SEAN FLYNN, DANS L’EN­FER DU VIET­NAM

Le 6 avril 1970, Sean Flynn a dis­pa­ru sur la High­way One dans le bas du Cam­bodge. Sans lais­ser de trace. L’homme de 29 ans avait pris son ti­cket pour la guerre du Viet­nam en tant que pho­to re­por­ter. Un ha­sard ? Par for­cé­ment quand on a été le fils de la s

So Film - - SOMMAIRE - PAR RA­PHAEL MALKIN

Sto­ry. Le 6 avril 1970, Sean Flynn a dis­pa­ru sur la High­way One dans le bas du Cam­bodge. Sans lais­ser de trace. L'homme de 29 ans avait pris son ti­cket pour la guerre du Viet­nam en tant que pho­to re­por­ter. Un ha­sard ? Par for­cé­ment quand on a été le fils de la su­per­star hol­ly­woo­dienne du film d'aven­ture Errol Flynn et qu'on a tou­jours pré­fé­ré l'odeur de la mort et du dan­ger à la vie du père. Ré­cit.

Fi­chue High­way One. Dans le bas du Cam­bodge, là où le vert de la jungle se fait monstre, cet en­droit res­semble à un long ru­ban de gou­dron ren­du gris par le temps qui ser­pente vers le sud. Ici cent soixante-sept ki­lo­mètres d’une ligne fi­lante qui, par­tant de la ca­pi­tale Ph­nom Penh, vient bu­ter sur la fron­tière viet­na­mienne, via les pro­vinces de Prey Veng et de Svay Reng. Une route cou­vée par un ciel bas et lourd, et per­pé­tuel­le­ment noyée dans un nuage de pous­sière ocre sou­le­vé par des mo­tos pé­ta­ra­dantes que l’on che­vauche ici sans casque. Une route han­tée, aus­si. À une époque, le long de la High­way One, on a dis­pa­ru. Avril 1970 : c’était le temps dur de la guerre, celle du Viet­nam, et en quelques jours à peine une di­zaine de bons­hommes rou­lant sur cette voie se sont éva­nouis dans la na­ture. Tous étaient re­por­ters : les Fran­çais Gilles Ca­ron, Claude Har­pin et Guy Han­no­teaux, les Ja­po­nais Aki­ra Ku­sa­ka et Yu­ji­ro Ta­ja­ji ou bien l’Al­le­mand Die­ter Bel­len­dorf. Par­mi les dis­pa­rus, il y a aus­si ce type plein d’al­lure por­tant un cha­peau vert aux bords re­trous­sés, des lu­nettes de so­leil, un élé­gant fou­lard rouge, une mous­tache de cor­saire. Sur les images, il a les fesses fer­me­ment po­sées sur une grosse bé­cane et s’ap­prête à pré­ve­nir une ca­mé­ra qu’il s’agit de ne pas s’aven­tu­rer trop loin sur la High­way One sous peine de se re­trou­ver aux prises avec les Viet­congs. Avant de par­tir au front d’un coup de pé­dale. Sean Flynn. « Il a eu un des­tin hé­roïque, dit au­jourd’hui sa fian­cée de l’époque, la fran­çaise Coo­ky De­bi­dour. Sean avait la même na­ture que son père. »

