Sueurs froides

So Film - - Cahier critique -

Je l’ai vu il y a un ving­taine d’an­nées au ci­né­ma L’Ar­le­quin lors de sa res­sor­tie, à une époque où je voyais beau­coup de films de Hit­ch­cock : Fe­nêtre sur cour, Psy­chose, Re­bec­ca et pas mal de films de la pé­riode an­glaise dont Les 39 marches, qui est as­sez for­mi­dable. Mais Sueurs Froides reste le plus fort, no­tam­ment pour sa charge éro­tique et son as­pect presque contem­pla­tif qui tranche avec les autres Hit­ch­cock. L’ins­pec­teur de po­lice Scot­tie a été li­mo­gé à cause de ses ver­tiges et l’un de ses amis d’en­fance fait ap­pel à lui pour sur­veiller sa femme, Ma­de­leine. Femme qui a des ten­dances sui­ci­daires et des com­por­te­ments étranges. Il se met à suivre cette femme dans des plans ad­mi­rables de San Fran­cis­co et évi­dem­ment, il tombe com­plè­te­ment amou­reux d’elle. À un mo­ment, elle fait une ten­ta­tive de sui­cide, elle perd connais­sance, il la ra­mène chez elle. On sent qu’il a dû la désha­biller, parce qu’au ré­veil, il lui tend un peignoir et com­mence une conver­sa­tion d'Al­fred Hit­ch­cock ( 1958) où l’on sent qu’il y a de l’amour entre eux. Néan­moins, il n’ar­rive pas à la sau­ver, par la suite, lors­qu’elle monte dans une tour et saute dans le vide. Il ne s’en re­met pas, se sent très cou­pable et quand il va mieux, ren­contre une femme qui lui res­semble étran­ge­ment. C’est là qu’est le gé­nie de Hit­ch­cock, parce qu’il nous fait com­prendre que c’est la même femme, qu’elle était la maî­tresse de l’ami de Scot­tie et qu’elle a joué le jeu. Donc James Ste­wart ren­contre Ju­dy et ne va ces­ser de re­fa­bri­quer cette femme à l’image de la pre­mière, d’une morte, et elle va se lais­ser faire parce qu’elle est amou­reuse de lui. Elle est re­faite à l’iden­tique. Et nous, les spec­ta­teurs, on est au cou­rant de tout ce­la. Mais pas James Ste­wart. Donc dans cette sé­quence, elle sort de la salle de bain et Scot­tie est ex­trê­me­ment trou­blé. L’ap­par­te­ment de Ju­dy est face à un grand néon vert qui ba­laie de lu­mière la pièce et Ju­dy baigne dans cette lu­mière verte, comme une sorte d’ap­pa­ri­tion ir­réelle. À par­tir de là, il y a le bai­ser. Le bai­ser le plus éro­tique qui soit. Étrange, aus­si, parce qu’il em­brasse au­tant un fan­tasme qu’une morte. Hit­ch­cock in­vente un dis­po­si­tif in­croyable : les deux ac­teurs sont sur un pla­teau et la ca­mé­ra fait un 360° au­tour d’eux. Pen­dant que la ca­mé­ra tourne, Scot­tie se penche presque vers nous au mo­ment où, en fond, ap­pa­raît le dé­cor où s’est pro­duit le pre­mier bai­ser entre Scot­tie et Ma­de­leine. Ce bai­ser est com­plè­te­ment men­tal, comme un long étouf­fe­ment an­gois­sant, mais aus­si très sen­suel. Ce n’est pas que cette scène me bou­le­verse, mais c’est la quin­tes­sence de la mise en scène au ci­né­ma, de tout ce que pro­cure le ci­né­ma. Ce fé­ti­chisme, cette in­can­des­cence, m’avaient sai­sie à l’époque. Il y parle d’amour, de pas­sion et en même temps, il s’y trouve quelque chose de trou­blant, presque fan­tas­tique. Et puis, ce que j’aime chez Hit­ch­cock, c’est la fa­çon qu’il a de jouer avec l’as­sis­tance ou de lais­ser cou­rir les plans pour que l’on res­sente tout en même temps que l’ac­teur. Ça m’a don­né en­vie de me sou­cier du spec­ta­teur quand j’écris : Com­ment est-il ? Qu’est-ce qu’il pense ? Où en est-il dans le ré­cit ? Parce qu’avec ce film, Hit­ch­cock va très loin dans l’in­cons­cient du spec­ta­teur.

Un gros bi­sou

Par Ca­the­rine Cor­si­ni, réa­li­sa­trice de

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