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So Film - - ~ Cahier Critique~ -

de War­ren Beat­ty ( 1981). C'est un film que Ni­co­las Pa­ri­ser m'a fait re­gar­der avant de tour­ner en­semble est une his­toire d'amour com­pli­quée, qui s'étale sur plu­sieurs an­nées, entre deux in­tel­lec­tuels com­mu­nistes amé­ri­cains, pen­dant la ré­vo­lu­tion bol­che­vique de 1917 en Rus­sie : John Reed et Louise Bryant. Un film épique de quatre heures, en­tre­cou­pé de té­moi­gnages de militants de cette époque. Pen­dant toute la der­nière par­tie, Reed était al­lé en Rus­sie et pen­sait que ce ne se­rait que pour quelques mois, mais il a été re­te­nu. Alors, elle part à sa re­cherche, au cours d'un voyage de fou. Fi­na­le­ment, il y a cette scène mer­veilleuse où elle le cherche sur un quai de gare. Nous, on sait qu'il s'est pas­sé un truc, on n'est pas très sûrs de son état de san­té à lui. Elle marche sur le quai, on la suit très long­temps, à re­gar­der tout le train des­cendre. On est comme elle, on ne sait pas ce qui lui est ar­ri­vé, on le cherche et Diane Kea­ton est d'une jus­tesse pro­di­gieuse. On a l'im­pres­sion qu'il ne va pas sor­tir, mais elle se re­tourne et fi­na­le­ment, il est là. On les re­trouve en­suite à l'hô­pi­tal, où Reed est très ma­lade, il a beau­coup de fièvre. C'est très sombre : que des pe­tites bou­gies et une dame qui prie tout le temps. Louise va lui cher­cher un verre d'eau, mais elle le fait tom­ber et c'est un pe­tit gar­çon qui le ra­masse. Il res­semble in­croya­ble­ment à War­ren Beat­ty. Elle dit mer­ci et le re­garde avec tris­tesse et ap­pré­hen­sion. Cet en­fant joue un rôle étrange, comme un pres­sen­ti­ment, une ap­pa­ri­tion… Et en même temps, il est as­sez réel. Beat­ty ar­rive à faire mon­ter une es­pèce d'an­goisse rien qu'en fil­mant cet en­fant, ce qui me pa­raît as­sez dingue. C'est un sym­bole de tout cet en­ga­ge­ment po­li­tique qui les a sé­pa­rés, parce que si Reed n'était pas par­ti, peut-être que ce gar­çon au­rait été leur fils. Ils sont face à la pos­si­bi­li­té d'un bon­heur qu'ils ont seule­ment en­tra­per­çu. L'en­fant va se ras­soir et elle se re­tourne, marche dans le cou­loir et en voyant les mé­de­cins s'af­fai­rer, elle com­prend que Reed est mort. C'est comme un mi­roir de la scène du train, on est vrai­ment avec elle et on capte tout par son jeu. Le der­nier plan est sur elle, de dos, dans la chambre. Lui est al­lon­gé sur le lit. Dans cette an­nonce de la mort, il n'y a pas de pa­thos, alors qu'ils viennent juste de se re­trou­ver après deux heures de film. C'est ex­trê­me­ment loin­tain, sans ef­fet de manche, presque un plan à la Nan Gol­din, d'une grande pu­re­té et très pu­dique, alors qu'on était très près de leurs vi­sages quand ils se re­trou­vaient. Et puis il y a cet amour pour Diane Kea­ton. On ne peut être qu'avec elle. C'est un per­son­nage fé­mi­nin comme il y en a très peu, avec une force et une in­tel­li­gence qu'elle a sou­vent eues dans sa car­rière en fait. Elle brise en deux le coeur du spec­ta­teur. La fin du film lui ap­par­tient to­ta­le­ment, alors que c'est Beat­ty qui joue le rôle de John Reed et qui le réa­lise. On sent que c'est un ac­teur qui filme des ac­teurs. Diane Kea­ton a na­tu­rel­le­ment une sorte de force, un truc très an­cré et du coup, quand la fê­lure ap­pa­raît tout d'un coup, chez un per­son­nage qu'on n'a pas trai­té comme une pauvre pe­tite fille, c'est d'au­tant plus émou­vant. Et puis, c'est rare qu'on laisse aux ac­teurs le temps de l'in­quié­tude, par exemple. Très sou­vent, j'ai l'im­pres­sion que le mon­tage ré­tré­cit ces mo­ments-là. Là, sur le quai de la gare, elle passe par toutes les émo­tions pos­sibles, toutes les nuances. Et c'est grâce au mon­tage : on ne passe pas sans ar­rêt sur quel­qu'un d'autre, on ne coupe pas dans tous les sens pour ra­con­ter l'his­toire. Là, en­fin, on se dit qu'on peut aus­si ra­con­ter plein de choses en res­tant sur un vi­sage. Pro­pos recueillis par Ra­phaël Clai­re­fond. Clé­mence Poé­sy, à l'af­fiche du Grand jeu, de Ni­co­las Pa­ri­ser, en salle le 16 dé­cembre

Par Clé­mence Poé­sy, ac­trice

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