L'OURS DAN­SANT

Avant d’être un ci­néaste es­thète, Terrence Ma­lick était sur­tout un mé­lo­mane aver­ti. Un goût pour la musique qui l’a sui­vi tout au long de sa car­rière, des bars en­fu­més d’Aus­tin où il dan­sait la coun­try jus­qu’aux fes­ti­vals ré­ser­vés aux hips­ters iro­niques d

So Film - - DOSSIER - PAR SI­MON CLAIR

ouze se­condes. Ni plus, ni moins. C’est bien suf­fi­sant pour écor­ner un mythe. Pos­tée le 19 no­vembre 2012 sur la pla­te­forme YouTube, la vi­déo n’est ni longue ni re­mar­quable. On y voit la scène du Bro­ken Spoke, un bar d’Aus­tin au Texas, sur la­quelle un groupe de coun­try ba­lance un swing aux fortes odeurs de cam­brousse amé­ri­caine. Dans la salle, cinq ou six couples d’âges dif­fé­rents se tournent au­tour avec plus ou moins d’adresse, éclai­rés par le néon rouge d’une pu­bli­ci­té pour les bières Bud Light. Cette say­nète as­sez ba­nale semble tout de même créer un vé­ri­table émoi sur YouTube, à en ju­ger par les com­men­taires et les 40 000 vues que to­ta­lise la vi­déo. Car par­mi les dan­seurs, le temps de quelques mal­heu­reuses se­condes, les plus ci­né­philes des in­ter­nautes peuvent re­con­naître une sil­houette bien connue car plus que fan­tas­mée au fil des an­nées : celle de Terrence Ma­lick. Au bras de sa femme, le ci­néaste le plus se­cret d’Hol­ly­wood n’a rien de l’ar­tiste mys­té­rieux qu’on dé­crit sou­vent : il est tout sim­ple­ment un mon­sieur de 70 ans, un peu be­don­nant et vi­si­ble­ment content de pas­ser son sa­me­di soir au Hon­ky Tonk. En ré­su­mé, un Texan comme un autre. Ou presque. Car pour les gens qui s’ac­tivent sur le dan­ce­floor, cet homme n’est pas un in­con­nu pour au­tant. S’il n’est peut-être pas le grand Terrence Ma­lick, il est au moins « l’Ours dan­sant » . Un sur­nom qu’il se trim­balle de­puis le ly­cée à cause de son dé­han­ché ir­ré­sis­tible, qui dé­marre à la moindre note de musique.

Blind test sym­pho­nique

L’his­toire d’amour entre Terrence Ma­lick et la musique com­mence dès l’école. À l’époque, il col­lec­tionne sur­tout les disques de musique clas­sique et or­ga­nise des blind tests avec ses amis. Ob­jec­tif : dé­ter­mi­ner qui de la bande sau­ra re­con­naître le plus vite pos­sible telle sym­pho­nie, telle so­nate ou tel opé­ra. Par­mi ses pièces pré­fé­rées le jeune mé­lo­mane compte dé­jà des oeuvres de goût comme la suite pour pia­no Ta­bleaux d’une exposition de Mo­dest Mous­sorg­ski ou Le Car­na­val des ani­maux de Ca­mille Saint-Saëns. Rien d’éton­nant donc à ce que la musique ait joué un rôle aus­si dé­ter­mi­nant dans sa car­rière. « Mettre une bande son ma­gni­fique sur des images ma­gni­fiques ne marche pas tou­jours. Ça crée une sorte de confron­ta­tion, ana­lyse le com­po­si­teur Ha­nan Town­shend, qui a tra­vaillé sur les B.O. de Tree of Life, À la mer­veille et Knight of cups. Ter­ry pense que la musique ne doit pas en faire trop. Elle doit res­ter simple. Il me di­sait sou­vent : “Es­saie d’écrire en­core plus sim­ple­ment que ce que tu pour­rais ima­gi­ner.” Il me de­man­dait de sim­pli­fier, de re-sim­pli­fier, jus­qu’à ce qu’il ne reste plus que deux ins­tru­ments. C’est quelque chose qu’on vous dé­con­seille de faire dans les écoles de musique. » Mais le ci­néaste ne s’in­ter­dit pas pour au­tant quelques mo­ments de grâce où la musique prend le pas sur tout le reste, comme avec les choeurs mé­la­né­siens de La Ligne rouge ou sur­tout avec l’im­pres­sion­nant La­cri­mo­sa de Zbi­gniew Preis­ner, lors de la créa­tion de l’uni­vers dans The Tree of Life. Mais à en croire cer­tains, Ma­lick peut aus­si être un in­ter­lo­cu­teur ter­rible lors­qu’il s’agit de musique. Peu de temps après la sor­tie en salle du film Le Nou­veau Monde en 2005, le cé­lèbre com­po­si­teur de B.O. James Hor­ner s’em­por­tait dans une in­ter­view pour Film Mu­sic Ra­dio : « Nous avions fi­ni la bande ori­gi­nale du film et il a ab­so­lu­ment tout dé­mon­té. La B.O. n’avait plus au­cun sens alors il a com­men­cé à mettre du Wa­gner sur cer­taines scènes, ou du Mo­zart au mo­ment d’une at­taque d’In­diens. Tout le monde pen­sait qu’il était de­ve­nu fou. À ce mo­ment-là, j’ai aban­don­né. Je lui ai juste dit : “Je t’em­merde. Moi j’ai fait ma B.O., je me casse.” De toute ma vie, je n’ai ja­mais été aus­si dé­çu par un réa­li­sa­teur. »

