PAUL VE­RHOE­VEN

En com­pé­ti­tion à Cannes, Elle, le nou­veau film de Paul Ve­rhoe­ven, sort le 25 mai. Dé­but avril, Em­ma­nuel Bur­deau a lon­gue­ment ren­con­tré le ci­néaste à La Haye pour un livre d’en­tre­tiens à pa­raître à l’au­tomne chez Ca­pric­ci. De ces en­tre­tiens il a ti­ré pour

So Film - - LA UNE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR EB - PHO­TO : PHI­LIPPE QUAISSE / PASCO & CO

,, In­con­ce­vable qu,une sainte puisse avoir ,, mon­tré ses seins.

A Hol­ly­wood je suis de­ve­nu un peu ami avec John Lan­dis. Il s’est mon­tré ex­trê­me­ment ai­mable avec moi. Je pense que c’est no­tam­ment parce qu’il avait be­soin de sou­tien après la mort de son fils dans ce ter­rible ac­ci­dent. (…) Il pen­sait qu’en tant qu’Eu­ro­péen je n’avais pas de pré­ju­gé né­ga­tif à son égard. À mes dé­buts à Los An­geles j’ai éga­le­ment bé­né­fi­cié de l’aide de Billy Fried­kin. Mel Brooks m’a long­temps ai­dé et sou­te­nu. Il a sou­te­nu pen­dant des an­nées mon pro­jet de film sur Jé­sus. J’as­sis­tais deux fois par an à un sé­mi­naire sur Jé­sus à San Fran­cis­co, dans le­quel j’étais as­sez im­pli­qué, et c’est lui qui payait tout ! Il a dé­pen­sé 50 000 dol­lars pour m’ai­der à écrire un scé­na­rio. Je pense qu’il ai­mait l’idée que je m’in­té­resse à cette his­toire d’une fa­çon stric­te­ment sé­cu­laire. Mel Brooks est un type in­croyable, j’ai dî­né plu­sieurs fois avec lui. (…) Il est drôle au ci­né­ma, mais beau­coup plus en­core quand vous dî­nez avec lui. C’est hal­lu­ci­nant de voir un type si pré­cis, si vif et si ra­pide avec les mots, la fa­çon dont il ra­conte les his­toires est ex­tra­or­di­naire. Il m’a sou­te­nu avec beau­coup d’ama­bi­li­té, à par­tir de rien, si je puis dire, sim­ple­ment parce qu’il trou­vait le pro­jet in­té­res­sant. Et lors­qu’on a com­men­cé à sa­voir que je pré­pa­rais un film sur Jé­sus – c’était il y a vingt-cinq ans, je pen­sais alors à Da­niel Day-Le­wis pour le rôle –, il a re­çu de nom­breuses me­naces an­ti­sé­mites, des cen­taines de lettres : on va s’en prendre à vos en­fants, ne tou­chez pas à notre Sau­veur… Par la suite il a conti­nué à me sou­te­nir, mais de fa­çon plus dis­crète.

,, La, poi­trine d une femme est la plus belle ,, chose au monde.

