Mia Madre

So Film - - ~ Cahier Critique~ -

Un film de Nan­ni Mo­ret­ti, avec Mar­ghe­ri­ta Buy, John Tur­tur­ro, Giu­lia Laz­za­ri­ni et Nan­ni Mo­ret­ti. En salle le 02 dé­cembre. Beau­coup furent éton­nés, à Cannes, que Mia Madre ne trouve pas sa place dans le pal­ma­rès des frères Coen. Le nou­veau film de Nan­ni Mo­ret­ti confirme pour­tant ce que l'on sa­vait dé­jà : quand il s'agit d'af­fron­ter l'an­goisse de la mort, rien ne sert de for­cer le trait.

Près de quinze ans après La Chambre du fils (qui à l'époque, lui avait va­lu la Palme d'or), Mo­ret­ti se penche à nou­veau sur la ré­ac­tion d'une famille face à un deuil – ce­lui, à ve­nir et an­non­cé, de la mère de Mar­ghe­ri­ta (Mar­ghe­ri­ta Buy) et de son frère Gio­van­ni (Mo­ret­ti him­self). Mar­ghe­ri­ta est réa­li­sa­trice et tente vaille que vaille de ter­mi­ner une fic­tion so­ciale sur le ra­chat d'une usine par un ma­gnat étran­ger. Ha­bi­tué au dé­bal­lage nar­cis­sique et à la mise en scène de soi, le réa­li­sa­teur de Jour­nal in­time s'est re­po­si­tion­né de­puis plu­sieurs films à la marge : ici, il est un ange gar­dien dis­cret, cou­vant une hé­roïne qui se ré­vèle qua­si­ment comme son al­ter ego fé­mi­nin. Comme pour rem­plir cet es­pace cen­tral qu'il n'oc­cupe plus, Mo­ret­ti n'hé­site pas à en­tou­rer ce per­son­nage fé­mi­nin d'une ar­mée de rôles se­con­daires : une de­mi-star hol­ly­woo­dienne en roue libre (ir­ré­sis­tible John Tur­tur­ro), un pe­tit ami dé­lais­sé, une fille à l'orée de l'ado­les­cence. Ces per­son­nages re­muants en­ve­loppent Mar­ghe­ri­ta de leurs états d'âme et creusent au­tour d'elle une mul­ti­tude de ga­le­ries sou­ter­raines, comme pour per­mettre au per­son­nage de di­luer sa peur de voir dis­pa­raître sa mère. Mia Madre a ain­si une ma­nière ma­gni­fique de né­gli­ger sa fic­tion d'adieu, en lais­sant dé­li­bé­ré­ment la vie se pro­pa­ger dans tous les re­coins du ré­cit. Le sens du par­tage Le ci­né­ma de Mo­ret­ti est un ci­né­ma so­cial au sens pre­mier du terme: ses fic­tions s'épa­nouissent en so­cié­té. Chaque fois, il s'agit de réunir un maxi­mum de per­sonnes au­tour d'un même pro­blème (ici par exemple: des exer­cices de la­tin, sur les­quels toute la pe­tite famille vient se cas­ser les dents). Concer­ner tout le monde, in­clure tout in­di­vi­du qui s'aven­tu­re­rait dans le plan, quitte à ou­blier ses propres dif­fi­cul­tés pour se rac­cro­cher à celles des autres. Chez le réa­li­sa­teur ita­lien, l'exis­tence consiste moins à cher­cher des ex­pli­ca­tions à ce qui ré­siste à toute forme de ré­so­lu­tion (la lutte des classes, la crise de ci­vi­li­sa­tion, la mort, le couple, le ci­né­ma) qu'à per­mettre à cha­cun de par­ta­ger ses doutes, ses an­goisses, son cha­grin. Dans La Chambre du fils, on se sou­vient de la sou­dai­ne­té avec la­quelle la mort ve­nait frap­per un idéal de famille ro­maine. La dis­pa­ri­tion du fils bous­cu­lait cet équi­libre à la fa­çon d'un séisme. Mia Madre est tout l'in­verse, puis­qu'il s'ar­rête sur ce mo­ment de sus­pen­sion presque ir­réel, où un in­di­vi­du est condam­né par la ma­la­die mais hé­site en­core à mou­rir. Mo­ret­ti loge son re­gard au coeur de cette twi­light zone, dans un entre-deux tout en contrastes lé­gers. Au point de faire dire à la madre, dans un ac­cès de dé­lire : « Com­ment se fait-il que le film soit un peu en cou­leurs et un peu fade ? » Si la mort n'est pas en­core là, sa me­nace ne cesse de trou­bler les ré­gimes de réa­li­té : la vie/le ci­né­ma, le quo­ti­dien/ les rêves, le pas­sé/le pré­sent, au­tant de fron­tières que le mon­tage dis­sout conti­nuel­le­ment, dans un re­mar­quable jeu d'hal­lu­ci­na­tions et de rac­cords se­crets. Al­ter­nant frag­ments de tour­nage et à-cô­tés quo­ti­diens, le ré­cit fonc­tionne ain­si comme une gi­gan­tesque chambre d'échos : Mar­ghe­ri­ta doit ter­mi­ner un film et ac­com­pa­gner sa mère vers la mort. Mais sur le pla­teau comme dans la vie, elle ren­contre chaque jour des dif­fi­cul­tés à trou­ver le juste équi­libre, la juste pos­ture. « Je veux voir l'ac­teur à cô­té du per­son­nage » , ne cesse-t-elle de ré­pé­ter à ses co­mé­diens avant chaque prise, sans que ceux-ci com­prennent vrai­ment où elle veut en ve­nir. C'est qu'à tra­vers cette in­di­ca­tion si­byl­line (di­rec­te­ment em­prun­tée à Mo­ret­ti), Mar­ghe­ri­ta ne fait au fond que com­men­ter sa propre hé­si­ta­tion – cette place qu'elle re­cherche, mais qu'elle fuit dans le même mou­ve­ment. Une in­di­ca­tion qui ren­voie aus­si au beau tra­vail de la mise en scène sur le per­son­nage de la mère. Même dis­pa­rue, cette pro­fes­seure de la­tin conti­nue de ré­pandre son mys­tère: lorsque d'an­ciens élèves s'in­vitent à la table des fu­né­railles, ils dé­crivent une per­sonne que Mar­ghe­ri­ta ne semble pas connaître, ou avoir ou­bliée. L'oc­ca­sion, pour elle, d'en­fin sai­sir « l'ac­teur à cô­té du per­son­nage », « la femme à cô­té de la mère », « la vie à cô­té de la mort ». Dans Mia Madre, la dis­pa­ri­tion co­ha­bite ain­si avec la dé­cou­verte, la so­li­tude avec la convi­via­li­té, la tris­tesse avec le soulagement. Car face à cet évé­ne­ment pour le­quel elle croyait ne pas être à la hau­teur, Mar­ghe­ri­ta pren­dra pro­gres­si­ve­ment conscience qu'elle n'avait au fond qu'un pe­tit rôle à jouer, que cha­cun au­tour d'elle l'ai­dait à te­nir. Louis Blan­chot

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.