BONG JOON-HO

So Film - - SOMMAIRE - PAR AXEL CADIEUX ET RA­PHAËL CLAIREFOND – PHO­TOS : MA­THIEU ZAZZO

Dos­sier. Il était at­ten­du en pa­tron à Cannes ou, au moins, en scan­dale du fes­ti­val. Fi­na­le­ment le grand ci­néaste co­réen Bong Joon-ho a dé­bar­qué en ca­pi­taine de na­vire im­per­tur­bable au mi­lieu du tour­billon po­lé­mique « Net­flix » . Avec Ok­ja, fresque écolo SF à la fois naïve et grin­çante, l'homme der­rière The Host et Me­mo­ries of Mur­der a même mis tout le monde d'ac­cord. Ren­contre avec un ci­néaste au som­met pour éclair­cir la Big Bong théo­rie.

Pen­dant le der­nier Fes­ti­val de Cannes, il était at­ten­du en pa­tron. Fi­na­le­ment le grand ci­néaste co­réen Bong Joon-ho a dé­bar­qué sur la Croi­sette en ca­pi­taine de na­vire im­per­tur­bable au mi­lieu du tour­billon po­lé­mique « Net­flix » . Avec Ok­ja, grande fresque écolo SF à la fois naïve et grin­çante, ac­ces­sible et am­bi­tieuse, l’homme der­rière TheHost et Me­mo­rie­sofMur­der (qui res­sort en salles le 5 juillet) a mis tout le monde d’ac­cord. Ren­contre avec un ci­néaste au som­met qui au­ra ac­com­pli un vrai pe­tit mi­racle dans cette in­dus­trie sens des­sus des­sous : de­ve­nir « mains­tream » sans lâ­cher la moindre par­celle de pou­voir dé­ci­sion­naire.

