EN TOUR­NAGE AVEC LOZNITSA

Le 16 août pro­chain sort Une Femme douce, troi­sième film de fic­tion de Ser­gei Loznitsa après My Joy et Dans la brume. Cette fable dos­toïevs­kienne trem­pée dans le bain sau­mâtre du ci­néaste russe est, hé­las pour lui, re­par­tie bre­douille de la com­pé­ti­tion ca

So Film - - SOMMAIRE - PAR MAT­THIEU ROSTAC, À DAU­GAV­PILS ( LET­TO­NIE)

Re­por­tage. Le 16 août pro­chain sort Une Femme douce, troi­sième film de fic­tion de Ser­gei Loznitsa après My Joy et Dans la brume, une fresque dos­toïevs­kienne trem­pée dans l'es­thé­tique sau­mâtre du réa­li­sa­teur ukrai­nien qui nous avait in­vi­té sur son tour­nage à Dau­gav­pils, Let­to­nie. A en­tendre la garde rap­pro­chée du ci­néaste un tour­nage et une ex­pé­rience par­ti­cu­lière car : « Il y a la Let­to­nie et il y a Dau­gav­pils. Ici c’est spé­cial… »

«C’est le mo­ment cru­cial du pi­pi ! » Ser­gei Loznitsa a le re­gard azur qui pé­tille, laisse échap­per quelques rires étouffés. Il plie son corps de brin­dille slave en deux puis ob­serve sous toutes les cou­tures une in­forme masse de chair rose sor­tant d’un ca­le­çon tri­po­tée fré­né­ti­que­ment par son pro­prié­taire, l’ac­teur de Au-de­là des col­lines, Va­le­riu An­driutã. Clope au bec, che­veux fi­lan­dreux, barbe creu­sée, bras ta­toué et torse sec sous sa robe de chambre grise usée, le Rou­main a tous les atours de l’ac­teur por­no. Le verbe aus­si. « Ça de­vrait bien se pas­ser, on a ré­pé­té ça en juillet pour ne pas en mettre par­tout ! » , lance-t-il pen­dant qu’un as­sis­tant au look tout droit sor­ti du Kids de Lar­ry Clark s’af­faire à ré­gler le « jet d’urine » dans l’hi­la­ri­té gé­né­rale. L’at­mo­sphère est douce et le so­leil frais de la cam­pagne let­tone s’em­pare tran­quille­ment de la co­casse scène en cou­lisses de la sé­quence de ce quin­zième jour de tour­nage, in­ti­tu­lée « scène d’or­gie » . Pour­tant, ce n’est pas une co­mé­die gri­voise que le ci­néaste ukrai­nien est ve­nu tour­ner à Dau­gav­pils en ce mois d’août 2016. Bien au contraire : un drame de deux heures qua­rante ins­pi­ré d’une nou­velle de Dos­toïevs­ki. L’his­toire d’une femme de pri­son­nier qui dé­cide d’al­ler rendre vi­site à son ma­ri après que son propre co­lis lui a été ren­voyé par la pri­son. Comme on peut s’y at­tendre, la­dite « scène d’or­gie » , fil­mée en plan-sé­quence, est d’un glauque in­ouï : les murs sont dé­cré­pits, les meubles et les ca­na­pés dé­fon­cés, du linge dé­la­vé oc­cupe un coin de la pièce. Les corps dis­gra­cieux s’agitent dans une fine couche de fu­mée qui monte jus­qu’au pla­fond pen­dant que l’ac­trice prin­ci­pale Va­si­li­na Ma­kovt­se­va s’agrippe à son sac, le vi­sage cris­pé. Seul un pos­ter bleu ciel ac­cro­ché sur l’un des murs dé­tonne. Et en­core. « Le pa­pier peint avec les palmiers, c’est nous qui l’avons po­sé. C’était une de­mande spé­ciale de Ser­gei parce que ça de­vait sym­bo­li­ser les rêves fous des pro­ta­go­nistes mais aus­si leurs rêves bri­sés, ex­pose Ki­rill Shu­va­lov, chef dé­co­ra­teur du film. On a long­temps cher­ché une pièce comme celle-ci. »

