Rai­ner Wer­ner Fass­bin­der Gün­ther Kauf­mann

So Film - - ~ Happy End~ - Par Ma­rous­sia Du­breuil

Des ci­néastes et des ac­teurs s'aiment, tournent des films en­semble, se quittent, et conti­nuent par­fois de tour­ner des films en­semble. Parce que c'est tout ce qui leur reste ? Parce que c'est un pré­texte à la re­con­quête ? Parce que c'est un moyen de se ven­ger ? Ce­la dé­pend. Ce mois- ci, cas d'école avec Rai­ner Wer­ner Fass­bin­der et Gün­ther Kauf­mann. Rai­ner Wer­ner Fass­bin­der en­gage son ex-pe­tit ami, Gün­ther Kauf­mann, dans Querelle, où il af­firme plus que ja­mais ses ten­dances ho­mo­sexuelles dans un film tout pu­blic. Sous des éclai­rages fauves, Kauf­mann joue No­no, le pa­tron du ca­fé La Fe­ria où les ma­rins viennent boire des coups : « C'est le roi des boxons, dit un ma­te­lot. Faut le battre aux dés pour se faire une pute. Si tu perds, il t'en­cule d'abord. Mais je pa­rie qu'il y a plein de gars qui ne de­mandent qu'à perdre. » Der­rière les portes vi­trées qui af­fichent un sexe en érec­tion dans un pot de fleurs et s'ouvrent sur les pi­liers phal­liques du port de Brest, No­no passe la moi­tié du film torse nu à ex­hi­ber sa mus­cu­la­ture. « No­no ac­cep­tait de bai­ser Querelle un peu par gen­tillesse. Il lui sem­blait que Querelle avait be­soin de ça pour vivre » , conclut la voix off, qu'au­rait dû in­ter­pré­ter Fass­bin­der en clin d'oeil à sa pas­sion pour Gün­ther, s'il n'était pas mort trois mois plus tard, en plein mon­tage, des suites d'une over­dose.

Quatre Lam­bor­ghi­ni à la casse Les deux hommes se sont ren­con­trés à l'au­tomne 1969 sur le tour­nage de Baal de Vol­ker Schlön­dorff. À peine en­tré dans les loges, Fass­bin­der tombe amou­reux de cet an­cien ma­rin de­ve­nu ac­teur, que les Al­le­mands aiment dé­si­gner du so­bri­quet pas exac­te­ment flat­teur de Be­sat­zung­skind : en­fant de l'oc­cu­pa­tion. Fils d'une autochtone et d'un GI noir amé­ri­cain, ren­tré vite fait aux USA après la guerre, « Gün­ther pense ba­va­rois, per­çoit ba­va­rois, parle ba­va­rois, et c'est pour ce­la qu'il a un tel choc quand il se voit le ma­tin dans la glace » , s'amu­sait Fass­bin­der. Si son amant cède à ses avances sans trop se faire prier, pour au­tant il ne lui pro­met pas l'amour à vie et pro­fite al­lè­gre­ment de cet amour à sens unique. « Il suf­fi­sait qu'il ar­ti­cule un voeu ou tout sim­ple­ment le for­mule d'un re­gard pour que ce­lui-ci soit exau­cé, se sou­vient Kurt Raab, « la meilleure co­pine » de Fass­bin­der. Quant à nous, en de­hors de notre temps de tra­vail, nous de­vions à tout pro­pos cou­rir les ma­ga­sins pour al­ler cher­cher telle ou telle chose qui fai­sait plai­sir à Kauf­mann. » Il faut donc lui ache­ter quatre Lam­bor­ghi­ni, qu'en pi­lote té­mé­raire, il ex­pé­die une à une à la casse. « Et si la cou­leur ne plai­sait pas à Kauf­mann, il la re­ven­dait, cer­tain d'en avoir une nou­velle en un rien de temps » , pour­suit Raab, que la ja­lou­sie étouf­fa plus d'une fois. Peu après leur ren­contre, Fass­bin­der en­gage son amou­reux sur Les Dieux de la peste où il l'érige cette fois en héros in­tou­chable. Dans la der­nière scène, après avoir dé­va­li­sé un su­per­mar­ché, Gün­ther, bles­sé, zig­zague à de­mi nu avant de mou­rir sur l'une des ré­pliques pré­fé­rées de Fass­bin­der : « La vie est fan­tas­tique, même main­te­nant. »

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