Des prêtres pé­do­philes et une équipe de jour­na­listes à leurs trousses… Avec sa mine sé­rieuse de « film en­ga­gé » , semble avoir de­vant lui un bou­le­vard ou­vert jus­qu'à la cé­ré­mo­nie des Os­cars. Met­tons- y donc un peu de lu­mière.

So Film - - ~ Cahier Critique~ -

old school Spot­light Le po­lar po­li­tique est un genre tout de même bien amo­ché, voire car­ré­ment can­ni­ba­li­sé par un George Cloo­ney qui tente, en vain, de re­pro­duire la for­mule ma­gique des pro­duc­tions des an­nées 1970, quand suc­cès cri­tique, en­goue­ment du pu­blic et en­ga­ge­ment po­li­tique s'ac­cor­daient par­fai­te­ment. Il n'en fal­lait guère plus pour que le « film en­ga­gé » se re­trouve à terre. Spot­light ar­rive après une ba­taille qui semble per­due, et tente de ra­vi­ver une flamme bien pâle. De son pitch (une équipe de jour­na­listes d'in­ves­ti­ga­tion dé­cide de mettre au jour le scan­dale des prêtres pé­do­philes de la ré­gion de Bos­ton) à son cast (Mark Ruf­fa­lo en tête), le long mé­trage de McCar­thy, cos­cé­na­riste de Là-haut et réa­li­sa­teur de l'ou­blié The Vi­si­tor, ral­lume dans la mé­moire du spec­ta­teur des si­gnaux fa­mi­liers : Les Hommes du Pré­sident, Les Trois Jours du Con­dor et plus ré­cem­ment Zo­diac et Jeux de pou­voir. Sauf que, se ca­chant der­rière son script pré­cis et ses in­ter­prètes par­faits, McCar­thy se met en re­trait, lais­sant l'his­toire dé­ployer toute sa puis­sance dra­ma­tur­gique et ver­ti­gi­neuse, et donne un nou­veau souffle au genre. Le réa­li­sa­teur re­pro­duit ain­si le mo­dus ope­ran­di de ses per­son­nages, fait de pré­ci­sion et de syn­thèse, ce qui les pro­pulse au coeur d'un ré­cit dont ils de­viennent le mo­teur prin­ci­pal.

Jour­na­lisme 1.0 La sec­tion « Spot­light » du Bos­ton Globe – qui existe vrai­ment, le film étant ti­ré de faits réels – est une sorte de troupe d'élite du jour­na­lisme d'in­ves­ti­ga­tion, dont même les lo­caux sont iso­lés des autres em­ployés du canard. Des re­por­ters que McCar­thy filme comme des guer­riers, ca­mé­ra col­lée à la nuque et qui sont aus­si de be­so­gneux ar­ti­sans, des mi­neurs in­fa­ti­gables – leurs bu­reaux-bun­ker sont lit­té­ra­le­ment au sous-sol des lo­caux du Globe – qui croient dur comme fer à l'in­té­rêt col­lec­tif de leur mis­sion. Le film se dé­roule au dé­but des an­nées 2000 : I:ùn­ter­net est sur le point de ré­vo­lu­tion­ner l'in­for­ma­tion et le man­dat de George W. Bush est mar­qué par la su­pré­ma­tie de Fox News et consorts, où le ra­co­lage s'im­pose face à la ri­gueur. Seule l'équipe me­née par Mi­chael Kea­ton s'acharne à al­ler à contre-cou­rant de l'His­toire et à pro­po­ser un jour­na­lisme 1.0 sus­cep­tible d'éclai­rer la so­cié­té qui vient. Ain­si, Mark Ruf­fa­lo fonce à l'in­té­rieur du bâ­ti­ment, igno­rant le pan­neau AOL, oracle de mal­heur, qui plane sur le par­king de son jour­nal. Tout, dans son per­son­nage ne s'ac­cro­chant qu'à sa méthode ra­di­cale et old school, res­pire l'opi­niâ­tre­té et le re­fus du fu­tur qu'on lui pro­met. Cette éthique fonc­tionne, puis­qu'elle fi­nit par ré­vé­ler aux per­son­nages la pour­ri­ture de leur en­vi­ron­ne­ment et va jus­qu'à empoison­ner leur vie pri­vée, au point qu'ils fi­nissent par ne plus faire la dif­fé­rence entre l'en­quête et le quo­ti­dien, la mis­sion et leur sur­vie. En plus de celle du jour­na­liste tei­gneux, McCar­thy convoque alors une autre fi­gure du ci­né­ma US des an­nées 1970 : celle, my­thique et em­prun­tée au film d'hor­reur, de l'Autre, cen­sé in­car­ner toutes les peurs en­fouies de l'Amé­rique, per­son­ni­fié par le Mi­chael Myers de Car­pen­ter ou les zom­bies de Ro­me­ro. Ici, il est bien plus me­na­çant car im­pal­pable, li­quide, pre­nant la forme la plus ter­ri­fiante qui soit : celle du si­lence qui mure les ins­ti­tu­tions, in­ca­pables de ré­agir de­vant la puis­sance du dio­cèse qui couvre ses prêtres pé­do­philes. Et quand il se rompt, l'hor­reur dé­borde dans le réel. Mais Spot­light ne cesse de le rap­pe­ler : pour tou­cher la vé­ri­té, et la ré­vé­ler les pre­miers, il faut domp­ter la­dite hor­reur et ac­cep­ter d'en être le pas­seur. Rompre le charme dou­ce­reux du réel, c'est être ce­lui qui fait bas­cu­ler le monde dans la réa­li­té sans filtre. Si l'en­quête est bou­clée, elle laisse sur tous les pro­ta­go­nistes de l'af­faire des ci­ca­trices in­dé­lé­biles. Comme si la ré­com­pense de ce tra­vail ha­ras­sant, de cette guerre to­tale de l'in­for­ma­tion, était de com­prendre que dé­ter­rer la vé­ri­té ruine la der­nière once d'es­poir et d'in­no­cence qu'il reste au monde. Et que le rôle le plus noble, mais aus­si le plus dur, c'est d'en as­su­mer la res­pon­sa­bi­li­té. Jules Per­ret

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