L'ombre d'un dou­teux

So Film - - ~ Spécimen~ - Par Ra­phaël Clai­re­fond, avec Simon La­per­rière, à Montréal.

Mi­li­tant du na­nar au Qué­bec, can­di­dat de l'ab­surde avec le par­ti Rhi­no­cé­ros, et ac­ti­viste de la vie à la co­ol, Tom­my Gau­det est le cer­veau d'un col­lec­tif au nom élo­quent : Le Dou­teux, avec le­quel il a nu­mé­ri­sé des mil­liers de VHS et or­ga­ni­sé des di­zaines de pro­jec­tions dans tout le pays. Le prin­cipe : dé­fendre la « va­rié­té en toutes choses » , parce qu'après tout, c'est « l'épice de la vie » . Ren­contre.

IN­UTILE DE SON­NER, il suf­fit de pous­ser la porte, puis de mon­ter les marches de son ap­par­te­ment mont­réa­lais pour dé­ni­cher Tom­my dans sa ta­nière, qu'il ap­pelle fiè­re­ment le « mu­sée de l'ab­surde ». Si le lieu af­fiche une déco très per­son­nelle, il n'en fi­nit pas de ga­gner en ré­pu­ta­tion, au point de se re­trou­ver dans des guides tou­ris­tiques de la ville. Le sa­lon est ta­pis­sé du mur au pla­fond de photos et de cou­pures de presse. Sa chambre, elle, est re­cou­verte d'ins­crip­tions au mar­queur, à l'ex­cep­tion d'un rec­tangle bien dé­li­mi­té par des poin­tillés… Pour le pro­jec­teur. Dans l'en­trée, une vieille en­cy­clo­pé­die fait of­fice de livre d'or. Par­mi les si­gna­tures, celle du réa­li­sa­teur du cultis­sime Toxic Aven­ger : Lloyd Kauf­man. Au-des­sus de nos têtes, on peut ad­mi­rer une sorte d'île des Sch­troumpfs, à base de glue et de per­son­nages bleus. À cô­té de la fe­nêtre, trône une éta­gère : c'est le « ba­co­nis­tan », dé­dié, comme il se doit, à tous les pro­duits pos­sibles et ima­gi­nables à base de ba­con. Bienvenue dans le temple de la ré­gres­sion éter­nelle. Dans toutes les pièces, toi­lettes com­prises, se cachent des pe­tites té­lés 36 cm qui cra­cho­taient il n'y a pas si long­temps sa chaîne de Web TV com­mu­nau­taire dif­fu­sée 24 h sur 24 sur Jus­tin.tv et Dai­ly­mo­tion. De­puis 2012, ce canal très al­ter­na­tif tour­nait avec 30 000 clips de quinze minutes maxi­mum et dix mille heures d'émis­sions ori­gi­nales, en­re­gis­trées dans le stu­dio pré­caire qui jouxte le sa­lon de Tom­my Gau­det. Mais de­puis l'an­née der­nière, c'est fi­ni : « J'étais vrai­ment fa­ti­gué, ça me pre­nait vingt à trente heures de bé­né­vo­lat par se­maine pour tout blin­der. Main­te­nant, on ne fait plus que des pod­casts à par­tir d'émis­sions en­re­gis­trées en live dans une salle, le Brou­ha­ha. »