Sean Flynn avait 29 ans et était pho­to­graphe. Il était aus­si, et sur­tout, le fils d’un ogre sa­cré, roi de l’aven­ture : Errol Flynn. Quand même, qui ne se sou­vient pas de ce co­mé­dien d’avant, à la fois gen­til­homme et bel­lâtre à la fois, qui a ré­gné pen­dant un temps sur le tout Hol­ly­wood à force de vi­re­voltes maî­tri­sées ? Il faut pen­ser à l’illustre Ca­pi­taine Blood de Mi­chael Cur­tiz, bo­bine noire et blanche de 1935 dans la­quelle Errol Flynn porte des che­mises à ja­bot et s’im­pose en prince des An­tilles du bout de son fleu­ret, ou bien en­core Les Aven­tures de Ro­bin des Bois, tou­jours de Mi­chael Cur­tiz où, cette fois, il ap­pa­raît en col­lant vert et offre au cé­lèbre per­son­nage une vis­ta toute en sou­rires. C’était en 1938. Jus­qu’en 1959, an­née de sa mort, Errol Flynn a été pi­rate, mer­ce­naire, of­fi­cier, gué­rille­ro, boxeur. Il a sur­tout été une idole éter­nelle du cinéma amé­ri­cain. Sean Flynn était comme son père. Même beau­té presque so­laire. Même taille de cham­pion, mâ­choire ai­gui­sée, et longs sour­cils cou­leur de jais. « Im­pos­sible de po­ser ses yeux sur Sean sans pen­ser à son père » , note Perry Dean Young, un vieux jour­na­liste de l’United

Press Agen­cy, com­père de Flynn au cours de cette épo­pée viet­na­mienne et qui lui a consa­cré un livre, Two of the Mis­sing. « En­fin, pour­suit le re­por­ter, tan­dis que son père a seule­ment pris des risques sur les pla­teaux de tour­nage, lui les a vé­cus en vrai. » Sur le ter­rain, cette brousse luxu­riante la­bou­rée par les coups de mor­tiers et de mi­traille, Sean Flynn avait la ré­pu­ta­tion d’ap­pro­cher ses ob­jec­tifs au plus près des bruits et des morts. Par­mi les com­pa­gnons de vi­rée que le fils d’Errol comp­tait au Viet­nam, se trou­vait éga­le­ment le fa­meux Tim Page. « Tim Page le din­go » ou en­core « cet en­foi­ré de Tim Page » comme les bi­dasses amé­ri­cains ai­maient ap­pe­ler dans leurs tran­chées ce drôle de pho­to­graphe an­glais tant ce­lui-ci ai­mait tra­vailler là où il pou­vait mou­rir à tout ins­tant. Une ré­pu­ta­tion que ce­lui qui a ins­pi­ré le per­son­nage fol­dingue joué par Den­nis Hop­per dans Apo­ca­lypse Now fixe, lui, en de­çà de celle de Sean Flynn : « Il était ce­lui qui se dé­brouillait tou­jours pour ac­com­pa­gner les uni­tés dont le tra­vail com­por­tait le plus de risques. Il était le plus fort pour s’ap­pro­cher du dan­ger. » Pour ra­me­ner des pho­tos, Sean Flynn a été ain­si le seul à s’être em­bar­qué au­tant de fois dans la roue des fa- meux « lurp » , les hommes de la Long Range Re­con­nais­sance Pa­trol, char­gés de par­cou­rir les ter­ri­toires en­ne­mis en éclai­reurs et dont on ra­conte que pour un homme tué de leur cô­té, plus de quatre cents en­ne­mis pou­vaient tom­ber dans le ma­quis d’en face. Aus­si, à cha­cune de ces pé­rilleuses sor­ties, Sean Flynn se dé­brouillait pour se faire re­mar­quer en se te­nant aux aguets, aux cô­tés de ceux qu’il consi­dé­rait comme ses frères d’armes. « Sean Flynn au­rait été mi­li­taire, nous l’au­rions ci­té pour acte de bra­voure. Mais la seule chose que l’on pou­vait faire, c’était de lui payer une bou­teille de scotch de re­tour à la base » , a ra­con­té un jour un of­fi­cier à Perry Dean Young. « En réa­li­té, le Viet­nam marque le dé­but de sa vie, dé­taille Coo­ky De­bi­dour. Avant ça, il n’avait pas d’his­toire per­son­nelle. »

