Faire un film de guerre à Hol­ly­wood

Par Mar­jane Sa­tra­pi, ci­néaste

So Film - - Happy end -

Membre du ju­ry de My French Film Fes­ti­val, Mar­jane Sa­tra­pi a ré­cem­ment fait ses pre­miers pas réus­sis de l’autre cô­té de l’At­lan­tique avec la co­mé­die sla­sher The Voices. Alors, pro­chaine étape, un film de guerre ? Pour moi, le meilleur film de guerre, c’est Voyage au bout de l’en­fer, jus­te­ment parce qu’il ne filme pas beau­coup la guerre, qui n’est ni pho­to­gé­nique, ni in­té­res­sante. Donc ce qu’il faut mon­trer, c’est l’ef­fet de la guerre sur les gens à court terme, mais aus­si à long terme : l’avant, le pen­dant et l’après en sui­vant plu­sieurs per­son­nages qui se croisent. Je suis très an­ti­guerre, mais on ne peut pas le faire comme un tract, il faut être un peu plus ma­lin que ce­la. Par­tir d’un gé­né­ral bar­dé de mé­dailles et creu­ser. Sa vie, c’est quoi ? Lui, c’est qui au juste ? Et le sol­dat qui re­vient, qui fait sem­blant que tout va bien, qui conti­nue à vivre, dans sa tête il se passe quoi ? Il y au­ra aus­si, for­cé­ment, des mecs pas très riches qui se sont en­ga­gés parce qu’ils n’avaient pas d’autres pers­pec­tives, et puis un al­lu­mé, un ta­ré, le genre de meur­trier qui trouve une bonne cause pour al­ler com­mettre ses crimes, comme cer­tains partent re­joindre Daech. On ajou­te­ra un lieu­te­nant, un grand gé­né­ral qui n’est pas sur le ter­rain, et une femme à l’ex­té­rieur de ça qui de­vien­dra veuve. Moi je n’ai pas été au front, mais j’ai vé­cu quatre an­nées de guerre entre l’Iran et l’Irak. En­core au­jourd’hui, si je vais ache­ter un sham­pooing au su­per­mar­ché, j’en prends dix, parce que pen­dant la guerre, on avait que des grands tubes de crème à l’oeuf, donc on avait tous la tête qui sen­tait entre l’ome­lette et l’oeuf pourri. De­puis, j’ai une sorte d’ob­ses­sion pour les sham­pooings qui sentent bon… Ça, c’est vrai­ment rien, alors vous ima­gi­nez pour quel­qu’un qui va au front ? Il faut être « de­dans » tout le temps : dans la guerre, dans les per­son­nages, dans l’avant, dans l’après… Si on peut faire un film an­ti-guerre, c’est seule­ment comme ça, en mon­trant sub­ti­le­ment que la guerre, quand même, c’est vrai­ment pas « co­ol ».

Pro­pos re­cueillis par Ra­phaël Clai­re­fond - Illus­tra­tion : Sté­phane Ma­nel

« La ca­mé­ra qui gi­gote » Pour fil­mer les com­bats, j’évi­te­rais « la ca­mé­ra qui gi­gote », parce que c’est le truc que je dé­teste le plus au ci­né­ma, ça me fout la gerbe, je n’en peux plus. Vous sa­vez que dans notre cer­veau, il y a un li­quide qui sta­bi­lise l’image, même quand on se penche ou qu’on court, donc même en point de vue sub­jec­tif, il n’y a pas de rai­son que ça se­coue comme ça. J’aime les mou­ve­ments beaux et élé­gants, peu im­porte le su­jet. Sur­tout, il ne fau­dra pas ou­blier l’humour. C’est quelque chose que je n’aime pas dans la plu­part des films de guerre, ce manque d’humour. Alors que même dans les pires des si­tua­tions, on ri­gole. Ra­con­ter une blague pour­rie est un exu­toire. D’ailleurs, on ne connaît pas quel­qu’un tant qu’on ne peut pas rire avec lui. Et puis, il faut va­rier les re­gistres, parce que ra­jou­ter du drame sur du drame, sur du drame… Après, c’est La Liste de Schind­ler. Est-ce que ce­la mar­che­rait ? Je ne sais pas. J’étais dans le Maine pen­dant la guerre d’Irak. Ils ra­pa­triaient les corps des sol­dats à 4 h du ma­tin pour que per­sonne ne les voie. Il y a des choses que per­sonne n’a en­vie de voir. Quand on montre comme Oli­ver Stone que la guerre est moche, qu’il n’y a rien d’hé­roïque, mais seule­ment des vies per­dues, il ne faut pas s’at­tendre à avoir du suc­cès.

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