Dreyer avait un pro­jet de film sur Jé­sus, pour le­quel il avait étu­dié l’hé­breu. J’ai lu le scé­na­rio. Il vou­lait le réa­li­ser avec un ac­teur sué­dois, mais ce­lui-ci n’étant pas dis­po­nible, Dreyer a tour­né Ger­trud. Puis il est mort. Je pense tou­te­fois qu’il fai­sait par­tie des rares ci­néastes ca­pables de ra­con­ter une telle his­toire. Or­det est un film ex­tra­or­di­naire, le mi­racle est tel qu’on y croit presque ! Et Dreyer reste ce­lui qui a réa­li­sé le meilleur film sur Jeanne d’Arc. Je n’en ai tou­jours pas vu de meilleur ! J’ai ac­cu­mu­lé ces der­nières an­nées les livres sur Jeanne d’Arc. Je per­siste à pen­ser que son his­toire n’a pas été ra­con­tée comme il faut. Le plus in­té­res­sant à son su­jet est le ver­ba­tim de son pro­cès. Comment cette jeune fille ré­pond à la qua­ran­taine de soi-di­sant sa­vants de l’Uni­ver­si­té de Pa­ris, c’est ex­tra­or­di­naire. J’ai vu le film de Bres­son sur le pro­cès, c’est trop lent, il va trop contre le drame. Les ré­ponses de Jeanne étaient beau­coup plus vives, ra­pides, in­so­lentes, du tac au tac. Si un jour j’ar­rive à faire ce film, je vou­drais qu’il com­mence beau­coup plus tard, lors­qu’eurent lieu les dis­cus­sions au su­jet de sa ca­no­ni­sa­tion. Une énorme controverse écla­ta au sein de l’Église ca­tho­lique lors­qu’on s’aper­çut qu’en pri­son, contrainte de chan­ger de cos­tume, elle dut mon­trer sa poi­trine à un garde. Or il ap­pa­rais­sait in­con­ce­vable qu’une sainte puisse avoir mon­tré ses seins. Vous sa­viez ça ? J’adore cette his­toire, je la trouve fan­tas­tique ! Je vou­drais ab­so­lu­ment com­men­cer mon film avec ça. Ce­la fe­rait un dé­but gé­nial, met­tant d’em­blée le pu­blic dans une at­ti­tude dif­fé­rente à l’égard du per­son­nage. Je me suis tou­jours sen­ti beau­coup plus proche des femmes que des hommes, qui sou­vent m’en­nuient et avec qui il m’est dif­fi­cile d’éta­blir un rap­port sans ten­sion ni com­pé­ti­tion. Je peux avoir de longues conver­sa­tions avec des femmes – pas toutes, évi­dem­ment – qu’il me se­rait im­pos­sible d’avoir avec des hommes. On parle de nos vies en toute li­ber­té, et plus li­bre­ment en­core une fois que l’élé­ment sexuel a dis­pa­ru, même si la pos­si­bi­li­té de­meure tou­jours qu’il ré­ap­pa­raisse ! Les hommes me fa­tiguent, alors que je conti­nue d’être ami et d’avoir des conver­sa­tions fa­bu­leuses avec ma pre­mière pe­tite amie. On s’est ren­con­trés il y a plus de soixante ans. Elle est par­tie vivre à Londres, elle s’est ma­riée, mais nous sommes tou­jours res­tés en con­tact. Il y a bien long­temps, mon pro­fes­seur de des­sin a dit une chose que je n’ai ja­mais ou­bliée : la poi­trine d’une femme était la plus belle chose au monde. C’est éga­le­ment mon avis. La poi­trine d’une femme est une chose qu’on peut re­gar­der et ad­mi­rer comme une oeuvre d’art. Je dois dire que c’est un as­pect as­sez fon­da­men­tal de mon in­té­rêt pour les femmes. Il y a beau­coup de seins nus dans mes films, vous avez rai­son. Dans Ro­boCop in­clus : au dé­but, dans les ves­tiaires des flics, on aper­çoit une poi­trine au mi­lieu d’un mou­ve­ment de ca­mé­ra. Mais j’ai ra­té mon ef­fet, per­sonne ne l’a re­mar­quée. J’ai donc re­fait la même scène en mieux, dans Star­ship Troo­pers, lors­qu’à l’ar­mée hommes et femmes sont en­semble sous la douche. Avec mon chef opé­ra­teur, nous étions prêts à nous désha­biller pour mettre tout le monde à l’aise. Je l’avais fait pour la scène de Spet­ters où les trois gar­çons se me­surent le sexe. J’étais prêt à le re­faire, même si je ne pense pas qu’en l’oc­cur­rence c’eût été une bonne idée. Il y a des seins nus par­tout dans Show­girls, et dans l’en­semble il y a sans doute plus de nu­di­té dans ce film que dans n’im­porte quel autre de l’his­toire du ci­né­ma, à l’ex­cep­tion du por­no. La chose triste avec Show­girls, ce n’est pas qu’il n’ait pas mar­ché et ait été mal re­çu – ça a été un dé­sastre ! –, c’est que la car­rière d’Eli­za­beth Berk­ley a été dé­truite par sa faute. L’ac­trice de L’Em­pire des sens, Ei­ko Mat­su­da, a connu le même sort. La car­rière de l’ac­teur mas­cu­lin, Tat­suya Fu­ji, s’est pour­sui­vie nor­ma­le­ment, mais celle de Mat­su­da a été dé­truite. Je crois même qu’elle est par­tie vivre à Pa­ris. Mat­su­da est fan­tas­tique dans le film d’Oshi­ma, très sexy mais aus­si très au­da­cieuse. La femme a été ju­gée cou­pable et l’homme s’en est sor­ti. Je suis fas­ci­né de voir que la même chose s’est re­pro­duite avec Show­girls. Il m’est dif­fi­cile de dire que je me sens cou­pable à l’égard d’Eli­za­beth Berk­ley, parce qu’évi­dem­ment nous pen­sions tous bien faire, mais je res­sens une cer­taine tris­tesse pour cette jeune femme de 22 ans à qui on n’a tout sim­ple­ment pas per­mis d’avoir une car­rière. Beau­coup de gens se sont très mal com­por­tés avec elle. Eli­za­beth Berk­ley a en­suite pris ses dis­tances avec le film et avec le monde du ci­né­ma. C’est seu­le­ment l’an­née der­nière, pour la pre­mière fois, qu’elle a pré­sen­té le film lors d’une pro­jec­tion dans un ci­me­tière, comme ce­la ar­rive à Los An­geles. Ma femme et une de mes filles y ont as­sis­té et m’ont dit qu’il y avait un monde fou ! Qui l’eût cru ?

