ÉDITO

So Film - - Edito -

The Birth of a Na­tion. Voi­là le titre pro­vo­ca­teur choi­si par Nate Par­ker pour son film qui re­late la ré­volte d’es­claves noirs en 1831. Der­nière pierre à l’édi­fice d’un phé­no­mène qu’on peut ré­su­mer par le slo­gan dé­tour­né « Black Movies Matter » et qui n’est que la cris­tal­li­sa­tion sur cel­lu­loïd de l’étrange cli­mat de ten­sion ra­ciale dans l’Amé­rique d’Oba­ma. La po­lé­mique dans la­quelle le film s’ins­crit, celle de la re­pré­sen­ta­tion de l’es­cla­vage et des vio­lences contre les Noirs amé­ri­cains, a fi­na­le­ment été tuée dans l’oeuf par le re­tour « boo­me­rang » d’une vieille cas­se­role : des ac­cu­sa­tions de viol re­mon­tant aux an­nées d’étu­diant du réa­li­sa­teur. Ce qui éclipse (mal­heu­reu­se­ment pour lui) le pe­tit tour de force opé­ré par le simple choix du titre de son film. Car le « Black Movies Matter » n’est pas un phé­no­mène ré­cent. Il re­monte en réa­li­té à 1915, date de la sor­tie du film épo­nyme de Da­vid W. Grif­fith. On connaît tous le désa­gréable pa­ra­doxe du film : un pro­dige de l’art nar­ra­tif ci­né­ma­to­gra­phique, mais aus­si une re­lec­ture his­to­rique inspirée du livre de Tho­mas F. Dixon Jr, The Clans­man, où les es­cla­va­gistes du Sud sont re­pré­sen­tés comme des vic­times, et les en­ca­gou­lés du KKK comme des hé­ros sal­va­teurs. James Wel­don John­son, poète et ac­ti­viste noir, si­gna­lait à sa sor­tie les dan­gers du film : « The Clans­man nous avait dé­jà fait un mal ter­rible. Main­te­nant, adap­té au ci­né­ma, il peut nous faire mal dans des pro­por­tions in­cal­cu­lables. » John­son est loin d’exa­gé­rer : la sor­tie du film dé­clenche des ma­ni­fes­ta­tions de su­pré­ma­tistes blancs et plu­sieurs agres­sions. La Na­tio­nal As­so­cia­tion for the Ad­van­ce­ment of Co­lo­red People (NAACP) dé­cide d’agir et de­mande la cen­sure du film. Mais à l’époque, la cen­sure n’existe pas au ci­né­ma, et elle n’est re­ven­di­quée… que du cô­té des conser­va­teurs les plus ré­ac­tion­naires. Grif­fith dé­fen­dra son film dans un ar­ticle ti­tré « The Rise and Fall of Free Speech in Ame­ri­ca. » (Gran­deur et dé­ca­dence de la li­ber­té d’ex­pres­sion en Amé­rique) et tour­ne­ra le sui­vant dans la fou­lée en le ti­trant d’un re­van­chard In­to­le­rance. En 1922, il dé­cide de res­sor­tir Nais­sance d’une na­tion, aug­men­tant un peu plus les re­cettes dé­jà pha­rao­niques du film. Sauf qu’en sept ans, l’Amé­rique a chan­gé, et ses lois aus­si. Alors, la NAACP tente à nou­veau sa chance et c’est l’État de New York qui lui donne rai­son : « Un film qui par­ti­cipe à créer ou à res­sen­tir de la haine en­vers un groupe quel­conque est une me­nace. » Une (pe­tite) ba­taille ga­gnée dans une guerre de cent ans. Li­ber­té d’ex­pres­sion, haine ra­ciale et ci­né­ma… La mèche était al­lu­mée. Et elle brûle en­core. •

1915 2016

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.