La qua­ran­taine be­don­nante et la barbe gri­son­nante, il porte le che­veu en ba­taille et le T-shirt in­forme. Du fond de son ca­na­pé, il ac­cueille sans pré­li­mi­naire au­cun et pré­cise : « Je suis quel­qu'un de très com- mu­nau­taire et de très peu prude. » L'homme livre quelques pré­ci­sions sur sa Web TV, en en­glou­tis­sant un plat ré­chauf­fé de la veille : « Notre émis­sion la plus po­pu­laire, c'était “Les Fils de la li­ber­té”, parce qu'ils sont as­so­ciés au ré­seau Éga­li­té & Ré­con­ci­lia­tion d'Alain So­ral. Mais ça a créé une scis­sion : cer­tains ne vou­laient ab­so­lu­ment pas être po­li­ti­sés quand d'autres di­saient : ‘ On s'en criss', on a des views et puis voi­là. Moi, j'étais juste content qu'il y ait des gens mo­ti­vés qui ex­priment leur opi­nion dans un contexte com­plè­te­ment libre. C'est rare. » Tom­my se pose en li­ber­taire for­ce­né qui aime donc la di­ver­si­té avant tout : « On avait 23 émis­sions, ça pas­sait d'une pub pour de la bouffe pour chien ja­po­naise à un ex­trait de “Strip-tease” ou de films de kung-fu vé­né­zué­liens… La pro­gram­ma­tion était ran­dom. On re­ti­rait juste le porn pour pas se faire em­mer­der par Jus­tin.tv s'ils tom­baient sur des ma­me­lons de filles ! C'est des ma­niaques… » Et pour­quoi n'avoir ja­mais ten­té une émis­sion à la té­lé na­tio­nale ? « J'ai peur qu'on se re­trouve cen­su­rés. Ca, ça me chi­cotte un peu. » For­cé­ment…

Des ori­gnaux et des Hells An­gels Tout a com­men­cé en 2003, quand Tom­my Gau­det a dé­ci­dé de fon­der Le Dou­teux avec un autre pote col­lec­tion­neur de VHS, es­sen­tiel­le­ment des sé­ries Z. Leur but est aus­si vieux que le rêve de Lan­glois : ar­chi­ver ces cu­rio­si­tés rares et pro­mises à l'ou­bli. Et les mon­trer. Pe­tit à pe­tit, ils sont une poi­gnée à nu­mé­ri­ser 6 000 longs mé­trages. Des perles qu'ils par­tagent avec « qui veut bien les avoir » , tout en étant prêts à les re­ti­rer du cir­cuit si des ayants droits se manifestent avec l'in­ten­tion de res­sor­tir le film en DVD. Moins une bande de pi­rates al­ter­mon­dia­listes que des geeks ri­go­lards at­ta­chés à des formes de ci­né­ma plu­tôt mi­no­ri­taires. Le pa­tron pose sa dé­fi­ni­tion avec un cer­tain sens de la for­mule : Le Dou­teux ? « C'est une dic­ta­ture de la mo­ti­va­tion. » C'est-à-dire qu'on ne compte que sur la bonne vo­lon­té de cha­cun. Son am­bi­tion part d'une frus­tra­tion ori­gi­nelle : « Là où j'ai gran­di, y'avait trois chaînes de ra­dio. T'avais rien à écou­ter. Alors j'ai dé­ve­lop­pé mes ca­naux pour al­ler cher­cher de la va­rié­té. J'ai dé­jà payé un CD en im­port 35 $. Mais je veux que dans cent cin­quante ans, ce soit en­core plus fa­cile d'ob­te­nir les épi­sodes du Va­ga­bond et rire des pre­miers rôles de Mike Myers à la té­lé… Toutes ces af­faires-là, c'est in­dis­pen­sable à la sur­vie de notre es­pèce. » Sur­tout, la dé­marche de Tom­my ne se li­mite pas à l'ar­chi­vage et à la dif­fu­sion. Avec l'ex­pé­rience, il a su faire preuve d'une cer­taine té­mé­ri­té pour al­ler dé­ni­cher les ci­néastes ama­teurs les plus se­crets du coin. La dé­cou­verte dont il est le plus fier ? Sans doute un cer­tain Ro­ger Nor­man­din, qui est ci­néaste, chauf­feur d'au­to­bus et chan­teur de ma­riages, et dont il a re­trou­vé la trace en éplu­chant le Bot­tin : « Ça m'a pris trois fois avant qu'il m'ouvre la porte de chez lui. On a bu des bières sur le ca­na­pé, il m'a mon­tré ses tro­phées de pêche… Der­niè­re­ment, j'ai don­né l'adresse à d'autres fans et ils ont eu une grosse après-mi­di de plai­sir avec lui. » Nor­man­din, qui en est à six longs mé­trages et de­mi, tous fil­més le week-end à la campagne dans son cha­let, co­piait ses oeuvres en VHS et les ap­por­tait aux ci­né-clubs de la ré­gion. À chaque fois, il y in­ter­prète le rôle prin­ci­pal, un per­son­nage très mo­ra­li­sa­teur qui re­cadre sys­té­ma­ti­que­ment les gens qu'il croise. « C'est sou­vent un aventurier qui rêve. Il a in­ven­té plein de mé­thodes pour se trom­per en fai­sant des films. C'est un pro­duit du ter­roir qué­bé­cois pro­fond » , in­dique-t-il. Mais, il y tient, il n'est ja­mais ques­tion de se mo­quer de ces au­to­di­dactes : « Ce­la a été long pour mettre les mots des­sus, mais vrai­ment, ce que j'ad­mire chez les gens comme Neil Breen ou Ro­ger Nor­man­din, c'est leur mo­ti­va­tion. Sou­vent, on se moque de leur oeuvre, mais pas d'eux, il y a une grosse dif­fé­rence. Ce sont des êtres hu­mains d'au­tant plus ma­giques et forts qu'ils n'ont pas honte, ils as­sument. On peut tous rire de nos er­reurs. Et rire avec les gens. C'est une bonne le­çon d'hu­mi­li­té. » Rien, ou pas grand-chose, ne des­ti­nait pour­tant Tom­my à se pas­sion­ner pour ce

