CRO­NEN­BERG

"Je vou­lais de­ve­nir Bur­roughs ou Na­bo­kov"

So Film - - La Une - Par Da­vid Alexan­der Cas­san – Illus­tra­tions : Iris Hatz­feld

Votre père écri­vait, votre mère était mu­si­cienne, mais vous pen­siez de­ve­nir écri­vain, comme votre père…

Mais je pen­sais pou­voir de­ve­nir n'im­porte quoi ! Je ne fer­mais au­cune porte, j'ai fait de la gui­tare clas­sique jus­qu'à mes 19 ans et j'ado­rais ça : j'ai même ga­gné quelques prix dans des fes­ti­vals de mu­sique. Mais je ne pou­vais pas com­po­ser. C'est parce que je vou­lais écrire mes propres trucs que j'ai dé­ci­dé de de­ve­nir écri­vain. Et mon père m'a tou­jours en­cou­ra­gé à écrire de la fic­tion : je lui don­nais ce que j'écri­vais et il en fai­sait la cri­tique, tou­jours très gen­ti­ment… Il écri­vait tout le temps, ta­pait très vite à la ma­chine, et c'était son gagne-pain. Il fai­sait plu­tôt du fait di­vers, pour le ma­ga­zine True Ca­na­dian Crime Sto­ries. À vrai dire, j'ai plu­tôt en­ten­du par­ler de sa ru­brique de phi­la­té­lie heb­do­ma­daire dans un jour­nal de To­ron­to, avec sa pho­to, ou de ses pe­tits bul­le­tins fi­nan­ciers. Il avait te­nu une li­brai­rie pen­dant la Grande Dé­pres­sion. On avait tel­le­ment de livres qu'ils étaient em­pi­lés jus­qu'à for­mer des murs qui mas­quaient les murs de la mai­son ! Il était un homme très culti­vé, tou­jours en train de lire, et j'ai vite pris la même ha­bi­tude. Je li­sais des re­vues lit­té­raires dans mon coin, comme la Pa­ris Re­view ou la Ever­green Re­view (les deux re­vues existent en­core en ligne, ndlr), qui m'ont fait dé­cou­vrir Bur­roughs, Na­bo­kov ou Be­ckett.

Vous avez dit : « Une des rai­sons pour les­quelles je ne suis pas écri­vain est que je ne ces­sais d'écrire des pas­tiches de Na­bo­kov » ; vous ne vous sen­tiez pas as­sez bon ?

Non, pas vrai­ment : je pen­sais avoir un truc. Mais j'imi­tais Bur­roughs ou Na­bo­kov sans avoir vé­cu leurs vies. Je me sen­tais plus libre et frais en écri­vant des scé­na­rios, et ça m'a peu­têtre li­bé­ré de ces in­fluences jus­qu'à ce que je puisse écrire. J'ai quand même écrit une his­toire courte à 16 ans, que j'ai en­voyée à The Ma­ga­zine of Fan­ta­sy and Science Fic­tion. C'était l'his­toire fan­tas­tique d'un ar­tiste nain qui vit dans un sous-sol. Ce­la res­sem­blait un peu à Na­bo­kov, pas du tout à Bur­roughs. Plus tard, j'ai aus­si écrit une nou­velle pour le ma­ga­zine de l'uni­ver­si­té de To­ron­to, The Gar­goyle, et elle m'a va­lu un prix. Ça s'ap­pe­lait « La mort du luth », en lien avec mes in­té­rêts mu­si­caux de l'époque.

Un jour, vous avez dé­cla­ré que le ci­né­ma vous a « kid­nap­pé » ou « fait dé­railler » ; com­ment ?

C'étaient les an­nées 1960… Je n'ai ja­mais vu un film qui cap­ture ce que cette époque a été pour moi : c'est fa­cile de faire des cli­chés avec les pan­ta­lons patte d'eph et tout ça, mais il y avait un vrai en­thou­siasme à pro­pos de l'ave­nir, une éner­gie sexuelle au­tant qu'in­tel­lec­tuelle. C'était donc dif­fi­cile de res­ter en­fer­mé dans une chambre pour écrire un roman quand il se pas­sait tant de choses de­hors… Je pré­fé­rais jouer de la gui­tare élec­trique et faire du ci­né­ma : pour faire Ste­reo et Crimes of the Fu­ture (ses pre­miers films, ndlr), j'ai réuni des amis et des in­con­nus pour tra­vailler avec eux et les fil­mer. On mon­tait des pro­jec­tions ma­giques, la nuit dans la rue, ou quel­qu'un sus­pen­dait un drap de­vant sa mai­son pour pro­je­ter un film in­dé­pen­dant tour­né avec une Bo­lex 16 mm, et les gens s'as­seyaient sur la pe­louse pour re­gar­der. Au-de­là de l'as­pect gré­gaire et com­mu­nau­taire des six­ties, j'étais aus­si at­ti­ré par la tech­no­lo­gie : j'ai tou­jours été