L’en­clave russe, les tau­lards et le châ­teau han­té

Ce dé­cor na­tu­rel, d’une lai­deur pres­qu’in­vio­lée, il sem­ble­rait que Ser­gei Loznitsa n’au­rait pu le trou­ver ailleurs

qu’à Dau­gav­pils, cette ville où les com­merces et les mai­sons semblent avoir chu­té en même temps que le ri­deau de fer. Comme l’ex­plique le pe­tit as­sis­tant « lar­ry­clar­kien » , sus­pen­du au cul d’un pick-up pen­dant une scène de voi­ture dans les quar­tiers pour­ris de la ville, scru­tée par des jeunes au teint pâle et au crâne ra­sé : « Il y a la Let­to­nie et puis, il y a Dau­gav­pils. Ici, c’est spé­cial. » Coin­cée entre la Li­tua­nie et la Bié­lo­rus­sie, la se­conde ville de Let­to­nie est si­tuée à seule­ment cent vingt ki­lo­mètres de la fron­tière russe quand il faut en­glou­tir le double pour se rendre à Ri­ga la cos­mo­po­lite. Vé­ri­table en­clave russe, plus de la moi­tié des 95 000 ha­bi­tants de Dau­gav­pils sont de la même na­tio­na­li­té que Vla­di­mir Pou­tine, pour seule­ment un Let­ton sur cinq. Na­tu­rel­le­ment, la ville avait vo­té mas­si­ve­ment « non » (63 %) lors du ré­fé­ren­dum d’en­trée de la Let­to­nie dans l’Union eu­ro­péenne en 2003. « Quand les gens de Ri­ga viennent ici et parlent en let­ton, on leur ré­pond en russe. Et si on in­siste en let­ton, ça peut créer des ten­sions » , ré­sume Ma­rianne Slot, pro­duc­trice fran­co-da­noise de Une Femme douce. Autre spé­ci­fi­ci­té de Dau­gav­pils : sa pri­son. Ou plu­tôt, ses pri­sons. Jus­qu’en 2008, la ville dé­sor­mais connue pour avoir en­fan­té le peintre Mark Ro­th­ko, ac­cueillait en son sein deux des trois centres car­cé­raux que pos­sé­dait la Let­to­nie. L’un d’entre eux, sur­nom­mé le « Cygne blanc » , est une im­mense bâ­tisse blanche aux al­lures de for­te­resse, pla­cée en plein mi­lieu de la ville. Ser­gei Loznitsa a fait de cette pri­son, dé­sor­mais désaf­fec­tée, un per­son­nage à part en­tière de son film, une sorte d’iné­luc­table châ­teau han­té, de monstre qui avale les hommes comme il a fi­ni par ava­ler les ha­bi­tants de Dau­gav­pils. « On a cas­té beau­coup de gens de Dau­gav­pils pour le film et par­mi eux, des an­ciens tau­lards et des gar­diens de pri­son. Donc on a dû faire at­ten­tion à ne pas les mettre dans les mêmes scènes. Les gar­diens de pri­son nous ont aus­si conseillé de ne pas mettre tel pri­son­nier avec tel autre dans la même scène pour évi­ter les ten­sions » , as­sure Ma­rianne Slot. Gie­drius To­maše­vičius, dé­gaine de va­can­cier – che­mise à car­reaux, short en jeans – s’est oc­cu­pé de re­cru­ter les ac­teurs non pro­fes­sion­nels du film pen­dant plu­sieurs mois sur place. Il plus­soie : « Ici, tout le monde a un cou­sin qui a fait de la taule. La moi­tié des hommes que j’ai trou­vés pour le film ont fait de la taule au moins une fois dans leur vie. Cer­tains y sont res­tés vingt, trente ans. Cer­tains pour meurtre. D’ailleurs, il est par­fois ar­ri­vé que cer­tains mecs qu’on avait cas­tés re­partent entre-temps en pri­son. Ou avaient dis­pa­ru. »

Très crai­gnos

Il n’y a qu’à voir le par­terre de gueules cas­sées qui sert de fi­gu­ra­tion à la « scène d’or­gie » , les vi­sages bouf­fis, les cou­pe­roses et les trem­blotes al­coo­liques, pour com­prendre le désar­roi d’une par­tie des Di­na­bour­geois. L’une des fi­gu­rantes ra­conte d’ailleurs, entre deux bouf­fées de ci­ga­rette, sa mésa­ven­ture de la veille, quand elle s’est fait aus­cul­ter par le mé­de­cin du film en rai­son d’une chute de pres­sion ar­té­rielle : « On a quelques ac­teurs qui né­ces­sitent un cer­tain trai­te­ment, souffle Ma­ria Ba­ker-Chous­to­va, crea­tive pro­du­cer et vé­ri­table voix du tai­seux Ser­gei Loznitsa. Si­non, ils ont cette sen­sa­tion de manque et ça peut pro­vo­quer des crises d’épi­lep­sie, comme ce fut le cas sur My Joy. Là, on leur donne à boire pour évi­ter tout pro­blème. On leur pro­pose de la bière mais sou­vent, ils pré­fèrent de la vod­ka. » Pour trou­ver tous ces gens, Gie­drius To­maše­vi­cius a dû ru­ser, pra­ti­qué un vrai jeu de piste dans les ruelles de Dau­gav­pils. « Avant d’ins­tal­ler toute