Une bande d’égor­geurs

1961. Presque dix ans avant de fon­cer sur le dur croû­teux de la High­way One, voi­là Sean Flynn dans les al­lées pa­vées de Duke, à Du­rham. Ce­la fait alors un an que le jeune homme étu­die au sein de cette pres­ti­gieuse Uni­ver­si­té de Ca­ro­line du Nord re­con­nais­sable entre mille grâce à cette haute cha­pelle trô­nant en plein coeur du cam­pus. À Duke, Sean Flynn est un gar­çon po­pu­laire parce qu’il est beau et, sur­tout, parce qu’il est le fils de ce père dont tout le monde connaît les faits d’armes hol­ly­woo­diens. À tel point d’ailleurs qu’on l’in­tro­nise ra­pi­de­ment pré­sident de sa pro­mo­tion sans lui de­man­der son avis. « Tous avec Flynn » , comme disent alors les étu­diants, fiers qu’ils sont de sa­voir qu’une tête étoi­lée fi­gure dans leurs rangs. C’est à cette époque que l’on vient alors cher­cher Sean Flynn afin de lui pro­po­ser d’al­ler faire l’ac­teur à l’Ouest. Le réa­li­sa­teur Mi­chaël Cur­tiz sou­hai­te­rait ain­si que Sean prenne le re­lais de son dé­funt père et joue le rôle prin­ci­pal dans la suite du Ca­pi­taine Blood. Sean Flynn n’a ja­mais été trop pas­sion­né par le cinéma et en­core moins par ce­lui de son père. Pré­sident de pro­mo­tion mal­gré lui, il est avant toute chose un gar­çon un peu ta­ci­turne, pas vrai­ment dra­gueur, qui n’ap­pré­cie rien plus que lire dans son coin et écou­ter de la musique. Ce­ci dit, c’est là un ca­rac­tère qui ne l’em­pêche au­cu­ne­ment d’ac­cep­ter cette pro­po­si­tion in­édite et de quit­ter pré­ci­pi­tam­ment Du­rham avant même la fin de sa deuxième an­née d’étude. « Sean avait peut-être la vo­lon­té de prou­ver quelque chose à son père dis­pa­ru, tout en dé­cou­vrant sa vie. Il ne le connais­sait pas vrai­ment » , ex­plique Perry Dean Young. Sean Flynn n’a ja­mais vé­cu avec son père. Tan­dis que ce der­nier flam­bait à Hol­ly­wood, Flynn ju­nior, lui, gran­dis­sait à l’autre bout du pays. Une jeu­nesse en Flo­ride, sous les palmiers bour­geois de Palm Beach où sa mère avait choi­si de s’ins­tal­ler si­tôt son divorce avec Errol Flynn pro­non­cé. Li­li Da­mi­ta, une co­mé­dienne pa­ri­sienne que le Ca­pi­taine Blood avait ren­con­trée sur le pont de ce ba­teau qui l’em­me­nait cher­cher la bonne for­tune en Amé­rique, s’était ain­si ju­ré d’éle­ver son fils, né un an avant le divorce, en 1940, aus­si loin que pos­sible de ce ma­ri vo­lage. Du temps où Sean Flynn était ado­les­cent, il ar­ri­vait à son père de l’em­bar­quer aux Ba­léares ou en Ja­maïque, le long de ces plages où mouillait son yacht, le Za­ca. Quelques mo­ments au cours des­quels le père n’a, en réa­li­té, ja­mais vrai­ment prê­té at­ten­tion à son fils, se conten­tant par­fois seule­ment de l’ame­ner à des fêtes où, pres­sé avec plai­sir par une co­hue de jeunes filles en­thou­siastes, il pou­vait dis­pa­raître sans pré­ve­nir. « La seule chose qu’ait vrai­ment faite Errol pour son fils, c’est de l’avoir em­me­né au bordel » , a-t-on cou­tume de dire.