une es­pèce de tech­no-geek, un peu comme mon père d'ailleurs, et la tech­no­lo­gie ci­né­ma­to­gra­phique m'in­tri­guait. Je vou­lais sa­voir com­ment on fai­sait un film, com­ment on com­bi­nait le son et l'image… Et je suis de­ve­nu ci­néaste au mo­ment où j'au­rais pu tra­vailler sur mon pre­mier roman.

Vous n'avez donc ja­mais vrai­ment es­sayé d'écrire ce pre­mier roman avant ?

Con­su­més Si, j'ai écrit des cen­taines de pages quand je vi­vais à Tou­rettes-sur-Loup, près de Vence, dans les Alpes-Ma­ri­times. C'est mar­rant, parce que j'ai lu Les Lance-flammes de Ra­chel Ku­sh­ner ré­cem­ment et il m'a fait pen­ser au roman que j'écri­vais à l'époque. Elle parle des Bri­gades rouges et beau­coup de mo­to, et j'étais ob­sé­dé par la mo­to à l'époque, j'en fai­sais sur les col­lines des Alpes-Ma­ri­times. Ce que j'écri­vais te­nait du thril­ler, avec des gang­sters, des mo­tos et de la po­li­tique, un peu comme dans Les Lance-flammes.

Vous di­siez qu'au­cun fi lm n'avait cap­tu­ré les an­nées 1960, mais existe- t- il un roman qui y soit par­ve­nu ?

Cer­tains Tho­mas Pyn­chon y par­viennent, oui. Il faut être sub­til parce qu'il est fa­cile de res­ter dans le folk­lore hip­pie, les drogues, les re­li­gions orien­tales et le rock ‘n' roll… L'ex­pres­sion « this is gon­na blow your mind » est res­tée parce qu'elle avait vrai­ment un sens : on voyait le monde avec une clar­té nou­velle, sur­tout en ayant gran­di dans les an­nées 1950. Dans « l'ère Ei­sen­ho­wer », une pé­riode où tout de­vait être beau et pros­père après les hor­reurs de la guerre, où tout était donc ca­ché, où les jeunes étaient étouf­fés… Le rock ‘n' roll, la mu­sique noire, les drogues et les tran­sis­tors nous ont sor­tis de la lé­thar­gie des an­nées 1950. Les ro­mans de Pyn­chon sont très lit­té­raires, du fait de la langue et des thèmes trai­tés, et il me semble que ce­la em­pêche d'en faire des films. Même le film qui a été fait de Inherent Vice.

Vous connais­siez Bur­roughs avant d'adap­ter Le Fes­tin nu ?

Comme pour J. G. Bal­lard, je l'ai ren­con­tré grâce à Je­re­my Tho­mas (pro­duc­teur du Fes­tin nu, de Crash et de A Dan­ge­rous Me­thod, ndlr). Il me l'a pré­sen­té avec l'in­ten­tion de faire le film, mais le pro­jet a mis du temps à se concré­ti­ser et on s'est sou­vent croi­sés : il ve­nait à To­ron­to, j'al­lais à New York ou chez lui à La­wrence, dans le Kan­sas. On est même al­lés à Tan­ger aux frais de Je­re­my pour faire des re­cherches. Bur­roughs n'y était pas al­lé de­puis dix-sept ans et il y a re­trou­vé Paul Bowles, qu'il n'avait pas vu de­puis tout ce temps… Je re­grette de ne pas avoir eu un té­lé­phone qui puisse fil­mer en HD ces deux hommes âgés très élé­gants, à l'his­toire com­plexe, cor­diaux, mais aus­si un peu mé­fiants, pas cha­leu­reux l'un en­vers l'autre… J'ai ap­pris à connaître Bur­roughs parce que l'on a voya­gé en­semble et je l'ap­pré­ciais beau­coup. Il y avait une dou­ceur, une gen­tillesse et une cha­leur chez lui que l'on n'at­ten­dait pas de son per­son­nage pu­blic.

