GIL­BERT MELKI

Comment de­vient-on la gueule la plus in­té­res­sante du ci­né­ma fran­çais ? Ré­ponse : en zig­za­guant entre ci­né­ma po­pu­laire ( La Vé­ri­té si je mens), oeuvres d’au­teur hors cadre (la tri­lo­gie de Lu­cas Bel­vaux), sé­ries et films de genre. A l’af­fiche ce mois-ci dan

So Film - - LA UNE - PAR VINCENT RIOU - PHO­TOS : MA­THIEU ZAZ­ZO

MELKI PA­TRON

On a ten­dance à voir en vous un « pied-noir» mais en fait vous n’êtes pas is­su d’une fa­mille de ra­pa­triés de 1962…

Ef­fec­ti­ve­ment, mon père avait deux ans quand il est ar­ri­vé en France dans les an­nées 30, mais je ne sais pas bien. En même temps, je me pose la ques­tion : pour­quoi des Juifs d’Al­gé­rie sont ren­trés en France, en Eu­rope, alors qu’il y avait le mous­ta­chu aux portes... Peu­têtre qu’ils ne le sa­vaient pas, il n’y avait pas Twit­ter. Je ne sais pas pour­quoi ils sont par­tis. Ce n’était quand même pas for­cé­ment la dé­ci­sion la plus lo­gique, ils se­raient par­tis aux Etats-Unis en­core… Peut-être qu’ils n’avaient pas l’ar­gent pour ça.

Les Melki, vous ne sa­vez pas d’où ils viennent à l’ori­gine ?

Je pense qu’ils sont en Al­gé­rie de­puis des dé­cen­nies… Je bloque quand même un peu dans la gé­néa­lo­gie. Je ne com­prends pas pour­quoi ils ont quit­té l’Al­gé­rie dans ces an­nées de tur­bu­lences guer­rières en Eu­rope. Mon grand-père est mort à ma nais­sance, et puis il y a une es­pèce d’omer­ta chez les gens du Sud, ils ne parlent pas vrai­ment, ils ne sont pas ash­ké­nazes, quoi. Pas le genre à se confier… Quand la guerre éclate, ils sont du mau­vais cô­té de la Mé­di­ter­ra­née. Ils ont été obli­gés de se plan­quer. Ma grand-mère a dû avoir quinze ou vingt gros­sesses et c’est pos­sible que mon grand-père ait été un chaud la­pin. En tout cas, la contra­cep­tion, ça n’exis­tait pas. Sous Vi­chy, sur les quinze en­fants, il y en avait dé­jà six ou sept qui étaient nés. Ils ont tous sur­vé­cu, à Lyon, dans des combles.

Les Melki plus forts que Jean Mou­lin !

« Ren­trez ici, les Melki ! » Un truc de dingue. Pour­tant, bon, ils par­laient fran­çais parce qu’on par­lait fran­çais en Al­gé­rie à l’école, avec un pe­tit ac­cent quoi. Mais ils par­laient sur­tout arabe, et puis ils étaient as­sez ty­pés, on ne pou­vait pas les lou­per…

Vous pen­sez que votre oncle Claude, l’ac­teur, au­rait fait une autre car­rière s’il n’avait pas eu une gueule ty­pée ?

Dans les an­nées 60-70, c’était tou­jours com­pli­qué pour quel­qu’un qui n’avait pas un vi­sage « cau­ca­sien » comme dit la po­lice... D’ailleurs pour la po­pu­la­tion mu­sul­mane des an­nées 60 à 80, il n’y avait pas beau­coup d’ac­teurs ty­pés.

Donc, en un sens, Claude a été comme Mou­loud­ji pour cette po­pu­la­tion : les gens l’ai­maient bien car il leur res­sem­blait.

De votre oncle Claude vous avez dit qu’il s’était pla­cé vo­lon­tai­re­ment hors du sys­tème, mais qu’il avait un énorme be­soin de re­con­nais­sance. Pour­tant, il a été un des ac­teurs fé­tiches du réa­li­sa­teur de la Nou­velle Vague, Jean-Da­niel Pol­let.

Pol­let di­sait que sans lui, il était per­du. Ils avaient ce genre de re­la­tion. Pol­let a un peu été son père, son men­tor. Ils étaient bien en­semble, ils pi­co­laient. Je sais qu’à un mo­ment ils al­laient boire des coups à la Cou­pole. Par­fois avec Po­lans­ki, par­fois avec Go­dard. Après, quand on a une telle com­pli­ci­té avec un met­teur en scène, se pro­je­ter avec les autres, c’est com­pli­qué… Claude, quand il a été re­pé­ré par Pol­let, il n’était pas ac­teur. C’était dans un bal, il sa­vait su­per bien dan­ser, il avait cette ca­pa­ci­té à sa­voir se mou­voir. Dans la fa­mille, on a ça en nous. Donc Pol­let l’a choi­si aus­si pour ça et il l’a mon­tré en­suite dans un film sur le tan­go... Pol­let, moi je ne l’ai ja­mais vu mais il fait par­tie de mon ima­gi­naire. Dans les réunions de fa­mille, j’en­ten­dais sou­vent la ques­tion ré­cur­rente : « Alors Claude, tu tournes en­core avec Pol­let ? » Si­non j’en­ten­dais aus­si les cli­chés. Dans cer­taines fa­milles, et pas seu­le­ment les « bonnes fa­milles », être ac­teur c’était for­cé­ment être dro­gué, ho­mo­sexuel ou di­let­tante…

Pour­tant vous ve­nez d’un mi­lieu d’au­to­di­dactes at­ti­rés par les arts, non ?