« Ici, tu peux aus­si ren­con­trer des mecs qui “règlent les pro­blèmes”. C’est quoi ton bou­lot ? “Je règle les pro­blèmes.” » Gie­drius To­maše­vičius, res­pon­sable du cas­ting des ac­teurs non pro­fes­sion­nels pour le film à Dau­gav­pils.

l’équipe en mai, je suis ve­nu sept ou huit fois ici. Une se­maine par­ci, une se­maine par-là. Au dé­but, les gens étaient très soup­çon­neux, plus soup­çon­neux qu’à l’ac­cou­tu­mée parce qu’on est à Dau­gav­pils. Les mecs se de­man­daient qui était ce grand da­dais qui se ba­la­dait dans la rue et re­cueillait plein d’infos sur les ha­bi­tants. Ils s’ima­gi­naient que j’étais le gou­ver­ne­ment ou je ne sais pas quoi. J’al­lais par­fois dans des quar­tiers très crai­gnos, ça pou­vait être dan­ge­reux » , plai­sante au­jourd’hui ce­lui qui fut bien ai­dé par son double-mètre de bas­ket­teur li­tua­nien et son air dé­bon­naire. « Un al­coo­lique un peu chaud, qui plus est en­tou­ré, ça peut vite mon­ter dans les tours. Ici, tu peux aus­si ren­con­trer des mecs qui “règlent les pro­blèmes”. C’est quoi ton bou­lot ? “Je règle les pro­blèmes.” À quelle fré­quence ? “Je sais pas, deux trois fois par jour. Si tu veux, je peux t’ai­der à les ré­gler.” Donc là, t’évites. En­suite, tu ré­pètes que c’est pour un vrai film, tu ren­contres le ou les bons mecs. Ils te disent : “Va ici, va là-bas !” À la fin, je connais­sais tout le monde et je me sen­tais vrai­ment en sé­cu­ri­té. » On ne peut plus vrai quand on le voit tailler le bout de gras avec des mé­més let­tones ac­cou­dées à leur bal­con rouillé, la cu­rio­si­té at­ti­sée par tout ce bar­da du sep­tième art. Il re­prend : « En tout et pour tout, on a dé­jà fait tour­ner cent fi­gu­rants dans le film. On de­vait en avoir deux cents à la fin du tour­nage. Fi­na­le­ment, on en au­ra sept cents. Contre une tren­taine d’ac­teurs pro­fes­sion­nels. » Des fi­gu­rants plus vrais que na­ture, pour le meilleur et – par­fois – pour le pire. Pour ce quin­zième jour de tour­nage, Gie­drius a dû faire face à un pro­blème de taille : la veille, l’un des ac­teurs pré­vus sur le plan­ning n’a plus dé­cro­ché son té­lé­phone : « J’ai dû trou­ver trois nou­veaux mecs en ur­gence. L’un d’eux ve­nait de mou­rir quelques jours au­pa­ra­vant et les deux autres l’ac­com­pa­gnaient au ci­me­tière. Dans ce cas-là, la meilleure chose à faire c’est d’al­ler dans ces mai­sons en bois iso­lées, loin de tous les re­gards, dans les­quels les al­coo­liques vont boire pour pas cher. Des sortes de bars com­plè­te­ment illé­gaux, plan­qués, où on boit son verre cul sec et on s’en­fuit. J’ai trou­vé énor­mé­ment de per­sonnes là-bas. J’ai dé­cou­vert six ou sept mai­sons de ce genre pour l’ins­tant mais je sais qu’il y en a vingt dans tout Dau­gav­pils. »

