Me­mo­ries de Bong

Après Le Trans­per­ce­neige, Ok­ja conti­nue l’ex­pan­sion de Bong Joon-ho vers l’in­ter­na­tio­nale, avec un nom dans le vi­seur : Ste­ven Spiel­berg. Mais pour­quoi cou­rir sans re­lâche après l’en­fance ? Et où a com­men­cé cette course ? Peut-être dans le brillant Me­mo­ri

So Film - - DÉCRYPTAGE - PAR HER­VÉ AU­BRON

Ok­ja est à sa ma­nière un re­make d’E. T., dont il re­prend l’ar­gu­ment : comment un en­fant tente de sau­ver une créa­ture d’un com­plexe mi­li­ta­ro-in­dus­triel cher­chant à l’ex­ploi­ter. La pau­piette de l’es­pace ima­gi­née par Spiel­berg est ici rem­pla­cée par un suave hip­po por­cin. C’est sans doute le signe le plus clair qu’a ja­mais en­voyé Bong Joon-ho en di­rec­tion de son aî­né, mais ce n’est pas une nou­veau­té. Comme Spiel­berg, Bong court sans re­lâche après l’en­fance. Celle de ses per­son­nages (quel que soit leur âge), mais aus­si celle du monde (l’Eden cam­pa­gnard, un brin miya­za­kien, dans le­quel dé­bute Ok­ja) et celle du cinéma : le rêve d’une pre­mière fois re­trou­vée. C’est une course-pour­suite ha­ras­sante : on ca­vale beau­coup dans le cinéma de Bong, mais le plus sou­vent en pure perte, les yeux ha­gards et jus­qu’à perdre ha­leine, pour fi­nir à ge­noux sur le bi­tume. Plus on court après l’en­fance, en ef­fet, plus elle s’éloigne. Catch me if you can. On ne sau­rait dé­ci­der de de­ve­nir in­no­cent : on l’est ou on ne l’est plus. Et si l’en­fance est dé­cré­tée, ou fa­bri­quée en éprou­vette, elle se ré­vèle vite vé­ro­lée ou gla­çante. En 2001, Spiel­berg en fai­sait lui-même l’aveu dans A.I. In­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. En l’oc­cur­rence, une en­fance in­dus­trielle, avec un robot-gar­çon­net qu’une fa­mille pre­nait à l’es­sai avant de le je­ter à la casse. Ce­la n’avait-il pas été le des­tin de tous les re­je­tons pas­sés du ci­néaste ? Sou­dain, l’Amé­ri­cain pré­sen­tait son sen­ti­men­ta­lisme comme une pure mé­ca­nique, à la fois gla­ciale et grip­pée : l’er­satz d’en­fance est d’em­blée pé­ri­mé, dé­jà usé. Et son émo­tion de syn­thèse risque tou­jours de ver­ser dans la farce ou l’ef­froi. Le mé­lo, le bur­lesque et l’hor­reur de­viennent dès lors comme consub­stan­tiels. Bong est sans doute l’un des ci­néastes qui a le plus clai­re­ment per­çu la suf­fo­ca­tion de Spiel­berg dans A.I. C’est comme si le cinéma du Co­réen re­met­tait tou­jours sur l’éta­bli ce deuil im­pos­sible de toute jou­vence : ses films sont es­sen­tiel­le­ment peu­plés de vieux en­fants. Le pre­mier mo­dèle du genre, chez lui, fut le geek. Dans Bar­king Dog, son pre­mier long-mé­trage en 2000, in­édit dans les salles fran­çaises, un thé­sard mé­diocre, re­plié chez lui, est ex­cé­dé par les aboie­ments d’un chien in­vi­sible. Il piste les ro­quets de son im­meuble et fi­nit par en tuer un, mais ce n’est pas le bon, d’où une spi­rale né­vro­pathe. Pen­dant ce temps, le concierge de la tour se mi­tonne en douce des ra­goûts de chi­hua­hua à la cave, pa­raît-il han­tée par le spectre d’un chauf­fa­giste. Pièce mon­tée de pas­tilles