Per­sonne n’avait fait d’études, mais cer­tains de mes oncles pos­sé­daient des ga­le­ries d’art, rue de Seine, là où il fal­lait être. Il y avait les beaux cos­tumes, les belles voi­tures. Ça par­lait de mu­sique, de pein­ture, moins de ci­né­ma et de lit­té­ra­ture. Moi à 11 ans, j’écou­tais les Beatles et les Rol­ling Stones, avec mes tantes et mes oncles. Je me sou­viens par­fai­te­ment du jour où un de mes oncles s’est ra­me­né avec l’al­bum Sti­cky Fin­gers sous le bras. Tout le monde était mort de rire : « Ah, Ah, re­garde la bra­guette ! » Mon père, lui, il était an­ti­quaire. Plus dans la rue, quoi ! Mes oncles étaient beau­coup plus ma­lins, plus à l’aise avec, on va dire, la bour­geoi­sie, les in­tel­los, le Flore. Mon père, il n’était pas du tout comme ça. Avoir une conver­sa­tion nor­male avec des gens so­cia­le­ment su­pé­rieurs, ça n’a rien de na­tu­rel pour lui. Il ne fai­sait pas de cour­bettes, il au­rait dû en faire. Il faut en faire un peu de temps en temps. Il était à Saint- Ouen, aux puces, et puis en­suite il a eu un bou­clard, bou­le­vard Vol­taire. Dans notre deux pièces on était en­tou­rés de ta­bleaux, de meubles Louis XV, d’hor­loges, de bronzes, de Gal­lé… Quand on a ça au­tour de soi, on de­vient for­cé­ment un peu éponge. Mon mi­lieu c’est ça, l’ar­tis­tique et la tchatche, la ré­par­tie, le folk­lore.

Vous avez un oncle qui ex­pose Po­lia­koff pour la pre­mière fois en France.

Oui. C’est as­sez in­té­res­sant comme par­cours, et comment la fi­lia­tion se fait, ce qu’on nous donne, ce qu’on di­gère. Ils pou­vaient s’ex­ta­sier de­vant un Po­lia­koff, un De­gas, il y avait de l’art contem­po­rain chez ma grand-mère… et en même temps, ils avaient un cô­té voyou, parce que c’était l’époque où ils vi­vaient dans le Ma­rais, rue du Pe­tit-Musc, rue Beau­treillis, tout ça. Le Ma­rais dans les an­nées 50, 60, c’était des coupe-gorges quoi, tout le monde se fri­tait, c’était la ban­lieue, les mecs se ga­raient n’im­porte comment, ils s’en­gueu­laient avec les flics, ça s’al­pa­guait, ils ai­maient bien ça. J’aime beau­coup Woo­dy Al­len. On croit qu’il est in­tel­lo mais son père connais­sait les voyous, lui aus­si. Comme Scor­sese, il fait sou­vent ré­fé­rence dans ses films à ce mi­lieu : ce­lui de Brook­lyn, du quar­tier de Lit­tle Ita­ly… Donc moi quand je vois leurs films ça me parle. Il y a pas mal de points com­muns entre les Ita­lo-Amé­ri­cains et les feu­js : ce sont des gens qui se dé­mer­daient, qui se fai­saient in­sul­ter, et par­fois ça par­tait en bas­ton. Et puis, il y a ce sens de la grande fa­mille, du clan. La mère de Woo­dy Al­len dans un do­cu­men­taire, elle lui dit : « T’au­rais dû faire phar­ma­cien, au moins t’au­rais ga­gné ta vie ! » Le mec, il a dé­jà qua­rante films au comp- teur, il est su­per connu mais sa mère s’en fout. Ça me fait beau­coup rire ce genre de trucs. Et puis quand je vois un film de Woo­dy Al­len, il me ras­sure. Il me don­nait un peu de confiance dans l’ave­nir.

Vous avez dit que votre Bar Mits­vah, c’était un peu Les Af­fran­chis de Scor­sese. Dans quel sens ?

Dans le film de Scor­sese, il y a cette scène où le ga­min qui joue le per­son­nage de Ray Liot­ta jeune sort de son

« Le Ma­rais dans les an­nées 50, 60, c’était des coupe-gorges. Tout le monde se fri­tait, c’était la ban­lieue, les mecs s’en­gueu­laient avec les flics, ça s’al­pa­guait. »

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