TER­RY TEXAS

Pour son der­nier film Song to Song, Terrence Ma­lick a tour­né sa ca­mé­ra vers Aus­tin. Fa­çon pour le réa­li­sa­teur de si­gner une ode à la ville où il a gran­di, où il conti­nue de vivre et, qui, à en croire ses proches l’ins­pire de plus en plus. Mais pour­quoi di

So Film - - DOSSIER - PAR AR­THUR CERF – ILLUS­TRA­TION : JU­LIEN LANGENDORFF

Joe Con­way ne va pas nous men­tir : il n’était pas exac­te­ment ce qu’on ap­pelle un ci­né­phile achar­né quand Terrence Ma­lick l’a ap­pe­lé pour la pre­mière fois en 1993. A ce mo­ment-là, son nom ne lui évo­quait d’ailleurs pas grand-chose. « C’était pen­dant le hia­tus entre Les Mois­sons du ciel et La Ligne rouge », pose le pro­fes­seur d’an­glais de la St Ste­phen Epi­sco­pal School, une école re­li­gieuse, per­chée sur une col­line, un peu à l’écart du tu­multe de la ville d’Aus­tin. Celle où le jeune Ter­ry a pas­sé ses an­nées ly­cée de 1955 à 1961. « Il m’a dit qu’il était un an­cien di­plô­mé. Il avait en­ten­du dire que j’étais le mec à contac­ter s’il vou­lait jouer au bas­ket avec les gens de l’école le jeu­di soir » , conti­nue Joe Con­way. Sa ré­ponse : « Bien sûr. On va t’in­té­grer dans l’équipe. C’est un plai­sir de te connaître. » Sur le ter­rain, Ter­ry se montre gent­le­man, dis­cret, et même, pour tout avouer, plu­tôt ha­bile dans l’exer­cice dé­li­cat du shoot à trois points. Joe Con­way com­plète le por­trait du grand ci­néaste en dis­ciple de Mi­chael Jor­dan ou, plus ré­cem­ment, LeB­ron James : « En tout cas il n’était pas du genre à faire son trou dans la dé­fense. » Le ci­néaste se montre tout de même plu­tôt af­fable sur le banc de touche : « Quand il ren­contre des gens, il parle sur­tout de lit­té­ra­ture, de musique ou d’or­ni­tho­lo­gie. » Le cinéma reste un su­jet pé­ri­phé­rique puisque Ma­lick fi­nit par an­non­cer à son co­équi­pier qu’il a réa­li­sé « quelques films dans les an­nées 1970 » . Mais Con­way ne le re­met tou­jours pas. Ma­lick lui parle alors de La Balade sau­vage. « Ja­mais vu. » Après tout, peu im­porte, le ci­néaste n’est pas ve­nu pour rou­ler des mé­ca­niques. « Quand il m’a contac­té pour jouer au bas­ket, c’était sur­tout une ma­nière pour lui de res­ter en contact avec St Ste­phen. »

Ethique chré­tienne et football amé­ri­cain

C’est un pré­sup­po­sé par­ta­gé par tous ceux qui ont, un jour, croi­sé Terrence Ma­lick sous le ca­gnard texan : le ci­néaste est at­ta­ché à la ville où il a gran­di. Vis­cé­ra­le­ment. À cet égard, son der­nier film a des al­lures d’hom­mage dé­fi­ni­tif à Aus­tin et à ses rues qui mêlent vieux bars où on passe de la coun­try jusque tard dans la nuit, start-ups de la tech’ et res­to ve­gans pour tout ce que ce bout d’Amé­rique compte de pro­to-hips­ters. Au point que le site amé­ri­cain Ea­ter a ré­cem­ment ré­per­to­rié les vingt et un res­tau­rants d’Aus­tin qui ap­pa­raissent dans Song to Song. « Ter­ry au­rait pu par­tir s’ins­tal­ler à New York ou à Los An­geles, il a même vé­cu à Pa­ris pen­dant plu­sieurs an­nées mais il ne s’y sen­tait pas chez lui. À Aus­tin, c’est dif­fé­rent » , pose le cé­ra­miste Jim Rom­berg, un ami d’en­fance. Lui a connu Terrence Ma­lick au ly­cée. A une époque où l’éti­re­ment de la ville n’avait pas en­core em­pié­té sur la ver­dure des col­lines du coin. Dans les an­nées 1950, la St Ste­phen Epi­sco­pal School était iso­lée dans le pay­sage val­lon­né. « Il fal­lait prendre une route ven­teuse et mon­ter une col­line pour ar­ri­ver à l’école qui sur­plom­bait un lac et une ri­vière, re­si­tue Jim Rom­berg. On fai­sait de longues ran­don­nées, la na­ture était par­tout au­tour de nous. » La vie sau­vage, aus­si. Le cé­ra­miste rem­bo­bine le temps jus­qu’à ces an­nées à la Hu­ck­le­ber­ry Finn, pas­sées à cap­tu­rer des ta­tous pour les plan­quer dans les dor­toirs, sous les draps des autres élèves. « Ter­ry pre­nait part à tout ça » , pour­suit Rom­berg qui l’a connu lors des en­traî­ne­ments de l’équipe de foot de l’école. Un lieu où la jour­née com­men­çait et se ter­mi­nait par un pas­sage à la cha­pelle et où les élèves sui­vaient les cours de Ch­ris­tian Ethics du ré­vé­rend Jim Tu­cker. « La re­li­gion était là mais elle n’avait rien d’op­pres­sant, in­siste Rom­berg. Ce n’était pas dog­ma­tique, on étu­diait l’éthique chré­tienne de la même ma­nière qu’on tra­vaillait sur L’At­trape-coeurs de Sa­lin­ger. » Tout un en­vi­ron­ne­ment qui au­rait, se­lon lui, for­mé l’es­prit du fu­tur ci­néaste. « Il y avait à la fois une forme de spi­ri­tua­li­té et le sen­ti­ment d’être seul au mi­lieu de la na­ture. »

