crue à ses ouailles par­fois cir­cons­pectes. En ef­fet, con­trai­re­ment à Ste­wart et Col­bert, dif­fi­cile de col­ler une éti­quette po­li­tique à Trey Par­ker et Matt Stone, tant les com­pères en­chaînent les coups de tous cô­tés, quitte à sem­bler sus­pects, quitte à trans­for­mer la sit­com ab­sur­do-trash des dé­buts en baromètre mon­dial de la li­ber­té d'ex­pres­sion sans même l'avoir de­man­dé ou re­cher­ché. Grâce à South Park, le monde sait ain­si qu'en 2001, Ma­ho­met pou­vait en­core être ca­ri­ca­tu­ré (dans l'épi­sode de la cin­quième sai­son “Su­per Best Friends”), ou qu'en 2006, le Vatican et l'Église de Scien­to­lo­gie avaient en­core quelque cré­di­bi­li­té et moyen de pres­sion (“Bloo­dy Ma­ry” et “Trap­ped in the Clo­set”). Sur­tout, la série a su mû­rir sa vi­sion sin­gu­lière du po­li­ti­que­ment in­cor­rect : au-de­là de leurs simples re­pré­sen­ta­tions mo­queuses, les faits d'ac­tua­li­té sont to­ta­le­ment ré­ap­pro­priés voire in­ver­sés, jouets des règles gro­tesques de cet uni­vers pa­ral­lèle. Plu­tôt que d'émettre une opi­nion, for­cé­ment res­tric­tive, le par­ti pris de South Park est de s'em­pa­rer d'une idée et de la pous­ser dans ses der­niers re­tran­che­ments jus­qu'à la vi­der de son sens ou de lui en four­nir un nou­veau. Le tout avec un im­mense ta­lent, une drô­le­rie pro­por­tion­née, et le bon goût de re­nou­ve­ler ses bases narratives avant que le pu­blic fi­dèle n'ait le temps de se las­ser.

Vé­ri­fier ses pri­vi­lèges

Blo­qués dans le temps et leur ap­pa­rence, les per­son­nages ont en réa­li­té gran­di avec leurs au­teurs, les ga­mins ri­ca­nant du moindre gros mot sont main­te­nant de vrais pen­seurs courts sur pattes, en com­bat dia­lec­tique constant au­tour de ques­tions a prio­ri dé­ri­soires. Comme dans ce pre­mier épi­sode de la sai­son 19, nouvel état des lieux sur la li­ber­té de pa­role, dans la sphère co­mique et au-de­là. Chaque fois que South Park s'est at­ta­qué au su­jet, c'était pour consta­ter un énième re­cul. Pas dans le sens où l'en­tendent les édi­to­ria­listes bri­seurs de ta­bous à la fran­çaise ou made in Fox News, mais dans la prise d'otage du lan­gage par le po­li­tique, pour mieux faire di­ver­sion des pro­blèmes réels. Dans une scène au fi­nal aus­si ter­ri­fiante que les meilleurs mo­ments d'Idio­cra­cy, Eric Cart­man se fait vio­lem­ment ta­bas­ser par le nou­veau pro­vi­seur, sur­nom­mé PC (Po­li­ti­que­ment Cor­rect), pour avoir em­ployé des termes in­of­fen­sifs mais ju­gés dis­cri­mi­nants – alors même que l'ir­ré­cu­pé­rable ga­min ten­tait de sou­mettre son agres­seur à un chan­tage au­tre­ment plus odieux. “Stun­ning and Brave” re­joint la co­horte des grands épi­sodes de la série pour cet art consom­mé du re­tour­ne­ment de pers­pec­tive, et pour toutes les qua­li­tés usuelles de South Park que nous pre­nons dé­sor­mais pour ac­quises : son ti­ming co­mique mil­li­mé­tré, ses dé­ve­lop­pe­ments de per­son­nages ir­ré­sis­tibles (Ran­dy, ce hé­ros), ses jeux éru­dits sur les codes du sto­ry­tel­ling. Une di­zaine de fois par an, Trey Par­ker et Matt Stone haussent le ni­veau sans ja­mais se re­nier. Les pi­rates sont de­ve­nus ca­pi­taines, en res­tant sim­ple­ment égaux à eux-mêmes. Fran­cois Cau

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