S'il y a un truc dont le ci­né­ma n'a pas par­ti­cu­liè­re­ment be­soin, c'est bien d'une énième his­toire de tueur à gages. Alex van War­mer­dam, en bon franc- ti­reur, s'en moque com­plè­te­ment. Et re­vi­site tran­quille­ment les duels au so­leil de wes­tern et le bayou au

So Film - - ~ Cahier Critique~ -

Ci­néaste, mais aus­si au­teur et met­teur en scène de théâtre, ac­teur et ro­man­cier, le néer­lan­dais Alex van War­mer­dam a été dé­cou­vert en France au mo­ment de son se­cond film, Les Ha­bi­tants, en 1992. Une de­mi-dou­zaine de films plus tard, en 2013, il est sé­lec­tion­né en com­pé­ti­tion of­fi­cielle à Cannes pour Borg­man. Au­tant l'in­trigue lais­sait la porte ou­verte aux in­ter­pré­ta­tions les plus di­verses, au­tant La Peau de Bax semble d'abord n'être que l'exacte illus­tra­tion de son titre ori­gi­nal et pro­gram­ma­tique : Sch­nei­der vs. Bax. Soit Sch­nei­der, tueur à gages ma­rié deux en­fants, qui doit s'ac­quit­ter d'un contrat le jour de son an­ni­ver­saire et li­qui­der Bax, un vieil écri­vain por­té sur les drogues et l'al­cool. Bax vit seul dans sa mai­son au mi­lieu des ro­seaux, le match s'an­nonce ra­pide et sans sur­prise. Bien sûr, rien ne se passe comme pré­vu. L'af­fron­te­ment est sans cesse re­tar­dé par l'in­tru­sion in­opi­née de nom­breux per­son­nages se­con­daires: une pros­ti­tuée, son mac, la co­pine de Bax, sa fille, puis son père qui dé­tourne les mi­neures comme Al-Qaï­da les avions. Le film prend alors l'al­lure sym­pa­thique d'un vau­de­ville, avec dis­putes, scènes de ja­lou­sie, crise de larmes, qui­pro­quos, etc. Un genre avec le­quel War­mer­dam semble à l'aise, der­rière la ca­mé­ra comme de­vant, puis­qu'il s'oc­troie le rôle de Bax. Cette conta­mi­na­tion d'un genre par un autre pour­rait faire dé­railler le film, mais le ci­néaste mène son in­trigue à la ba­guette et or­chestre quelques twists très ef­fi­caces.

Une farce ma­cabre Ces re­tour­ne­ments de si­tua­tion ont le mé­rite de nous éclai­rer sur les vé­ri­tables en­jeux du film. Il ne s'agit pas d'un simple jeu du chat et de la sou­ris. L'ac­tion est brève, spo­ra­dique et an­ti-spec­ta­cu­laire à sou­hait. Au lieu de glo­ri­fier l'af­fron­te­ment du pitch, le réa­li­sa­teur pré­fère en faire ap­pa­raître toute l'ab­sur­di­té : le match est tru­qué dès le dé­part et les per­son­nages obéissent à des rai­sons qui n'en sont pas. Ce n'est pas un com­bat noble, mais une farce ma­cabre où, comme chez Woo­dy Al­len, le ha­sard et l'ac­ci­dent tiennent un rôle ma­jeur. Ce n'est pas le Bien contre le Mal, juste un chas­sé-croi­sé d'in­di­vi­dus en proie à leurs pul­sions éro­tiques, meur­trières ou au­to­des­truc­trices. War­mer­dam re­noue ain­si avec un thème qui lui est cher : la do­mes­ti­ca­tion im­pos­sible de nos dé­si­rs. Mais ce ne sont plus, comme dans ses pré­cé­dents films, un vê­te­ment ma­gique (La Robe, 1996) ou un ange dé­chu (Borg­man) qui ré­veillent les fan­tasmes et dé­chaînent les in­di­vi­dus. Dans La Peau de Bax, les per­son­nages sont d'em­blée des vio­leurs et des as­sas­sins. Les vic­times se trans­forment en bour­reaux et in­ver­se­ment, et même les in­no­cents de­viennent com­plices, à leur corps dé­fen­dant. Le film se dé­roule sous une lu­mière ras­su­rante, le ton est à la ri­go­lade, mais c'est un en­fer or­di­naire et fa­mi­lier qu'il dé­peint. Dans ce ta­bleau, la fo­rêt oc­cupe, comme sou­vent chez War­mer­dam, une place à la fois pé­ri­phé­rique et cen­trale. Elle concentre les forces les plus pro­fondes et mys­té­rieuses. C'est en son sein, dans une pe­tite ca­bane per­due dans les bois, sans toit et presque vide, comme un dé­cor de théâtre, que s'af­fron­te­ront les pas­sions les plus in­fer­nales des per­son­nages. C'est aus­si là que le spec­ta­teur dé­cou­vri­ra avec stu­peur ce qui, pour le ci­néaste, peut seul s'op­po­ser au crime qui ré­gnait pour­tant en maître jusque-là… Dans le der­nier acte d'une pièce de Io­nes­co, Tueur sans gages, le per­son­nage prin­ci­pal tente de convaincre l'as­sas­sin de lui lais­ser la vie sauve, dans une longue et dé­ri­soire ti­rade. La fin de La Peau de Bax re­joue la scène mais War­mer­dam nous offre un autre dé­noue­ment, qu'on ne ré­vè­le­ra pas. Très ins­pi­ré, le réa­li­sa­teur sub­sti­tue au dia­logue de Io­nes­co un simple champ-con­tre­champ, d'une beau­té lit­té­ra­le­ment désar­mante. L'ef­fet est im­mé­diat : le spec­ta­teur est aba­sour­di, le bour­reau aus­si, qui sus­pend son geste. Le match s'achève sur un nul, mais avec cette scène, War­mer­dam a clai­re­ment ga­gné aux points. Ai­mé An­cian

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