Sharon Stone

“J’ai chan­gé les règles du jeu”

So Film - - LA UNE - PAR MAT­THIEU ROSTAC - PHO­TOS : VINCENT DESAILLY ET GET­TY IMAGES

Mai 2005. Sharon Stone fait son grand re­tour au Fes­ti­val de Cannes avec les Bro­ken Flo­wers de Jim Jar­musch, on n’avait ja­mais vu une ac­trice aus­si cons­ciente de son mythe : pei­gnoir rose bon­bon sur le porche d’un mo­bil home dé­ca­ti, clope au bec et air go­gue­nard, Stone n’en a plus rien à faire. Là où d’autres ac­trices cherchent à se ré­in­ven­ter, Sharon dé­ci­dait, jus­te­ment, de ne plus rien in­ven­ter, de se désha­biller, en­core une fois, cons­ciente qu’une fois qu’on est un mythe, ce­lui-ci ap­par­tient dé­sor­mais à la ré­tine de ceux qui l’ont re­gar­dé. His­toire connue : le mythe Sharon Stone a été créé en bonne par­tie sur ces mêmes marches, treize ans plus tôt, un soir de prin­temps de 1992. Après un pho­to­call en robe guille­rette, des tour­ne­sols pour ca­cher sa poi­trine, elle monte les marches au bras de la star de l’époque, Mi­chael Dou­glas. L’ob­jet de la vi­site qui va dé­clen­cher son lot d’hys­té­ries : Ba­sic Ins­tinct, th­riller sexuel réa­li­sé par Paul Ve­rhoe­ven. Si le film offre plu­sieurs de­grés d’in­ter­pré­ta­tion (th­riller bling bling et pop clai­re­ment en phase avec les an­nées Bill et Hil­la­ry Clin­ton ? Brû­lot fé­mi­niste bien avant l’heure ? ), le pu­blic et la cri­tique pré­fèrent n’en re­te­nir que deux choses : la plas­tique de Sharon Stone et son fa­meux croi­se­ment/dé­croi­se­ment de jambes le temps d’une scène d’in­ter­ro­ga­toire. A l’ar­ri­vée c’est la ques­tion « Mais porte-t-elle une cu­lotte ou pas ? » , qui va trans­for­mer Sharon Stone. Ça et un goût, di­sons, par­ti­cu­lier pour le pic à glace. Avant Ba­sic Ins­tinct une fille de la Penn­syl­va­nie pro­fonde, ex-man­ne­quin, fé­rue de lit­té­ra­ture, mais tout de même abon­née aux rôles de porte-man­teau blond dans des sé­ries B. Après ce film, un mythe du ci­né­ma, un vrai. Au mi­lieu ? Un truc in­dé­fi­nis­sable qui s’ap­pelle le fee­ling des 90’s. Dans cette dé­cen­nie, la blon­deur et juste ce qu’il faut d’im­pu­deur sont sou­vent la base d’une for­mule ma­gique qui vous ca­ta­pulte au som­met de la pop culture. Kurt Co­bain en sa­vait quelque chose. Sharon Stone aus­si dé­sor­mais. Mais à quel prix ? Ce qui est cer­tain c’est que Sharon Stone a mar­qué, sans le sa­voir, la fin des hé­roïnes clas­siques dont elle sem­blait pour­tant l’hé­ri­tière. Sous l’oeil de Ve­rhoe­ven, conscien­cieux dis­ciple d’Hit­ch­cock, la Blonde met à terre en un seul film ce mo­dèle un peu pous­sié­reux en of­frant au monde une égé­rie plus forte, plus belle et plus libre. Ca­the­rine Tra­mell, cette ro­man­cière ma­ni­pu­la­trice et pré­da­trice, pas­sait la Kim No­vak de Sueurs froides et la Grace Kel­ly de Fe­nêtre sur cour au fer rouge de son croi­se­ment de jambes. Nais­sait ain­si une nou­velle créa­ture aux airs je-m’en-fou­tistes de femme déses­pé­ré­ment af­fran­chie de toutes conven­tions so­ciale, éco­no­mique et sexuelle. Est-ce éton­nant que dans cette grande or­gie mé­ta et post-mo­derne qu’est Last Ac­tion He­ro, John McTier­nan lui offre un mi­nus­cule ca­méo ha­billée en Tra­mell ? Dans le grand tom­beau du ci­né­ma du XXe siècle qu’est le film, la der­nière des femmes, c’est elle.

Chaire amie

Stone se po­sait ain­si en re­vers so­laire de la lu­naire Mi­chelle Pfeif­fer. Là où l’an­cienne Miss Ca­li­for­nia avait éri­gé un mo­dèle de corps fra­gile et in­tou­chable, au point de le re­cou­vrir du cuir vé­né­neux et in­dé­col­lable de Cat­wo­man dans Bat­man, le dé­fi, l’an­cienne Miss Penn­syl­va­nie s’ef­feuillait, dé­voi­lant une peau à la­quelle au­cune tex­ture ne sau­rait col­ler. L’iro­nie de l’his­toire lui fe­ra d’ailleurs in­car­ner la Né­mé­sis d’une autre femme-chat, Halle Ber­ry, dans le Cat­wo­man de Pi­tof. Réa­li­sant la syn­thèse, Stone pre­nait l’homme à son propre piège. C’est, une fois de plus, tout le pro­pos de Ba­sic Ins­tinct : der­rière la pou­pée rê­vée se cache celle qui se bat avec les armes des hommes. Il semble donc nor­mal que, sur l’au­to­route du ci­né­ma 90’s, elle croise les deux der­niers ac­tion he­ros : Syl­ves­ter Stal­lone (dans l’ou­blié L’Ex­pert) et Ar­nold Sch­war­ze­neg­ger (dans To­tal Re­call, dé­jà chez Ve­rhoe­ven). Face aux deux mon­tagnes de bi­ceps, là où la chair se confond avec le plas­tique, Sharon Stone im­pose sa peau brû­lante, à la­quelle les deux Ex­pen­dables ne peuvent ré­pondre que par de la viande ten­due et une dra­ma­tique ab­sence d’hu­mour… Ce­ci po­sé, comment in­ter­pré­ter la suite de sa car­rière (les pro­jets ban­cals, les col­la­bo­ra­tions mal­heu­reuses qui truffent sa fil­mo­gra­phie) ? Sans doute en se lan­çant dans une éton­nante po­li­tique de la terre brû­lée, comme si elle cher­chait à lais­ser der­rière elle une sur­face aride où l’herbe ne re­pous­se­rait plus. On peut bien er­go­ter, se dire qu’elle n’avait pas le ta­lent pour construire une fil­mo­gra­phie bigger than life ou les bons ré­seaux pour si­gner avec les na­babs. Hy­po­thèse : peut-être fi­na­le­ment que le ci­né­ma est de­ve­nu trop pe­tit pour elle. Car rares sont les films ré­cents où son ve­nin au­rait pu s’épa­nouir avec l’am­pli­tude né­ces­saire. Les deux seuls rôles de na­ture à sa­tis­faire son ap­pé­tit d’ogresse sont peut-être ceux de Nao­mi Watts dans Mul­hol­land Drive et de Ro­sa­mund Pike dans Gone Girl. Comme on dit de cer­tains films qu’ils sont lyn­chéens, on peut sans risque de s’em­bal­ler dans le vide trou­ver cer­tains rôles et cer­taines his­toires sto­niennes. Fa­çon de dire que si Sharon Stone n’a plus be­soin du ci­né­ma, le ci­né­ma, lui n’en au­ra ja­mais fi­ni avec son image.

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