Une vi­sion de la vie et des choses qui va s’ac­cen­tuer au cours de l’été 1961. A cette pé­riode, Ma­lick tra­vaille aux mois­sons. « Je pense que ça a dé­ve­lop­pé son sen­ti­ment d’iso­le­ment dans la na­ture, théo­rise doc­te­ment Jim Rom­berg. Et je me rap­pelle qu’il était fier d’avoir tra­vaillé aux cô­tés d’ou­vriers. » L’ex­pé­rience a même ins­pi­ré son se­cond film. A la jour­na­liste Yvonne Ba­by qui l’in­ter­vie­wait au mo­ment de la sor­tie des Mois­sons du ciel, il confes­sait : « Je n’avais pas ai­mé tra­vailler aux mois­sons, j’en gar­dais pour­tant un sou­ve­nir très chaud. Le sou­ve­nir du blé, de son va-et-vient dans les champs et de tous les gens que j’avais ren­con­trés. C’étaient pour la plu­part des pe­tits cri­mi­nels qui tra­vaillaient dans des fermes entre quatre et six mois puis s’en al­laient à Phoe­nix ou à Las Ve­gas afin de jouer le reste de l’an­née. » Au­jourd’hui, la même Yvonne Ba­by dé­crit un Ma­lick contem­pla­tif qui pas­sait

son temps le nez en l’air. « Il par­lait des fleurs, de la cou­leur d’un mur, des arbres et de la na­ture, dit-elle au­jourd’hui. Il par­lait aus­si beau­coup de cette ré­gion et de l’amour qu’il lui porte. » Avec un rien de nos­tal­gie vis-à-vis du Texas de son ado­les­cence. Jim Rom­berg l’a consta­té lors de ses der­niers re­pas avec Ma­lick. « Il y a quelques en­droits où il aime bien al­ler parce qu’ils lui sont fa­mi­liers et lui évoquent des sou­ve­nirs per­son­nels. » Quand il a vu The Tree of Life pour la pre­mière fois, le cé­ra­miste n’a d’ailleurs eu au­cun doute sur le fait que cette pe­tite ville texane de 5 000 ha­bi­tants re­pré­sen­tait, pour Ma­lick, une forme de pa­ra­dis per­du. « Il aime ces en­droits qui ont une iden­ti­té, où on vit sim­ple­ment, où les gens se connaissent les uns les autres et s’ap­pellent par leurs pré­noms, ce sont des choses qui ont de la va­leur pour lui. » Pour au­tant, Ma­lick ne s’est ja­mais ins­tal­lé à Smi­th­ville. « C’est un en­droit dé­si­rable pour lui mais ce n’est pas une ville qui vibre de la même ma­nière qu’Aus­tin, dé­crit Rom­berg. Aus­tin est tour­née vers le fu­tur, c’est un ter­ri­toire riche pour le cinéma. »