genre de cu­rio­si­tés. À part l'en­nui, peu­têtre. Il a gran­di dans une fa­mille de la classe moyenne qui ha­bi­tait un vil­lage de 600 âmes, à neuf heures de Montréal, « la place la plus red­neck du Qué­bec, une ré­gion de mi­neurs » . À proxi­mi­té, la ville du Vald'Or re­ven­dique le re­cord du plus grand nombre de dé­bits d'al­cool par ha­bi­tant… Une ville fière d'or­ga­ni­ser chaque an­née un « fes­ti­val de l'Ori­gnal » : « Ils ou­vraient les bêtes sur les chars, tout le monde avait la tête d'un ani­mal mort dans le coffre… Ostie, ça sent spé­cial… » Une am­biance entre Dé­li­vrance et la mau­vaise série B : « C'était cor­rom­pu à fond, à l'époque les po­li­ciers mu­ni­ci­paux jouaient au ho­ckey contre les Hells An­gels. Et à cô­té du poste de po­lice, les Hells avaient ou­vert un bar à pot (ma­ri­jua­na, ndlr) !» Une jeu­nesse un peu morne qui l'amène à pas­ser plus de temps au vi­déo­club du coin de la rue que dans les nom­breux bars.

Un Kicks­tar­ter pour la dette du Ca­na­da Au­jourd'hui, le réa­li­sa­teur pré­fé­ré de Tom­my est un Phi­lip­pin, un cer­tain Ted­dy Page : « Il fait des films ex­trê­me­ment dou­teux : L'Arme ab­so­lue, La Jus­tice à coups de poings... Ça res­semble à du Bru­no Mat­tei cheap !... Au­tant dire qu'il reste plus grand-chose. » Des na­nars, avant tout, donc, pro­je­tés une fois par se­maine. Des choses tou­jours bi­zarres, « un­der the ra­dar ». « On se pro­mène dans les sé­ries B à Z. Les gens votent et choi­sissent entre deux films » , pré­cise-t-il. À par­tir de 2010, le phé­no­mène Dou­teux se pro­page dans tout le pays avec l'ou­ver­ture de « cha­pitres » dans d'autres villes (sur le mo­dèle des bi­kers). Cer­tains films sont par­fois dif­fu­sés dans neuf lieux dif­fé­rents en simultané et l'as­so­cia­tion compte au­jourd'hui 80 bénévoles. Pas mal, pour une bande de fu­meurs de joints. Une réus­site in­con­tes­table, qui a pu se faire par­fois au dé­tri­ment de sa vie pro­fes­sion­nelle. Son rêve à lui était pour­tant à por­tée de main : être payé pour jouer au ho­ckey avec des kids. « J'ai un bac en ani­ma­tion cultu­relle et je suis une des per­sonnes qui a en­voyé le plus de CV au monde. De­puis 2006, j'ai dû en faire 1 500, as­sure-til. Je me suis en­ten­du dire quatre fois en trois ans que si j'avais été une fille, ils m'au­raient en­ga­gé. Comme si on me di­sait : “Si t'avais eu un va­gin, tu se­rais en­ga­gé…” C'est bien con. C'était pas la peine de perdre deux heures, parce que j'étais pas non plus une fille au dé­but de l'entrevue… » Du coup, un temps, il bosse dans un porn shop sans oser le dire à ses pa­rents : « C'était comme du porn so­cial, c'est pas les plus belles per­sonnes que tu vois pas­ser… » , confesse-t-il. Ré­cem­ment, il a enfin trou­vé un peu de plai­sir dans le bou­lot : « Je fais du sous-ti­trage vo­cal. J'écoute par exemple la Chambre des com­munes, et je ré­pète ce qui se dit à un or­di­na­teur qui re­trans­crit en di­rect. »