Une énorme bes­tiole dans The Host, une sorte de su­per co­chon hip­po­po­tame dans Ok­ja… Et dans votre jeu­nesse, vous « éle­viez » même des ca­fards que vous ame­niez à l’école. Vous avez un rap­port spé­cial aux ani­maux ? Je n’aime plus du tout les ca­fards ! Mais c’est peut-être pour ça qu’il y en a dans le Trans­per­ce­neige. Vous sa­vez, dans le film c’est avec ça que les blocs de pro­téines sont fa­bri­qués… Je ne suis pas ve­gan non plus, je mange de tout mais en tour­nant Ok­ja je suis de­ve­nu pe­tit à pe­tit pes­co-vé­gé­ta­rien. Je mange de moins en moins de viande. Pour la pré­pa­ra­tion du film, je suis al­lé vi­si­ter des abat­toirs dans le Co­lo­ra­do qui étaient ab­so­lu­ment ter­ri­fiants. Des usines, des exé­cu­tions à la chaîne. Ce qu’on voit dans Ok­ja, c’est vrai­ment à peine un dixième de la réa­li­té. Pour les be­soins de ce film avez-vous fait des re­cherches sur le clo­nage, les OGM, etc. ? En tout cas j’ai ren­con­tré des ac­ti­vistes, par­lé avec un doc­teur spé­cia­liste de la ques­tion… Au­jourd’hui, je di­rais que je suis contre le sys­tème qui pro­duit des OGM à, di­sons, 90 %. Cer­taines en­tre­prises ont de bonnes rai­sons de les dé­ve­lop­per. C’est d’ailleurs Til­da Swin­ton qui le dit dans le film. Au mo­ment où elle est train de man­ger sa viande sé­chée. L’ac­ti­visme éco­lo­gique a une part im­por­tante dans votre film. C’est un com­bat au­quel vous êtes sen­sible ? Je crois à ces luttes, mais de­puis que je suis réa­li­sa­teur je n’y par­ti­cipe plus. J’ai dit que je sou­te­nais tel ou tel can­di­dat ou par­ti, comme le New Pro­gres­sive Par­ty par exemple, dont j’ai la carte, mais ça s’ar­rête là. En ce qui concerne l’ac­ti­vi­té éco­lo­gique plus pré­ci­sé­ment, j’ai un cou­sin qui vit à Wa­shing­ton et qui est très im­pli­qué là-de­dans. On a énor­mé­ment dis­cu­té. Le groupe que l’on suit dans Ok­ja existe réel­le­ment et j’ai ren­con­tré cer­tains de ses membres. Vous avez donc été im­pli­qué, par le pas­sé, dans cer­tains com­bats de ce type ? Quand j’étais à l’uni­ver­si­té, à la fin des an­nées 80, il y a eu d’énormes ma­ni­fes­ta­tions de rue en Corée. Le pays était alors une dic­ta­ture mi­li­taire et les étu­diants se sont re­bel­lés. J’ai été ar­rê­té et j’ai pas­sé un mois en pri­son, quand même. J’y ai d’ailleurs ren­con­tré des dé­te­nus qui m’ont ins­pi­ré pour cer­tains films, dont Me­mo­ries of Mur­der. Je n’étais pas in­car­cé­ré avec des mi­li­tants po­li­tiques en fait, seule­ment des cri­mi­nels de bas étage, des pe­tits dé­lin­quants. Ils pas­saient leur temps à par­ler de sexe, car c’est une des choses dont on peut souf­frir en pri­son. Moi j’étais un gosse, j’écou­tais. Ils me di­saient : « Hé toi, j’suis sûr que tu connais pas en­core les femmes ! » , ils se mar­raient, et vou­laient me ra­con­ter leurs aven­tures sexuelles. Moi, pe­tit mi­li­tant po­li­tique, j’ai quand même dé­cou­vert un autre monde. Comment avez-vous conçu cet ani­mal, Ok­ja ? Son de­si­gn est très par­ti­cu­lier et ne