Sur une pi­rogue

En stu­dio à Du­rham-Los An­geles, Sean Flynn passe plu­sieurs es­sais sous le nom de « Steve French » afin que les langues de vi­pères du lan­der­neau ne sifflent pas. Et, bien­tôt, il signe un contrat de 1 000 dol­lars pour te­nir l’af­fiche dans Le Fils du Ca­pi­taine Blood. Las, dès la sor­tie du film, les cri­tiques tirent à bout por­tant sur la per­for­mance de ce fils pas tout à fait pro­digue. « Sean n’est pas as­sez che­vron­né pour être le lea­der d’une bande d’égor­geurs. Il lui manque quelque chose en tant que pi­rate. Il n’est pas sans peur comme pou­vait l’être Errol » , titre ain­si sé­vè­re­ment le New York Dai­ly News. Mais ce pre­mier couac ne re­froi­dit en rien une ri­bam­belle de pro­duc­teurs qui conti­nuent d’ima­gi­ner en Sean la pos­si­bi­li­té de ca­pi­ta­li­ser sur un sou­ve­nir glo­rieux. Sean Flynn est ac­teur, alors il voyage. Il tourne au Mexique, en Es­pagne ou bien en France, en Ita­lie. Il flambe, aus­si : à Los An­geles, on le voit en Ja­guar et on l’en­tend ti­rer en l’air avec ces pis­to­lets qu’il col­lec­tionne. Comme son père. Mais la com­pa­rai­son avec Errol Flynn s’ar­rête là : au­cun des films dans les­quels joue le fis­ton ne vient ja­mais s’aven­tu­rer du cô­té des som­mets du box-of­fice. Ce sont des pe­tites pro­duc­tions, sou­vent dé­ve­lop­pées par des équipes eu­ro­péennes de se­conde zone, qui par­fois ne sortent même pas aux Etats-Unis. Le train de Ber­lin est ar­rê­té en 1962, Le Temple de l’élé­phant blanc l’an­née sui­vante puis Voir Ve­nise et cre­ver en 1964 sont tous au­tant de films au kitsch ter­rible, sans ma­tière, pen­sés à des an­nées-lu­mière des pro­jets am­bi­tieux de wes­terns que

« Il était le plus fort pour s’ap­pro­cher au plus près du dan­ger » Tim Page au su­jet de Sean Flynn

l’on tourne ces mêmes an­nées. La vé­ri­té, aus­si, c’est que Sean Flynn dé­teste cette vie de co­mé­die. « D’abord, il trou­vait tous ces films in­in­té­res­sants mais en plus il souf­frait ter­ri­ble­ment en fai­sant ça. Il avait hor­reur du cinéma. De­puis le dé­but, il ne se sen­tait pas ac­teur » , note Coo­ky De­bi­dour qu’il ren­contre à cette époque, lors d’un bal don­né à Pa­ris. Pour dire vrai, Sean Flynn veut au­tant cou­per avec ce « monde plas­tique » qui a for­gé la re­nom­mée de son pa­ter­nel que par­tir à l’aven­ture, la vraie. Alors qu’il se trouve au Sri Lan­ka, sur le tour­nage du Temple de l’élé­phant blanc, il s’éclipse chaque soir dans les ruelles de ces vil­lages four­millants où l’équipe de tour­nage s’est ins­tal­lée. Et il n’est ja­mais au­tant ra­vi que lors­qu’il faut s’ap­pro­cher de la jungle le temps d’une scène. « Il y avait des boas, des rep­tiles et des oi­seaux ter­ribles et lui sem­blait at­ti­ré par tout ça. C’était les mo­ments où il était le plus heu­reux. Il sem­blait fas­ci­né par ce pays loin­tain parce qu’il était sen­si­ble­ment dif­fé­rent d’Hol­ly­wood » , se sou­vient l’ac­trice Marie Ver­si­ni qui joue alors cette prin­cesse in­dienne que Sean Flynn, san­glé dans un uni­forme rouge d’of­fi­cier de l’ar­mée co­lo­niale bri­tan­nique, est char­gé de sau­ver des griffes d’une secte. Un rôle pro­vi­den­tiel que le fils d’Errol Flynn en­file même avec ai­sance dans la vraie vie lorsque Marie Ver­si­ni se re­trouve cette fois aux prises avec des cro­co­diles rô­dant sous l’eau d’une ri­vière ner­veuse. « Nous étions sur une pi­rogue qui a cha­vi­ré. Je me suis re­trou­vée à l’eau. Ma robe était coin­cée, je n’ar­ri­vais pas à re­mon­ter à la sur­face. Sean a sau­té pour me sau­ver. Je lui dois la vie » , ra­conte ain­si la co­mé­dienne avant de pré­ci­ser : « Il était plus aven­tu­rier qu’ac­teur. » D’ailleurs la vie de Sean Flynn res­semble de moins en moins à une fa­ran­dole de tour­nages et de plus en plus à une suc­ces­sion in­tense de voyages, d’ex­pé­riences et de tro­phées. Au Pa­kis­tan, il passe des heures per­ché au som­met d’un arbre épiant un tigre vo­race qu’il fi­nit par tuer d’un coup de fu­sil. Du Kenya, il re­part avec des cornes d’élé­phants en ban­dou­lières. Et à Pa­ris, dans l’ap­par­te­ment de la rue Ni­co­las-Chu­quet qu’il a ré­cu­pé­ré de sa grand-mère pa­ri­sienne, il ex­pose der­rière la vi­trine d’une ar­moire plu­sieurs armes, dont un M-16. Là, il dis­pose aus­si d’une col­lec­tion d’ap­pa­reils pho­tos, puis­qu’il a dé­ci­dé que la pho­to­gra­phie de­vrait dé­sor­mais oc­cu­per une bonne par­tie de sa rou­tine.