Et comme Tom­my aime va­rier les plai­sirs, il a mis un pied en po­li­tique, tou­jours à sa ma­nière, c'est-à-dire en re­joi­gnant le par­ti « ab­surde » Rhi­no­cé­ros, qui existe de­puis cin­quante ans et dont la pre­mière me­sure s'ils ar­ri­vaient au pou­voir se­rait l'abolition de la loi de la gra­vi­té. Son constat est simple : « La dé­mo­cra­tie qu'on vit pré­sen­te­ment, c'est de la merde. La vo­lon­té du plus grand nombre n'est pour­tant pas cen­sée être dif­fi­cile à ob­te­nir. Et là, on se ra­masse avec des car­rié­ristes… » Alors, en 2011, il dé­cide de se pré­sen­ter aux élec­tion fé­dé­rales et faire campagne pour ob­te­nir un bu­reau de dé­pu­té à la Chambre des com­munes d'Ot­ta­wa. En ce mo­ment, il lance sa nou­velle campagne avec un pro­gramme au­tour de trois pe­tites ré­formes simples : « On veut abo­lir les pa­ra­dis fis­caux, l'ar­mée et le gou­ver­ne­ment du Ca­na­da » , pose Tom­my, qui a tou­jours été très ré­gio­na­liste. Dans l'un des deux clips de campagne qui se­ront dif­fu­sés à la té­lé­vi­sion na­tio­nale, il est aus­si ques­tion de « faire un Kicks­tar­ter pour ré­gler la dette du Ca­na­da. Et de faire du Ca­na­da le plus grand im­por­ta­teur de likes au monde ». Une ma­nière comme une autre de « faire rayon­ner un pe­tit peu les idées folles dans le monde » . En 2011, le par­ti vou­lait avant tout pro­tes­ter contre la dé­ci­sion du gou­ver­ne­ment d'in­ves­tir 59 mil­liards de dol­lars dans des jets mi­li­taires dont les Amé­ri­cains ne vou­laient plus : « Ma pro­messe, c'était ça : si on achète des jets, j'en veux un pour chaque ca­na­dien. J'avais des des­sins pour mon­trer com­ment j'au­rais dé­co­ré le mien et tout… » , ri­gole-t-il en­core. Sur­prise, la pre­mière campagne s'est ache­vée par une dé­faite et une poi­gnée de votes pour Rhi­no­cé­ros, mais Tom­my reste un in­dé­crot­table op­ti­miste et avance un autre che­val de ba­taille : « Si ja­mais je suis élu, je fe­rai en sorte que la moindre conver­sa­tion que j'ai avec qui que ce soit puisse être pu­blique. Ce­la fe­ra peut-être une over­dose de trans­pa­rence mais on en est loin, là… » Au mi­lieu de tout ça, il s'af­faire dé­jà sur son pro­chain projet : écrire un ro­man d'aven­tures.

“On veut abo­lir les pa­ra­dis fis­caux, l'ar­mée et le gou­ver­ne­ment du Ca­na­da.” Tom­my Gau­det, a pro­pos de son par­ti Rhi­no­cé­ros

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