« Bong est un ac­ti­viste »

Cou­rant 2011, Bong Joon-ho se lance dans l’aven­ture du Trans­per­ce­neige et se sou­vient d’un an­cien ca­ma­rade de son école de cinéma, par­ti tra­vailler comme pro­duc­teur à Los An­geles. Une fa­çon de se sen­tir en sé­cu­ri­té et de ne pas perdre pied dans la jungle

So Film - - SECRETS DE FABRICATON - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR FER­NAN­DO GANZO

Toute l’école ne par­lait que de ça

J’ai gran­di en Amé­rique, mais après la fac, je suis par­ti en Corée pour in­té­grer la Ko­rean Film Aca­de­my of Arts (KAFA). Dans cette école, tout le monde par­lait d’un an­cien élève qui avait fi­ni ses études il y a quatre ans, lais­sant der­rière lui une forte im­pres­sion et pas mal de co­pains, un cer­tain Bong Joon-ho. Une sorte de lé­gende dont les courts-mé­trages se mon­traient dans les fes­ti­vals et étaient presque des clas­siques ins­tan­ta­nés du cinéma co­réen. Ce Bong ve­nait sou­vent sur les tour­nages de nos pe­tits films, juste nous voir, nous ra­me­ner des ca­fés, pa­po­ter. C’était notre grand frère, ce­lui qui nous prou­vait que c’était pos­sible. À chaque fois qu’il avait un nou­veau pro­jet, toute l’école ne par­lait que de ça. Et en même temps, il était vrai­ment co­ol. S’il pou­vait t’ai­der il le fai­sait et don­ner la prio­ri­té aux amis reste tou­jours son mot­to : ici, à Cannes, avec un agen­da rem­pli jus­qu’au bout, il a cher­ché à se li­bé­rer pour al­ler voir le film de son ami Laurent Can­tet.

Mon­tage en di­rect

Avec Le Trans­per­cer­neige, j’ai vu en­fin Bong en ac­tion : c’est quel­qu’un d’ex­trê­me­ment cha­ris­ma­tique, il de­vient le centre de tout. Sa fa­çon de tra­vailler était un peu in­ha­bi­tuelle. Il sto­ry­boarde ab­so­lu­ment tout, même les plans très courts. Et il tourne exac­te­ment ça, ni plus ni moins. Par­fois un ac­teur de­vait se pla­cer de­vant la ca­mé­ra et, dans la se­conde, c’était « Ac­tion ! – Cut ! » Cer­tains ont trou­vé ça ex­ci­tant. D’autres ont été un peu dé­sta­bi­li­sés. A le voir tra­vailler, on pense à quel­qu’un qui pré­pare mi­nu­tieu­se­ment une ligne de do­mi­nos sa­chant qu’il suf­fi­ra de tou­cher la pre­mière pour que tout s’en­chaîne. Et dès la pre­mière prise, c’est ça. Pour cette rai­son, la pré­sence d’un mon­teur sur le pla­teau est in­dis­pen­sable. Tout est im­mé­diate- ment mon­té en di­rect. Bong di­rige même de­puis la tente du mon­teur, à cô­té de lui et de son or­di­na­teur. Dès qu’il dit « elle est ok » , le mon­teur prend la prise et la monte. Et à la fin de la sé­quence, on la re­garde de bout en bout. Ce n’est qu’à ce mo­ment-là que Bong peut faire des ré­ajus­te­ments. Cette ap­proche chro­no­lo­gique du tour­nage, c’est l’idéal pour lui. Ed Har­ris était le der­nier ac­teur à nous re­joindre, pour la sé­quence fi­nale du film. On a pu lui mon­trer tout le film dé­jà mon­té jus­qu’à l’ar­ri­vée de son per­son­nage. Mais dans la pra­tique, un tour­nage stric­te­ment chro­no­lo­gique n’est presque ja­mais pos­sible. Ici, on a dû tour­ner le cli­max où les deux per­son­nages sortent en­fin du train très tôt, en Corée. On n’avait que deux ac­teurs pas en­core fa­mi­lia­ri­sés avec le film, un bout de prai­rie, rien d’autre. Et il fal­lait en ti­rer le mo­ment culmi­nant du film. J’ai sen­ti le stress gé­né­ra­li­sé, et toute la res­pon­sa­bi­li­té re­tom­bait sur Bong. S’il lou­pait ça, peut im­por­tait la suite : tout le film se­rait ra­té. À ce mo­ment-là, il est ve­nu me voir. Il m’a dit : « Donne-moi une ci­ga­rette. » C’est la seule fois de ma vie où je l’ai vu fu­mer. C’était sa fa­çon à lui de ne pas pé­ter un câble, de tout gar­der à l’in­té­rieur pour que les autres soient ras­su­rés. Toute la ten­sion était concen­trée sur cette clope.