res­semble à rien de connu. Pour le monstre de The Host, je m’étais clai­re­ment ins­pi­ré du per­son­nage de Steve Bus­ce­mi dans Far­go. Et là, j’ai pen­sé à un film ja­po­nais qui s’ap­pelle Shall We Dance de Ma­sayu­ki Suo (1996). Il y a d’ailleurs eu un re­make avec Ri­chard Gere. Et dans le film ori­gi­nal, il y a un per­son­nage un peu gros, un peu ti­mide qui trans­pire beau­coup dans ces concours de danse. Si vous voyez le film, vous ver­rez que ça res­semble beau­coup à la bête d’Ok­ja. J’ai aus­si pen­sé au la­man­tin, un ani­mal que l’on trouve par­tout en Flo­ride. Il est très in­tro­ver­ti, se blesse tout le temps. Et mal­gré toutes ces souf­frances, il reste éter­nel­le­ment ti­mide. Il m’ins­pire énor­mé­ment de sym­pa­thie, comme Ok­ja. Il y a une scène symp­to­ma­tique dans le film : le groupe ac­ti­viste est op­po­sé à toute forme de vio­lence, mais il y a une scène où leur chef (Paul Da­no) ta­basse un des membres déso­béis­sants. Il y a cette idée que dans n’im­porte quelle forme d’or­ga­ni­sa­tion, même les plus pa­ci­fistes, des mé­ca­nismes de do­mi­na­tion et de pou­voir se ré­pètent im­man­qua­ble­ment… Ab­so­lu­ment, j’adore cette scène. Il y en a une as­sez proche dans Me­mo­ries of Mur­der, où un po­li­cier dit qu’il ne faut sur­tout pas ta­per les gens pen­dant les in­ter­ro­ga­toires. Mais il fi­nit, lui aus­si, par co­gner. Contre son gré. Je pense que c’est ce qui ca­rac­té­rise l’être hu­main : la vio­lence est una­ni­me­ment condam­née, re­niée, mais elle s’ex­prime sans cesse, dans tous les in­ter­stices de la so­cié­té, d’une ma­nière ou d’une autre. C’est pa­ra­doxal. Mais sur­tout ce­la me pa­raît ex­trê­me­ment hu­main. En Corée du Sud, votre film Me­mo­ries of Mur­der a été un suc­cès dan­tesque et his­to­rique, avec plus de cinq mil­lions d’en­trées, un re­cord en 2003. C’est un film d’une noir­ceur ex­trême, sur un tueur en série dont on ne connaî­tra en plus ja­mais l’iden­ti­té. Comment ex­pli­quez-vous l’at­trait des Co­réens pour ces films-là ? La so­cié­té co­réenne a des cô­tés très ex­trêmes et im­pul­sifs. On res­semble plus à des Ita­liens du Sud ou à des Es­pa­gnols qu’à des Belges ou des Ja­po­nais, si vous voyez ce que je veux dire. On a le tem­pé­ra­ment très chaud et en gé­né­ral on s’ex­prime de fa­çon très di­recte, même la nour­ri­ture est pi­men­tée ! Donc quand vous, vous par­lez de films très vio­lents, je pense que pour les Co­réens, c’est juste « un peu » violent. Sur­tout notre gé­né­ra­tion : on a gran­di sous une dic­ta­ture mi­li­taire, la vio­lence était par­tout, à chaque coin de rue, dès la plus tendre en­fance. Un prof pou­vait dé­truire un élève à coups de poings sans être in­quié­té. Au­jourd’hui, mon fils a 21 ans et je vois que ça a com­plè­te­ment chan­gé. Si un prof ne fait ne se­rait-ce que mi­mer un coup, il est vi­ré. C’est d’ailleurs peut-être l’un des fils rouges de votre cinéma, cette dé­fiance vis-à-vis du pou­voir, cette crainte d’un sys­tème op­pres­seur, quel qu’il soit…