Fé­vrier 1965. Les Amé­ri­cains dé­barquent par contin­gents en­tiers au Sud du Viet­nam afin de contrer les of­fen­sives Viet­congs ve­nues du Nord. A cette époque, Sean Flynn a 26 ans. Jus­qu’ici il a réus­si à être exemp­té de ser­vice mi­liaire au sein de l’US Ar­my grâce aux bons of­fices d’un gé­né­ral amé­ri­cain. Main­te­nant, il veut à tout prix par­tir au Viet­nam les­té de ses ob­jec­tifs. Comme il a cou­tume de le dire, « la seule grande aven­ture, c’est celle de la guerre et de la mort » . Dé­brouillard, il ob­tient un ordre de mis­sion de l’heb­do­ma­daire Pa­ris Match, à qui il pro­met de ra­me­ner un pa­pier que les édi­teurs s’ima­ginent dé­jà in­ti­tu­ler « Le Fils de Ro­bin des Bois au Viet­nam » . « Ceux qui dé­bar­quaient au Viet­nam cher­chaient tous un truc. Sean, lui, sem­blait avoir be­soin de la guerre pour sa­voir qui il était » , note le pho­to­graphe Tim Page. La vio­lence pour ca­cher la beau­té

Cos­tume sur les épaules, ap­pa­reil pho­to en ban­dou­lière

et ra­quette de tennis sous le coude, Sean Flynn est un jeune homme qui ar­rive en go­guette à Sai­gon, ville d’en­fer du Sud-Viet­nam grouillante de ma­rines har­na­chés et de tout ce que la guerre peut at­ti­rer de des­pé­ra­dos as­soif­fés de sen­sa­tions. Dans l’une des pre­mières lettres qu’il écrit à sa mère de­puis une chambre sans fe­nêtre d’un hô­tel mi­teux, il dit d’ailleurs : « Je suis aus­si per­du dans cette guerre que dans cette ville. » À Sai­gon, sur la ter­rasse du Rex Ho­tel où l’État-ma­jor amé­ri­cain pré­sente un brie­fing quo­ti­dien aux jour­na­listes du monde en­tier ve­nus cou­vrir le conflit, ou bien au bar de l’hô­tel Conti­nen­tal où ces der­niers courent se saou­ler, Sean Flynn n’est rien d’autre qu’un ac­cré­di­té de plus. Un pied­tendre même qui se garde bien de dire de quelle « li­gnée royale » il vient. Nor­mal à en­tendre Tim Page s’ex­ci­ter : « Il se fou­tait de tout ça. C’était la guerre, bordel. Dans ces cas-là, on ne pense plus qu’aux gens qui tombent. Ça prend le des­sus sur tout. C’est une his­toire de vie et de mort. » La pre­mière fois qu’il voit la guerre en vrai, Sean Flynn est en l’air. De­puis l’un de ces gros hé­li­co­ptères qui trans­portent en rase-mottes les sol­dats amé­ri­cains qui n’ont ja­mais vu au­cun film d’Errol Flynn, il en­tend ce bruit pi­quant des balles qui fusent et « fauchent l’herbe et les hommes » . Une fois au sol, la terre ex­plose à quelques mètres de lui et un sol­dat s’ef­fondre. « Je me suis mis à prendre des pho­tos comme un tou­riste place de la Con­corde » , ra­con­te­ra-t-il plus tard, se­lon son ami Perry Dean Young. Sean Flynn est pho­to­graphe de guerre et sai­sit