Ce n'était pas étrange de cô­toyer l'un de vos héros ?

Ce­la peut pa­raître ar­ro­gant, mais j'avais le sen­ti­ment que nous étions deux ar­tistes qui al­lions col­la­bo­rer. Il était plu­tôt ex­tra­ver­ti et pas du tout fou ou sau­vage, plu­tôt bour­geois : il por­tait tout le temps une cra­vate, une veste, un cha­peau et res­tait très digne, cor­rect, poli. Il y a bien une fois où je suis al­lé ti­rer avec lui à La­wrence, et où il m'a com­pli­men­té sur mon ha­bi­le­té au tir, sans doute parce que j'avais fait par­tie du club de tir à l'uni­ver­si­té de To­ron­to. Dans sa pe­tite mai­son de La­wrence, qu'on au­rait dite meu­blée à l'Ar­mée du sa­lut, pleine de vieux trucs, j'ai vu qu'il avait un ca­libre .38 qu'il por­tait at­ta­ché à la che­ville, la nuit. Je lui ai de­man­dé s'il ti­re­rait sur un in­trus et il m'a dit : « Je n'hé­si­te­rais pas. » À ce mo­ment-là, j'ai vu le Bur­roughs que je m'at­ten­dais à voir.

“Dans mes dé­buts, mes écrits te­naient du thril­ler, il y avait des gang­sters, des mo­tos et de la po­li­tique.”

Après avoir écrit le scé­na­rio du Fes­tin nu, vous aviez dé­cla­ré que vous pour­riez « écrire le pro­chain livre de Bur­roughs » . C'est en­core le cas ?

C'était une pro­vo­ca­tion, mais j'avais l'im­pres­sion d'écrire des scènes ou des dia­logues « bur­rough­siens » qui n'exis­taient pas chez lui, en en conser­vant l'at­mo­sphère et le ton. Comme les in­sectes-ma­chines à écrire. C'est parce que j'avais lu tel­le­ment de choses de lui ou sur lui… Der­rière moi, à l'ins­tant, j'ai une éta­gère rem­plie de « Bur­rough­sia­na » qui com­prend tout ce qu'il a écrit, mais aus­si Jane Bowles, Paul Bowles, Gins­berg, Ke­rouac… J'étais si im­pré­gné de sa sen­si­bi­li­té que j'étais comme un ac­teur au mo­ment d'écrire et réa­li­ser le film, un ac­teur qui es­saie de trou­ver le bon rythme, la bonne ca­dence… J'étais en confiance. Ce­la n'ar­rive pas tou­jours, mais ça m'est ar­ri­vé avec Bal­lard pour Crash ou avec Don DeLillo pour Cos­mo­po­lis.

Vous avez dit à Laurent Ti­rard que vous conti­nuiez à consi­dé­rer la lit­té­ra­ture comme un art au ci­né­ma ; pour­quoi ?

« su­pé­rieur » J'en avais par­lé à Salman Ru­sh­die, qui n'était pas du tout d'ac­cord avec moi, en ama­teur de ci­né­ma qui as­pi­rait alors à réa­li­ser un film – ce qu'il fe­ra peu­têtre un jour. Mais re­gar­der un film est une chose, faire un film en est une autre. Quand vous faites un film, vous com­pre­nez com­bien les gens, les com­pro­mis, l'ar­gent et la tech­no­lo­gie dé­ter­minent la qua­li­té de ce que vous faites, sans par­ler de l'in­fluence d'un stu­dio, d'un dis­tri­bu­teur… Sans par­ler des pro­jec­tions test : com­bien de per­sonnes testent un roman ? Un édi­teur, des amis, une femme ou un ma­ri, pas des étran­gers que vous ne connais­sez pas et dont vous n'avez au­cune idée de l'in­tel­li­gence ou de la ci­né­phi­lie ! Au­jourd'hui, je peux dire que l'une n'est pas su­pé­rieure à l'autre. Le roman est plus in­time, re­pro­duit mieux la ma­nière dont on pense en ce qu'elle est étroi­te­ment liée au lan­gage. Re­mar­quez, l'on peut aus­si consi­dé­rer que c'est une force du ci­né­ma de per­mettre de s'éva­der du lan­gage, au moins de temps en temps… Ça a été mer­veilleux pour moi de ter­mi­ner un roman, et j'ai­me­rais ré­pé­ter l'ex­pé­rience.

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