C’est pro­fon­dé­ment an­cré en moi : j’ai ce sen­ti­ment d’être faible et pe­tit alors que le sys­tème qui m’en­toure, qu’il s’agisse d’un pays, d’un gou­ver­ne­ment ou de quoi que ce soit d’autre, est une chose épou­van­table. C’est quelque chose que j’ai tou­jours eu en moi et qui me fait peur. Même quand j’étais mi­li­tant, c’était dé­jà le cas. On se dit qu’on n’est pas à la hau­teur de l’ad­ver­saire. Qu’on ne peut pas être à sa hau­teur. Et en ef­fet, c’est une chose que l’on re­trouve dans tous mes films. C’est as­sez évident dans Me­mo­ries of Mur­der, avec un tueur om­ni­po­tent qui se moque d’une po­lice in­ef­fi­cace, presque bur­lesque et pi­toyable, qui elle-même n’hé­site pas à mal­trai­ter de nom­breux sus­pects sans dé­fense. Exact. J’ai failli me perdre dans ce film, je m’y suis plon­gé à corps per­du au point de me mettre en dan­ger. Au­jourd’hui je pense que je suis plus pro­fes­sion­nel, j’ai gran­di, j’ai plus de dis­tance par rap­port au su­jet. Ça ne s’est pas du tout pas­sé de la même fa­çon pour Ok­ja par exemple. Le thème de Me­mo­ries of Mur­der m’a to­ta­le­ment ob­nu­bi­lé, plus que de rai­son. C’était ins­pi­ré d’un fait divers réel, de nom­breuses per­sonnes avaient été as­sas­si­nées par un tueur en série, ja­mais re­trou­vé. C’était d’une hor­reur ab­so­lue et ça a com­men­cé à em­pié­ter sur ma vie pri­vée. En écri­vant le scé­na­rio, j’avais ren­con­tré tel­le­ment de gens, fait tel­le­ment de re­cherches que j’ai fi­ni par être sûr que j’al­lais fi­nir l’enquête et cap­tu­rer le vrai tueur, des an­nées après les faits. J’étais dans une enquête po­li­cière. J’ai eu des ap­pels ano­nymes à la mai­son, et dès qu’un in­con­nu pé­né­trait sur le pla­teau j’étais pé­tri­fié. C’était une vraie ex­pé­rience, sa­cré­ment in­tense. J’ai­me­rais re­voir le film avec le poids du temps… Il y a quelques temps Quentin Ta­ran­ti­no a dit de vous que vous étiez « le nou­veau Spiel­berg » . C’est une éti­quette qui se gère fa­ci­le­ment ? On avait dit ça de Shya­ma­lan aus­si, qui est un ci­néaste que j’adore. Si­gns m’a beau­coup ins­pi­ré pour The Host, par exemple. Je pense que le meilleur moyen d’échap­per à cette pres­sion, c’est de ne pas tra­vailler à 100 % dans le sys­tème hol­ly­woo­dien, de s’en dé­ta­cher, d’avoir du re­cul. Pour Ok­ja, dès le dé­but, l’une des condi­tions sine qua non était d’avoir une li­ber­té to­tale. Je ne peux pas tra­vailler au­tre­ment. J’ai re­fu­sé pas mal de films de su­per-hé­ros par exemple, genre Iron Man 2. C’est vrai­ment pas mon truc. Je pense que je ne se­rais pas bon là-de­dans, pas à l’aise. Entre mes mains Iron Man de­vien­drait un per­son­nage vrai­ment très bi­zarre, je peux vous le dire… Je rui­ne­rais les pro­duc­teurs, je rui­ne­rais le per­son­nage… Et vous au­riez peut-être peur de ne pas avoir le contrôle de votre oeuvre, jus­te­ment ? Oui. Il faut que dans tous les pays dans les­quels je suis ame­né à tra­vailler on me laisse libre d’ab­so­lu­ment tout. On peut bien me pro­po­ser les pro­jets, les plus ex­ci­tants du monde, si on ne me laisse pas un contrôle to­tal, ça se­ra sans moi. La base, c’est d’avoir le contrôle ab­so­lu. La seule condi­tion de Net­flix, c’était de tour­ner en 4K. Et comme en plus en Corée tous les la­bo­ra­toires de dé­ve­lop­pe­ment de pel­li­cule ont fer­mé leurs portes, j’ai plié sur ce point. Et puis le chef opé­ra­teur, Da­rius Khond­ji, m’a par­lé de la ca­mé­ra Alexa 65 qui a un ren­du très proche du 70 mm et peut être d’une très grande pré­ci­sion. Ça m’a convain­cu. La dis­pa­ri­tion pro­gres­sive de la pel­li­cule, le fait de ne plus for­cé­ment dé­cou­vrir les films en salles, ce n’est pas quelque chose qui vous in­quiète ou vous at­triste ? Des ci­néastes comme Ta­ran­ti­no ou Paul Tho­mas An­der­son se battent pour gar­der la pel­li­cule... J’ai vu plu­sieurs fois Ta­ran­ti­no, et la der­nière fois à Los An­geles il m’en a ef­fec­ti­ve­ment re­par­lé. Il a même mon­té une sorte de groupe de ci­néastes qui dé­fendent la pel­li­cule, avec J.J. Abrams, Ch­ris No­lan, Paul Tho­mas An­der­son... Ils ga­ran­tissent aux pro­duc­teurs de pel­li­cule l’achat d’une cer­taine quan­ti­té an­nuelle. J’ai ac­cep­té éga­le­ment. Au dé­but sur Ok­ja, on était su­per contents de lui dire qu’on al­lait tour­ner en pel­li­cule et puis fi­na­le­ment, on s’est trou­vés un peu bêtes… Si je peux re­faire du 35 mm, évi­dem­ment je ne m’en pri­ve­rai pas. Mais il ne faut pas non plus ca­ri­ca­tu­rer le nu­mé­rique. Par exemple, il m’est ar­ri­vé ré­cem­ment de re­gar­der Dr Fo­la­mour sur Net­flix. Fi­gu­rez-vous que le ren­du de l’image est gé­nial, bien meilleur en tout cas que ce­lui de la co­pie en DVD que je pos­sède de ce film. Et c’est quel­qu’un qui a peut-être 4 000 DVD qui vous dit ça… Vous tra­vaillez dans le monde en­tier au­jourd’hui. Mais est-ce que vous for­mez un groupe avec cer­tains ci­néastes co­réens de votre gé­né­ra­tion ? Estce que vous avez gar­dé une proxi­mi­té avec eux ? Pas vrai­ment. Mais j’ai dé­jà bu des coups à plu­sieurs re­prises avec Hong Sang-soo, et je peux vous dire que ça se passe comme dans ses films ! Je ne m’en sou­viens pas très pré­ci­sé­ment mais c’est tou­jours très convi­vial et tac­tile (rires). Nos styles ci­né­ma­to­gra­phiques sont, bien en­ten­du, très dif­fé­rents mais j’aime beau­coup ses films. Ils ne font tous qu’un. Comme si cha­cun était une sé­quence d’un gi­gan­tesque film. • PRO­POS RE­CUEILLIS PAR A. C. ET R. C. OK­JA, UN FILM DE BONG JOON- HO, AVEC TIL­DA SWIN­TON, PAUL DA­NO ET JACK GYL­LEN­HAAL, DIS­PO­NIBLE SUR NET­FLIX LE 28 JUIN.

« La vio­lence est una­ni­me­ment re­niée, mais elle s’ex­prime sans cesse, dans tous les in­ter­stices de la so­cié­té, d’une ma­nière ou d’une autre. »

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