Burn Detroit, Burn !

So Film - - Cinélife -

De toutes les villes amé­ri­caines ra­va­gées par la crise, Dé­troit est sans doute la plus tris­te­ment cé­lèbre. Pas pour rien que Jim Jar­musch en a fait sa zone fan­tôme idéale dans On­ly Lo­vers Left Alive. Des ruines de mai­sons et des buil­dings à l'aban­don prêts à ex­plo­ser ? À Hol­ly­wood, ce n'est pas tom­bé dans l'oreille d'un sourd. Ici, 40 000 mai­sons aban­don­nées. 325 000 mètres car­rés dé­la­brés ap­par­te­nant aux usines Pa­ckard. Le pay­sage de dé­so­la­tion est en­core plus sai­sis­sant quand on y ajoute la vi­sion de la car­casse vide de la gare cen­trale du Mi­chi­gan, dont la sil­houette hante la ville en­tière. Pen­dant long­temps, la ville de Dé­troit dé­jà lar­ge­ment en­det­tée (18 mil­liards de dol­lars) et ses ha­bi­tants (40 % vi­vant sous le seuil de pau­vre­té) n'ont su que faire de leurs bâ­ti­ments lar­ge­ment at­ta­qués par les mau­vaises herbes et la ruine. Rai­son prin­ci­pale ? Pas as­sez de fi­nances pu­bliques pour les ré­no­ver ou les ra­ser. Ces ruines ont pour­tant un avan­tage non né­gli­geable : ce­lui de sa­tis­faire ces réa­li­sa­teurs en quête d'une es­thé­tique sor­dide et dé­glin­guée – Ryan Gos­ling et son Lost Ri­ver, ou en­core Mi­chael Bay avec les block­bus­ters aux ex­plo­sions en cas­cade de sa fran­chise Trans­for­mers. Avan­tage énorme : de­puis qu'il a été érein­té par la crise et les fer­me­tures d'usines suc­ces­sives, le pay­sage ur­bain de Mo­tor Ci­ty a dé­jà une dé­gaine post- apo­ca­lyp­tique. « Pour Lost Ri­ver, il nous fal­lait trois mai­sons voi­sines, des ter­rains à l'aban­don, une route dé­glin­guée » , dé­taille George Cons­tas, ré­gis­seur char­gé de re­pé­rer les lieux pour le pre­mier film de Ryan Gos­ling, tour­né à Dé­troit en 2013. Son in­tui­tion le mène à l'est, du cô­té de Wood­ward Ave­nue, qui dé­coupe Dé­troit en deux dans toute sa lon­gueur. Sur place, quelques mai­sons sont re­ta­pées par des uto­pistes bo­bo, mais la moi­tié des blocs res­tent déses­pé­ré­ment vides. Cer­taines bâ­tisses sont dé­sor­mais des crack houses. Bien­ve­nu sur l'East Side : gi­gan­tesque friche éclai­rée par quelques lam­pa­daires ago­ni­sants et par­cou­rue de routes va­gue­ment gou­dron­nées et ava­lées par la na­ture. « On a trou­vé

Par Cé­ci­lia San­chez, à Dé­troit.

très vite, il faut dire qu'il y a du choix, conti­nue George. Les pro­prié­taires n'étaient pas dif­fi­ciles à convaincre. » C'est un fait. Mais la force de convic­tion de George Cons­tas, na­tif de l'état du Mi­chi­gan, tient éga­le­ment à ce gim­mick : quand l'homme part à la ren­contre de per­sonnes âgées ou trop pauvres et leur pro­pose de brû­ler ou dé­mo­lir leur mai­son au ci­né­ma, il le fait en agi­tant une bonne liasse de billets verts. Et comme les sommes que peut pro­po­ser George en échange d'une mai­son dé­la­brée vont par­fois jus­qu'à 12 000 $, for­cé­ment les lo­caux se dé­tendent. Qua­si­ment une bonne af­faire si l'on suit bien le ré­su­mé de George Cons­tas : « Les mai­sons que l'on brûle ou que l'on fait ex­plo­ser n'ont plus au­cune va­leur, elles ne peuvent être res­tau­rées. »

« On te dé­teste, toi et tes tours en bus » De­puis quelques an­nées, Dé­troit est de­ve­nu un vé­ri­table pa­ra­dis pour les ex­plo­ra­teurs ur­bains, suite à la pu­bli­ca­tion d'une sé­rie de livres de pho­to­gra­phies comme ce­lui des Fran­çais Ro­main Meffre et Yves Mar­chand, The Ruins of Detroit. Les Mi­chi­gan­ders ont même don­né un nom à l'exer­cice : le « ruin porn ». Une pra­tique qu'ils haïssent, es­ti­mant que leur ville n'est pas un parc d'at­trac­tions pour pho­to­graphes étran­gers. John George, des Mo­tor Ci­ty Blight Bus­ters, se dit « com­plè­te­ment dé­so­lé pour ces gens » qui font de l'image trash de Dé­troit un bu­si­ness tou­ris­tique. Jesse Wel­ter, un pho­to­graphe de Royal Oak, une ville ad­ja­cente, or­ga­nise des par­cours des ruines les plus cé­lèbres et im­pres­sion­nantes de Dé­troit, moyen­nant 65 dol­lars les trois heures de « ruin porn » . Au pro­gramme, l'usine Pa­ckard, l'église mé­tho­diste d'East Grand Bou­le­vard et nombre d'écoles aban­don­nées. John George n'a que du « mé­pris » pour ce « white kid » qui « pro­fite de la mi­sère ». Dans l'église St. Agnes, où il bal­lade ré­gu­liè­re­ment ses pho­to­graphes ama­teurs, un tag l'aver­tit : « Rentre chez toi, Jess. On te dé­teste, toi et tes tours en bus. » En 2001, lorsque 8 Mile, le bio­pic d'Emi­nem, est tour­né à Dé­troit, la ville re­fuse de vendre à la production des mai­sons pour d'obs­cures rai­sons. Mark Adler, as­sis­tant sur le tour­nage, se rap­pelle qu'High­land Park, pe­tite ville en­cla­vée dans Dé­troit, en faillite, ac­cepte quant à elle. Les ha­bi­tants ma­ni­festent, cla­mant que leur com­mune n'a pas be­soin de cette mau­vaise pu­bli­ci­té. Mais la ville est si en­det­tée que la tran­sac­tion est si­gnée. À condi­tion que la production glisse pas mal de billets et paye l'es­sence pour per­mettre aux ca­mions de pom­piers de se dé­pla­cer sur les lieux. Et tant pis pour les mé­con­tents. Les plus heu­reux sont les pro­prié­taires d'an­ciennes friches in­dus­trielles, comme les usines Pa­ckard de 325 000 mètres car­rés des­si­nées par Al­bert Kahn en 1903. Elles ont ces­sé de fonc­tion­ner en 1958 et de­puis, les pro­prié­taires se suc­cèdent, ne sa­chant par où com­men­cer. L'usine, éta­lée sur 47 bâ­ti­ments, em­ployait 40 000 per­sonnes à ses dé­buts. Ses murs sont main­te­nant ar­ra­chés, fra­cas­sés. Les dé­combres gisent sur le sol. « Pour Trans­for­mers, on a fait comme si c'était nous qui l'avions cas­sé, mais en réa­li­té, c'était dé­jà comme ça », se marre Mark Adler. Ro­bo­Cop et l'at­ten­du Bat­man vs. Su­per­man y ont été tour­nés. Da­vid Rumble, qui a tra­vaillé sur ces films, ra­conte que pour Trans­for­mers, son

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