po­taches, Bar­king Dog est une plai­san­te­rie qui s’éter­nise, prend des pro­por­tions mons­trueuses. C’est bien ici, au mi­lieu des poils de york­shire, que gros­sit son cinéma à ve­nir, sa formule à la croi­sée de l’hor­reur, du bur­lesque et du mé­lo. Sur ces trois ter­rains, les chiens sont bons à tout faire : on peut pleu­rer lors de re­trou­vailles au ra­len­ti avec un tou­tou, tout comme ten­ter d’em­pa­ler un ca­niche sur une an­tenne té­lé, en vue d’un mé­choui (sic). La fi­gure du vieil en­fant a pris chez lui une tout autre am­pleur avec Me­mo­ries of Mur­der (2003) et The Host (2006). À peine ces films s’ouvrent-ils que leur can­deur se bou­cane. Dans le pre­mier, des jeux cham­pêtres d’en­fants, dans la douce lu­mière du soir, dé­bouchent sur la dé­cou­verte du ca­davre li­go­té d’une ado­les­cente. Dans The Host, un splen­dide ra­len­ti fixe la sou­daine cap­ture d’une fillette par un ten­ta­cule hi­deux : trans­por­tée dans l’antre du monstre aqua­tique, elle de­vien­dra une fi­gu­rine de ti­tane, tout en­tière ten­due vers sa sur­vie et celle d’un gar­çon­net qu’elle a pris sous son aile. Face à ces en­fances sou­dai­ne­ment ra­vies ou abi­mées, vieillies avant l’âge, d’autres ont, elles, dé­pas­sé leur date de pé­remp­tion. À trop s’at­tar­der, elles sont de­ve­nues des pa­ro­dies : dans Me­mo­ries of Mur­der et The Host, l’ac­teur Song Kang-ho in­carne deux genres d’adultes pué­rils, des vieux ga­mins qui font tou­jours des bê­tises en douce. D’un cô­té, un ron­douillard flic mal­adroit, tour à tour tou­chant et bru­tal, qu’on ima­gine bien comme une an­cienne ter­reur des préaux ; de l’autre, un idiot ma­gni­fique qui s’avé­re­ra clair­voyant et hé­roïque. Les vieux en­fants sont dé­ci­dé­ment im­pré­vi­sibles : on ne sait ja­mais si on peut se fier à eux. Dans Mo­ther (2009), l’autre po­lar de Bong, c’est un at­tar­dé men­tal, soup­çon­né du meurtre d’une jeune fille, que sa mère dé­fend bec et ongles, quand bien même elle ten­ta par déses­poir de l’em­poi­son­ner dans sa jeu­nesse. Le grand da­dais ba­veux se ré­vé­le­ra par­fai­te­ment in­no­cent et cou­pable. C’est sans doute ce­la qui tra­vaille Bong : rê­ver un monde où l’on pour­rait être à la fois cou­pable et in­no­cent, usé et en­fan­tin. Un moindre mal dès lors qu’il est im­pos­sible de re­ve­nir à zé­ro, de se ra­che­ter une vir­gi­ni­té ou de re­col­ler les mor­ceaux : les deux en­quêtes po­li­cières fil­mées par Bong s’avèrent ab­surdes. Dans Mo­ther, elle fait comme di­ver­sion à l’hy­po­thèse la plus pro­bable ; dans Me­mo­ries of Mur­der, l’af­faire ne se­ra ja­mais clas­sée. Mé­lo, hor­reur, co­mé­die : Bong choi­sit de ga­lo­per sur ces trois pattes, quitte à boi­ter, faire des queues de pois­son, tour à tour vi­re­vol­ter et se vau­trer, comme le monstre de The Host (2006), qui im­po­sa le ci­néaste il y a dix ans. La bête, pro­duit aber­rant d’une mu­ta­tion, ne res­semble lit­té­ra­le­ment à rien : une sorte de té­tard géant qui se pren­drait pour Alien, une bau­druche bal­lon­née, à la fois ter­ri­fiante et mal taillée, pa­taude. Le film lui-même est un monstre bien sûr, un or­ga­nisme com­po­site aux hu­meurs im­pré­vi­sibles ou dé­ré­glées. Ici, les san­glots d’une fa­mille en