La bac­té­rie toxique de Bar­ton Springs

Mais Aus­tin met aus­si très en avant son fes­ti­val South by Sou­th­west. Cette ma­ni­fes­ta­tion est même une au­baine dès qu’il s’agit de faire rayon­ner ce bout d’Amé­rique hors des fron­tières du Texas – un état qui res­semble presque à un pays à lui tout seul. Rien d’éton­nant donc que Terrence Ma­lick ait choi­si le SXSW pour sa pre­mière in­ter­ven­tion de­puis trente ans. Rien d’éton­nant, et même tout à fait lo­gique si l’on suit le re­cen­trage du ci­néaste sur son ter­ri­toire in­time. Car dès les an­nées 90, Terrence Ma­lick com­mence à s’in­ves­tir dans la com­mu­nau­té cinéma d’Aus­tin. Pour ce­la, il se lance dans une re­cherche ja­mais bou­clée d’as­pi­rants ci­néastes, scé­na­ristes et mon­teurs. En un mot, de jeunes ta­lents pas en­core broyés par Hol­ly­wood et ses mé­thodes conven­tion­nelles. Plu­sieurs membres de son équipe, comme le mon­teur Shane Ha­zen, sont d’ailleurs pas­sés par la Aus­tin Film So­cie­ty, créée par le réa­li­sa­teur Ri­chard Link­la­ter pour en­cou­ra­ger la pro­duc­tion in­dé­pen­dante lo­cale. « Je pro­je­tais les rushes de Tree of Life pour Terrence Ma­lick, sa pro­duc­trice Sa­rah Green et le di­rec­teur de la pho­to­gra­phie Em­ma­nuel Lu­bez­ki, pose le mon­teur. Très vite, j’ai fait leur connais­sance, je me suis re­trou­vé sta­giaire sur Tree of Life et de­puis, j’ai tra­vaillé sur À la mer­veille et Song to Song. » Quand Joe Con­way a ren­con­tré Ma­lick, il écri­vait des pièces de théâtre et des nou­velles qui étaient mises en scène à St Ste­phen. « Il est ve­nu voir une re­pré­sen­ta­tion qui tour­nait au­tour d’une his­toire d’étu­diants de l’école, dit le pro­fes­seur d’an­glais. Il m’a dit qu’il avait ai­mé les dia­logues et que si je vou­lais me tour­ner vers les scé­na­rios, il pour­rait m’ai­der. Je croyais qu’il plai­san­tait mais j’ai ap­pris plus tard que lui et son pro­duc­teur cher­chaient de jeunes scé­na­ristes. » Peu de temps après sa ren­contre avec Con­way, Ma­lick ren­con­trait des membres du Mi­che­ner Cen­ter for Wri­ters de l’uni­ver­si­té du Texas. Le but : en­cou­ra­ger les étu­diants à écrire des scé­na­rios ins­pi­rés de textes de la lit­té­ra­ture clas­sique mais dont les in­trigues se dé­rou­le­raient au Texas. Et faire d’Aus­tin une sorte de la­bo­ra­toire d’écri­ture scé­na­ris­tique en somme. Ins­pi­ré de Fran­çois le Cham­pi de George Sand, le wes­tern Red Wing, écrit par Kathleen Oril­lion a ain­si été pro­duit par Terrence Ma­lick. De même, en 2002, il ap­pro­chait la jeune Lau­ra Dunn au su­jet d’un do­cu­men­taire qu’il sou­hai­tait dé­ve­lop­per au­tour des Bar­ton Springs d’Aus­tin, une grande pis­cine pu­blique ac­cu­sée par les en­vi­ron­ne­men­ta­listes d’être conta­mi­née par une bac­té­rie toxique. « Pour Ter­ry, cet en­droit re­flète les chan­ge­ments à Aus­tin, di­sait ré­cem­ment la réa­li­sa­trice du do­cu­men­taire The Un­for­seen au Texas Month­ly. Il m’a dit de re­gar­der les Bar­ton Springs comme quelque chose que Dieu nous a don­né et de consta­ter ce que nous en avons fait. » Un sou­ci qui ne l’a ja­mais tout à fait quit­té et qu’on re­trouve aus­si bien dans La Ligne rouge et Knight of Cups, que dans son ré­cent do­cu­men­taire Voyage of Time. Au mo­ment de la sor­tie des Mois­sons du ciel en 1979, Ma­lick dé­cri­vait à Yvonne Ba­by sa dif­fi­cul­té à vivre dans une Amé­rique de plus en plus ur­ba­ni­sée, dans un monde, à ses yeux, de moins en moins at­trayant. « Nous vi­vons des mo­ments tel­le­ment sombres et nous per­dons peu à peu nos es­paces ou­verts. Nous avions tou­jours l’es­poir, l’illu­sion qu’il y avait un en­droit où l’on pour­rait vivre, où l’on pour­rait émi­grer et al­ler en­core plus loin. La terre vierge, c’est l’en­droit où tout semble pos­sible, où la so­li­da­ri­té existe – et la jus­tice – où les ver­tus sont liées à cette jus­tice. Dans la ré­gion où j’ai été éle­vé, cha­cun res­sen­tait ce­la très fort. » Ne reste plus, dès lors, que le cinéma pour re­pro­duire ce « sen­ti­ment d’es­pace » en voie d’ex­tinc­tion. • TOUS PRO­POS RE­CUEILLIS PAR A. C. ET S. C., SAUF MENTIONS. LES CI­TA­TIONS DE TERRENCE MA­LICK SONT EX­TRAITES DE QUINZE HOMMES SPLEN­DIDES DE YVONNE BA­BY ( GAL­LI­MARD).

Il aime ces en­droits où on vit sim­ple­ment, où les gens se connaissent les uns les autres et s'ap­pellent par leurs pré­noms.'' JIM ROM­BERG, AMI D’EN­FANCE DE TERRENCE MA­LICK

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