Ipad Mas­ter

Un jour où nous étions en re­pé­rages pour Le Trans­per­ce­neige, il me ra­conte dans la voi­ture son idée de faire un film avec une pe­tite fille de la cam­pagne qui dé­barque à New York. Une fois le tour­nage fi­ni, Bong et Til­da ont beau­coup dis­cu­té pour ima­gi­ner ce film. C’est à ce mo­ment-là qu’il a par­lé aus­si d’un grand ani­mal. Bong sor­tait des des­sins faits par lui-même, des des­sins d’Ok­ja et de la pe­tite fille. On a com­pris qu’il s’agi­rait d’un film de Miya­za­ki avec de vrais ac-

teurs, ce qui était très ex­ci­tant. L’iPad a joué un rôle très im­por­tant à ce stade du tra­vail : Bong est une sorte de maître de l’iPad en fait. Il s’en sert en per­ma­nence, il a des mil­liers d’images et vi­déos. A force, c’est même de­ve­nu sa fa­çon de s’adres­ser aux ac­teurs.

Net­flix ? «Çaal­lait­pres­que­de­soi»

A l’été 2015, on avait dé­jà un scé­na­rio presque dé­fi­ni­tif, on avait Til­da (Swin­ton), Jake Gyl­len­haal et Paul Da­no confir­més, ain­si que Da­rius Khond­ji pour la pho­to, et on avait bien avan­cé sur le cas­ting de la pe­tite fille. Bref, on avait un pack prêt à être lan­cé. Une an­née plus tôt, on était avec Til­da et Bong dans un fes­ti­val à New York et à la table à cô­té, il y avait Ted

Sa­ran­dos et tous les autres de Net­flix. Ils sont ve­nus nous voir : Le Trans­per­ce­neige avait très bien mar­ché sur leur pla­te­forme et ils ai­maient beau­coup le film. Il y avait un bon fee­ling. Quand on a re­pris le contact, Net­flix était dé­jà en nette ex­pan­sion, l’Asie était un im­mense mar­ché pour eux et ils se lan­çaient aus­si sur la pro­duc­tion des films. Bref : ça al­lait presque de soi. Pour Bong et moi, le Hol­ly­wood des an­nées 70 ou la Nou­velle Vague fran­çaise étaient une ré­fé­rence ; avec Net­flix on s’est re­trou­vés proches d’un sys­tème sem­blable. L’âme soeur Til­da

Pour le per­son­nage de Til­da, boss de la com­pa­gnie qui com­mer­cia­lise les su­per co­chons, on s’est ins­pi­ré des fi­gures de pou­voir ac­tuelles. C’était dé­jà le cas avec son per­son­nage dans Le Trans­per­ce­neige, où on avait ob­ser­vé plu­sieurs lea­ders po­li­tiques du monde, no­tam­ment Kadha­fi, ses te­nues, ses uni­formes, sa fa­çon de par­ler aux masses. Til­da et Bong ont dé­ve­lop­pé une re­la­tion très spé­ciale. Deux per­sonnes ve­nues de coins op­po­sés de la pla­nète, qui se com­portent comme si elles étaient frère et soeur lors­qu’elles se re­trouvent. Ils ne pou­vaient pas se res­sem­bler plus dans leur fa­çon de voir le monde, y com­pris dans nos rap­ports aux ani­maux et à la na­ture. L’am­bi­tion, après la cen­sure

Pour com­prendre la fa­çon dont Bong voit le monde, il faut sa­voir que la cen­sure a été un gros pro­blème his­to­rique dans le cinéma co­réen jus­qu’en 1997, quand le pré­sident Kim Dae-jung (Prix No­bel de la paix, ndlr) est ar­ri­vé au pou­voir et a beau­coup re­lâ­ché la pres­sion du gou­ver­ne­ment. Avant cette ex­plo­sion, il y avait un quo­ta en Corée pour pro­té­ger l’in­dus­trie na­tio­nale. Au­jourd’hui, les films co­réens ont plus de spec­ta­teurs que les films amé­ri­cains de fa­çon très na­tu­relle. Ce­la a per­mis à Bong de gran­dir, d’être am­bi­tieux. Il ne peut pas s’em­pê­cher de pen­ser à chaque fois plus grand. Après l’épreuve du Trans­per­ce­neige, il di­sait qu’Ok­ja se­rait un pe­tit film. Je lui ai dit : « Mec, je ne sais pas ce que tu ap­pelles un pe­tit film, mais ce n’est

pas ça !» Il dit ça à chaque fois, mais avec l’ar­gent du Trans­per­ce­neige, on pou­vait faire dix films nor­maux en Corée. C’est comme quand Spiel­berg s’est dit qu’il pou­vait faire E.T. Le plus com­pli­qué, quand on bosse avec lui, c’est qu’il faut lui don­ner tout ce que son film de­mande et ça de­vient tou­jours plus grand. L’autre jour on dî­nait tous en­semble et j’ai de­man­dé à la femme de Bong quel tour­nage a été le plus dur pour lui. Et elle m’a ré­pon­du tout de suite : The Host. Son pre­mier film avec de gros ef­fets spé­ciaux. D’où une en­vie de redevenir pe­tit, sauf qu’elle est in­com­pa­tible avec sa fa­çon d’abor­der le cinéma... •

« Il di­sait qu’Ok­ja­se­rait un pe­tit film. Je lui ai dit : “Mec, je ne sais pas ce que tu ap­pelles un pe­tit film, mais ce n’est pas ça !” »

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