Loznitsa, or­fèvre et cou­reur de fond

Dans cet en­vi­ron­ne­ment in­stable, où la vé­ra­ci­té croise la mort et la dé­tresse, Ser­gei Loznitsa est comme un pois­son dans l’eau. Il avait d’ailleurs tour­né à Dau­gav­pils son pré­cé­dent film de fic­tion, Dans la brume. « Il re­cherche l’au­then­ti­ci­té. Ça vient de ses ori­gines, de sa for­ma­tion de do­cu­men­ta­riste mais aus­si du fait que la souf­france, le trau­ma­tisme, la dé­pra­va­tion, le pour­ris­se­ment sont les ca­nons de beau­té qui dé­fi­nissent son cinéma. Un peu comme Bres­son le fai­sait en France » , ana­lyse Ma­ria Ba­ker-Chous­to­va en pas­sant la main dans sa longue che­ve­lure de jais. Au­cune sur­prise donc si le réa­li­sa­teur de Pick­po­cket a lui aus­si adap­té la même nou­velle de Dos­toïevs­ki que Loznitsa a pré­sen­tée cette an­née en com­pé­ti­tion à Cannes. Au­cune sur­prise non plus à voir le ca­den­cier du maes­tro ukrai­nien ré­glé au mil­li­mètre sur cette jour­née de tour­nage. Si les plans­sé­quence tour­nés par Loznitsa semblent lais­ser au fi­nal beau­coup de li­ber­té à ses pro­ta­go­nistes, il n’en est rien une fois sur le pla­teau. Chaque se­conde est cal­cu­lée, chaque ob­jet re­pla­cé, chaque geste ré­pé­té. « Ser­gei a ce goût du dé­tail très pro­non­cé, au point qu’il cal­cule ma­thé­ma­ti­que­ment la dis­tance entre la ca­mé­ra et ce qu’il va filmer. L’idée, c’est de construire un dé­cor à 360 de­grés. Même si on sait qu’on ne le fil­me­ra pas dans son en­tiè­re­té, ça aide à se pro­je­ter de ma­nière plus réa­liste, à y croire plus. C’est un chaos très or­ga­ni­sé, fi­na­le­ment » , re­con­naît Ki­rill Shu­va­lov dans la grange aban­don­née qui lui sert d’ate­lier, une ra­dio cra­chant de la pop let­tone en fond so­nore. Au bout de la cin­quième prise, Loznitsa re­place son ac­teur Va­le­riu parce qu’il « ne tourne pas bien sur la table » . Au bout de la dou­zième, il ha­rangue sa troupe d’ac­teurs. Pro­fes­sion­nels ou non : « Là, on di­rait un congrès du Par­ti. Avec Sa­cha, ça marche pas. Il faut es­sayer avec quel­qu’un d’autre. Il faut qu’on crée du désordre » ; « Tu ne berces pas bien ton bé­bé! Tu dois le ber­cer plus na­tu­rel­le­ment... » Puis, il ré­pète comme un man­tra, avec son re­gard acé­ré de ra­pace : « Tout est dans le dé­tail, tout est dans le dé­tail, tout est dans le dé­tail. » Un tra­vail d’or­fèvre, de cou­reur de fond pour ob­te­nir la na­ture morte la plus vi­vante pos­sible et qui a don­né quelques che­veux blancs à son chef dé­co­ra­teur Shu­va­lov. Mais ce der­nier connaît la bête Loznitsa de­puis son pre­mier long-mé­trage de fic­tion et pré­fère en rire : « Pas plus tard que la se­maine der­nière, il nous a de­man­dé 3500 pages de textes en cy­ril­lique à clas­ser dans des dos­siers, dans des bou­quins à dis­po­ser comme des élé­ments de dé­cor. Mes gars étaient cho­qués, mon chef ac­ces­soi­riste à la li­mite de la dé­pres­sion ner­veuse ! On sait qu’on ne va ja­mais les voir à l’écran mais on a dû les im­pri­mer quand même. » Plus tôt, du­rant le tour­nage, c’est un bus en­tier, rem­pli de fi­gu­rants, qu’ont dû ha­biller les cos­tu­mières. « Au fi­nal, on ne voit ja­mais l’in­té­rieur du bus et le vé­hi­cule est fil­mé en plan large mais bon, que les ac­teurs soient ha­billés cor­rec­te­ment, ça comp­tait beau­coup pour Ser­gei » , pour­suit Ma­rianne Slot. De son propre aveu, Va­le­riu An­driutã, pas­sé de­vant la ca­mé­ra de l’as­cé­tique Cris­tian Mun­giu, n’a ja­mais au­tant pris son pied que sur Une Femme douce : « L’avant-veille, on a tour­né seize ou dix-sept prises pour chaque plan. Ser­gei est un homme ex­trê­me­ment mé­ti­cu­leux. Il sait par­fai­te­ment tout ce qu’il doit faire, tout ce qu’on doit faire, il connaît chaque geste par coeur. Et puis, il prend son temps. Et ça, pour un ac­teur, c’est ni­ckel ! » Prendre son temps, d’ac­cord, mais pas trop. Il se­rait dom­mage de ra­ter le mo­ment cru­cial du pi­pi. •

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