la co­lère et la peur, le souffre et le sang, et la fo­lie qui com­pose ce cos­mos-là. Em­bar­qué aux cô­tés des forces spé­ciales, il voit ce père que l’on tue sous les yeux de son fils ou en­core ce vieillard que l’on pend par les pieds à un arbre. Ses pho­tos de tor­ture se­ront les pre­mières du genre à être pu­bliées dans la presse amé­ri­caine. Plu­sieurs fois aus­si, il est bles­sé au fond d’une jungle ou au som­met d’une col­line. Ce sont des éclats de bombe qui lui griffent les jambes ou lui creusent le dos. Comme le jour­na­liste Mi­chael Herr, qui par­ti­ci­pe­ra à la ré­dac­tion du scé­na­rio d’Apo­ca­lypse Now et de Full Me­tal Ja­cket, l’écrit dans Pu­tain de mort, Sean Flynn avait « une vi­sion du Viet­nam à la fois pé­né­trante, sombre et dé­fi­ni­tive, et il en connais­sait la vio­lence (…) Tout ce­la était ins­crit sur son vi­sage, sur­tout la vio­lence, alors que les gens ne voyaient que sa beau­té » . Le Viet­nam. Une guerre ab­surde. Un cirque étrange. Il y a ces gens qui meurent dans les ri­zières plu­vieuses et quelques di­zaines de ki­lo­mètres plus loin, là où il fait beau, on ri­gole. Lors­qu’il n’est pas oc­cu­pé sur le front, Sean Flynn se paye ain­si un peu de bon temps. Avec sa bande de co­pains pho­to­graphes, il bronze sur la plage de Chi­na Beach, court les raouts mon­dains de Sai­gon, se ré­gale de cuisses de gre­nouilles et de riz sau­té dans des au­berges de Da­nang, où il fré­quente aus­si quelques bor­dels te­nus par des vieilles veuves de co­lons fran­çais, boit de la li­queur et fume de l’opium. « En quelque sorte, le Viet­nam re­pré­sen­tait cette en­fance heu­reuse qu’au­cun d’entre nous n’avait vrai­ment eu la chance de vivre » , tente de tra­duire Perry Dean Young. Plu­sieurs fois aus­si au cours de sa cam­pagne viet­na­mienne, Sean Flynn quitte le pays : il rentre à Pa­ris em­bras­ser Coo­ky, vi­site Ba­li au cô­té de son vieux co­pain l’ac­teur George Ha­mil­ton, fonce en In­do­né­sie afin d’y pho­to­gra­phier le pré­sident amé­ri­cain Nixon pour Time Ma­ga­zine, ou part en­core à Sin­ga­pour tour­ner un der­nier film, Cinq gars à Sin­ga­pour, qui lui per­met­tra de se ren­flouer. Mais à chaque fois, il lui faut re­tour­ner à Sai­gon, et à la guerre. « Sean se de­man­dait où il pour­rait bien fi­nir après le Viet­nam, ex­plique Perry Dean Young. Pour ré­su­mer, il nous di­sait à tous : “On ne peut pas faire la guerre à New York” C’était au Viet­nam qu’il fal­lait être. » Lors­qu’il en­tend par­ler d’une of­fen­sive amé­ri­caine au Cam­bodge, il rap­plique en com­pa­gnie de son ca­ma­rade Da­na Stone. Le 6 avril 1970, les deux hommes dis­pa­raissent quelque part sur la High­way One.