deuil peuvent vi­rer au nu­mé­ro de cirque, un clown de­ve­nir un guer­rier, un pois­seux ca­la­mar géant faire tran­quille­ment une sieste après avoir trop man­gé de corps hu­mains. Le monstre est une larve dis­pro­por­tion­née qui a mal tour­né. Une li­gnée à lui seul, un mu­tant sans pré­cé­dent ni vrai­sem­blable des­cen­dance. Un vieux bé­bé sale et or­phe­lin, qui doit bien faire sa vie, lui qui n’a de­man­dé à per­sonne de lui confé­rer une telle anatomie et de tels be­soins. Lui aus­si est par­fai­te­ment in­no­cent et cou­pable. Bong, avec The Host, em­brasse toute l’en­fance sans trier le bon grain de l’ivraie : ses élans vi­taux mais aus­si ses pul­sions plus obs­cures, sa dé­li­ca­tesse mais aus­si sa vo­ra­ci­té, sa fan­tai­sie et ses glaires. Dans Le Trans­per­ce­neige (2013), son avant-der­nier film, Bong noir­cit consi­dé­ra­ble­ment et peut-être ex­ces­si­ve­ment son trait. Le mé­lo et la co­mé­die ont dé­ser­té l’écran : le film ne boite pas comme les autres, est bien plu­tôt d’une déses­pé­rante ho­ri­zon­ta­li­té, celle d’un train convoyant les der­niers re­pré­sen­tants de l’hu­ma­ni­té, sur une terre dé­sor­mais com­plè­te­ment ge­lée. Les classes so­ciales sont stric­te­ment com­par­ti­men­tées, les oc­cu­pants des der­niers wa­gons étant des es­claves voués à ser­vir de carburant à l’en­semble, tan­dis qu’on se pré­lasse dans les voi­tures de tête – les seules à avoir le luxe des cou­leurs, quand les for­çats vivent les uns sur les autres, dans l’obs­cu­ri­té. À l’image du convoi an­thra­cite fi­lant sur une in­fi­nie ban­quise, c’est un film noir sur blanc, une sorte de Bra­sil ou de Char­lie et la cho­co­la­te­rie rin­cé de tout hu­mour, le la­bo­ra­toire d’une froide bru­ta­li­té – tout au­tant celle du sys­tème dé­crit que d’un sché­ma­tisme re­ven­di­qué : lorsque des re­belles re­montent le convoi, le train se fait camp d’ex­ter­mi­na­tion. Les vieux en­fants émargent dans les deux camps : du cô­té des nan­tis, des gosses ca­pri­cieux prêts à tout pour pré­ser­ver leur confort – dans le wa­gon dé­vo­lu à l’école, le sou­rire mièvre se fait as­sas­sin, via une ins­ti­tu­trice mi­traillant à tout va. Du cô­té des es­claves, des Da­vid Cop­per­field sa­cri­fiés, ré­gu­liè­re­ment en­le­vés pour en­tre­te­nir la fine ma­chi­ne­rie de la lo­co­mo­tive. Ce n’est pas la pre­mière fois, tant s’en faut, que Bong met en scène un sys­tème ar­bi­traire, les pro­cé­dures d’une ma­chine dic­ta­to­riale. C’est presque une constante chez lui : po­lice cor­rom­pue sous la dic­ta­ture sud-co­réenne pas­sée (Me­mo­ries of Mur­der), état d’ex­cep­tion mi­li­taire (The Host), au­jourd’hui une firme-abat­toir (Ok­ja)… L’as­pect en­fan­tin de ce ma­ni­chéisme n’est sans doute pas pour lui dé­plaire. Dans Le Trans­per­ce­neige tou­te­fois, il n’est plus pré­texte au jeu, le conte de­vient li­vide, ne donne plus à voir qu’une si­nistre en­tre­prise de mort. Comme l’en­fant mé­tal­lique d’A. I., le cinéma de Bong Joon-ho est in­dis­tinc­te­ment doux et dur. •

« Dans Me­mo­rie­sofMur­der, Song Kang-ho in­carne un adulte pué­ril. Les vieux en­fants sont im­pré­vi­sibles : on ne sait ja­mais si on peut se fier à eux. »

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