Fuck you Val Kil­mer

Mais der­rière ses airs de papy lou­foque éru­dit, Terrence Ma­lick est aus­si un ama­teur de pop tor­ride. Sam Press­man, ac­teur et fils du pro­duc­teur Ed Press­man se rap­pelle un dî­ner de Thanks­gi­ving pen­dant le­quel le ci­néaste van­tait ou­ver­te­ment les mé­rites de la chan­son Talk Dir­ty de Ja­son De­ru­lo : « Il n’est ni un snob ni quel­qu’un qui va dire : “Voi­là ce que j’aime et je n’écoute rien d’autre.” Ce mor­ceau de Ja­son De­ru­lo est as­sez re­pré­sen­ta­tif de ça. Quelque chose qu’on au­rait ten­dance à consi­dé­rer comme de la pop un peu cheap peut être quand même fas­ci­nant pour lui. » Sur son der­nier film ti­tré Song to Song, Terrence Ma­lick semble d’ailleurs plus hyp­no­ti­sé que ja­mais par le mé­lange d’exu­bé­rance et d’in­no­cence propre à la pop et aux cul­tures jeunes. « Est-il pos­sible de vivre dans ce monde en al­lant d’un ins­tant à l’autre, d’une chan­son à l’autre ? » s’y in­ter­roge le per­son­nage joué par Roo­ney Ma­ra. C’est en tout cas ce que le cé­lèbre réa­li­sa­teur semble avoir fait en pro­me­nant sa ca­mé­ra et son cas­ting de rêve (Ryan Gos­ling, Mi­chael Fass­ben­der, Na­ta­lie Portman, etc.) le long des scènes de fes­ti­vals d’Aus­tin, au South by Sou­th­west, au Fun Fun Fun Fest et au Aus­tin Ci­ty Li­mits Fes­ti­val. Au fil de cette dé­am­bu­la­tion aus­si vi­suelle que mu­si­cale, on croise les vi­sages connus de John Ly­don, Ig­gy Pop ou Pat­ti Smith qui passent à l’écran comme au­tant de dé­cors dans un road mo­vie. Ja­red Swilley, chan­teur bas­siste du groupe de ga­rage punk The Black Lips et im­mense fan de La Balade sau­vage, se rap­pelle d’ailleurs avoir dis­cu­té riff de gui­tare avec Ma­lick, avant que son groupe ne monte sur scène : « Il est in­col­lable sur la scène ga­rage psy­ché­dé­lique du Texas des an­nées 60. The 13th Floor Ele­va­tors, c’est son truc. » Il n’en fal­lait pas plus pour que le réa­li­sa­teur dé­cide au der­nier mo­ment de filmer en plein mi­lieu du concert des Black Lips et en­voie sur scène Val Kil­mer pour jouer un rock’n’roll ani­mal de­vant un pu­blic mé­du­sé. « Il a pris mon micro et a com­men­cé à dire n’im­porte quoi. Puis il a sor­ti une tron­çon­neuse d’on ne sait où, il a ba­lan­cé les gui­tares par terre et il a fi­ni par se cou­per les che­veux avec un im­mense cou­teau. Sa pres­ta­tion était beau­coup plus sau­vage que ce que j’au­rais cru de lui » , glousse Ja­red Swilley en se re­mé­mo­rant le hap­pe­ning. Il en­chaîne : « Les gens dans le pu­blic ne com­pre­naient pas ce qu’il se pas­sait. Du coup, cer­tains ba­lan­çaient des trucs sur scène en criant “Fuck you Val Kil­mer !” Ils ne réa­li­saient pas qu’il s’agis­sait du pro­chain film de Terrence Ma­lick, le pro­jet était res­té as­sez se­cret. Mais bon, c’est com­pli­qué de gar­der un se­cret quand tu as au­tant de monde qui re­garde ce qui se passe. » En tout cas, Terrence Ma­lick, lui, n’était pas sur scène. Ni même à cô­té. Sur les vi­déos prises par les spec­ta­teurs de ce concert ab­surde, c’est bien son chef opé­ra­teur qui ma­nie alors l’énorme ca­mé­ra sous le nez de Val Kil­mer et des Black Lips. De là à pen­ser que l’Ours s’était payé un bon vieux po­go des fa­milles au mi­lieu de la fosse... •

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