En fu­mant la pipe

Sean Flynn est mort, c’est cer­tain. Peut-être s’agit-il des mau­vaises oeuvres des Viet­congs. D’autres, disent que c’est là l’af­faire des Kh­mers rouges cam­bod­giens. Quoi qu’il en soit, on en sau­rait sû­re­ment un peu plus si l’on avait re­trou­vé le corps du gar­çon. Jus­qu’à sa mort, en 1994, Li­li Da­mi­ta a ain­si dé­pen­sé une grande par­tie de sa for­tune pour ten­ter de re­trou­ver sa trace. En vain. Et en 2010, voi­là que l’on an­non­çait sou­dai­ne­ment la dé­cou­verte dans la terre d’un vil­lage viet­na­mien de ce qui res­sem­blait à des dents et des os ayant ap­par­te­nu à l’illustre dis­pa­ru. Une trou­vaille faite par deux drôles de bougres, un Aus­tra­lien pas­sion­né d’aven­ture et un An­glais pro­prié­taire d’un bar au Cam­bodge, man­da­tés pour l’oc­ca­sion par la de­mi-soeur de Sean Flynn, Ro­ry. « Ils avaient l’air étrange, ils se pré­sen­taient comme des “cher­cheurs de tré­sors”, ra­conte Joe John­son, porte-pa­role de l’am­bas­sade des Etats-Unis au Cam­bodge à l’époque. Ils sont ve­nus nous voir avec une équipe de té­lé et ce sac noir en plas­tique qui de­vait conte­nir les os­se­ments. » Las, trans­mis, comme la pro­cé­dure l’exige, au ser­vice amé­ri­cain des dis­pa­rus, ces élé­ments se sont fi­na­le­ment ré­vé­lés non concluants après ana­lyse ADN. Tim Page, qui s’est dé­jà ren­du de nom­breuses fois au Viet­nam pour en­quê­ter, pré­pare un nou­veau voyage qu’il de­vrait ac­com­pa­gner de la réa­li­sa­tion d’un do­cu­men­taire. A dé­faut de trou­ver des os­se­ments, tout juste dit-il vou­loir contri­buer à faire vivre la mé­moire de ce­lui qu’il a ren­con­tré « en fu­mant la pipe » . Le co­pain Sean Flynn, ce gar­çon ma­gni­fique, qui, un jour qu’il était sur le cam­pus de Duke, eut cette dis­cus­sion avec son amie Sal­ly à pro­pos de son dé­part à Hol­ly­wood : « Peut-être vais-je res­ter là-bas et me lan­cer dans le cinéma. – Et après ?– Je m’en­nuie­rai. – Et après ? – Je par­ti­rai faire de la voile – Et après ? – J’irai en Afrique chas­ser – Et après ? – Je trou­ve­rai bien un moyen de me sui­ci­der. » •

« Sean Flynn au­rait été mi­li­taire, nous l’au­rions ci­té pour acte de bra­voure. Mais la seule chose que l’on pou­vait faire, c’était de lui payer une bou­teille de scotch » un of­fi­cier de l'U.S. Ar­my

TOUS PRO­POS RE­CUEILLIS PAR R. M. SAUF MENTIONS

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