,, Je me re­fuse à fil­mer la vio­lence,, sur les en­fants.

C’est à l’ar­mée que j’ai vrai­ment dé­ci­dé de de­ve­nir ci­néaste. À l’époque, le ser­vice mi­li­taire était obli­ga­toire et du­rait trois ans. A l’ori­gine j’étais cen­sé me rendre en Al­le­magne pour me li­vrer à des cal­culs concer­nant la courbe des ro­quettes pos­si­ble­ment en­voyées vers Mos­cou. J’ai fait des études de maths, ce­la sem­blait donc lo­gique. Et nous étions en pleine Guerre froide ! J’ai en­ten­du par­ler d’un pro­jet de do­cu­men­taire sur la ma­rine hol­lan­daise. Grâce à l’in­ter­ven­tion d’un ami, j’ai réus­si à in­té­grer le ser­vice ci­né­ma­to­gra­phique de la ma­rine. Dans des condi­tions as­sez pro­fes­sion­nelles, j’ai tour­né un do­cu­men­taire d’une ving­taine de mi­nutes sur la ma­rine hol­lan­daise. Ce que j’ai ap­pris là a été es­sen­tiel : j’ai réuti­li­sé ce sa­voir et cette ex­pé­rience pour Star­ship Troo­pers, les scènes de troupes et de ba­taille… Je peux même dire que ce­la m’a ser­vi pour tous mes films ! Le do­cu­men­taire a très bien mar­ché, le gé­né­ral de l’ar­mée na­vale était ex­trê­me­ment content. Je me suis entre autres ins- pi­ré des pre­miers James Bond, c’était l’époque de Dr No, et peut-être aus­si de Bons Bai­sers de Rus­sie : si vous voyez le film, vous ver­rez tout de suite le rap­port. J’ai été un des pre­miers à uti­li­ser de la gui­tare élec­trique pour ac­com­pa­gner des images. Comme j’ai­mais la mu­sique com­po­sée pour James Bond par John Bar­ry, j’ai de­man­dé au chef d’or­chestre de l’ar­mée de faire quelque chose dans ce style. J’aime les do­cu­men­taires, j’en ai réa­li­sé un autre au mi­lieu des an­nées 1960 sur An­ton Mus­sert, le lea­der na­zi en Hol­lande pen­dant la guerre. Il y a de faux re­por­tages ou jour­naux té­lé­vi­sés dans bon nombre de mes films, de Ro­boCop – où je crois avoir été le pre­mier à in­ter­rompre la nar­ra­tion par des flashes d’in­fos – à Star­ship Troo­pers, où le pro­cé­dé a une cer­taine im­por­tance : ces deux films com­mencent d’ailleurs par un re­por­tage au JT. C’est quelque chose qu’on re­trouve dans mon nou­veau film, Elle. J’ai pris beau­coup de plai­sir à imi­ter les pro­cé­dés de la té­lé­vi­sion fran­çaise d’an­tan – les vieilles voi­tures, l’image un peu sale… – pour tour­ner l’épi­sode de Faites en­trer l’ac­cu­sé qui ra­conte l’his­toire du père as­sas­sin de Mi­chèle, le per­son­nage in­ter­pré­té par Isa­belle Hup­pert. La pe­tite fille qui ap­pa­raît dans ces images – Mi­chèle en­fant (…) – a été ex­tra­or­di­naire, elle sa­vait tout de suite quoi faire et où re­gar­der. (…) C’est vrai qu’il y a peu d’en­fants dans mes films. Je me re­fuse ab­so­lu­ment à fil­mer la vio­lence à l’égard des en­fants. J’ai re­fu­sé de nom­breux pro­jets à pro­pos d’en­fants kid­nap­pés, je ne veux pas avoir af­faire à ça, je ne veux sur­tout pas at­ti­rer sur moi le mau­vais oeil en trai­tant ce genre d’his­toires. C’est sans doute un peu ab­surde de rai­son­ner de la sorte, mais j’ai tou­jours pen­sé qu’il ne faut pas fouiller dans des his­toires ayant trait à des choses avec les­quelles vous ne vou­lez pas avoir af­faire dans votre vie.

Star­ship Troo­pers

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