NOTHINGWOOD

Avec son long-mé­trage Nothingwood, la jour­na­liste et do­cu­men­ta­riste So­nia Kron­lund a créé une pe­tite sen­sa­tion au der­nier Fes­ti­val de Cannes. Stan­ding ova­tion et cu­rio­si­té to­tale des pro­fes­sion­nels de la pro­fes­sion. Lo­gique quand on sait que le per­son­nage

So Film - - SOMMAIRE - PAR DA­VID CASSAN – PHO­TO : MA­THIEU ZAZZO

In­fil­tré. C'était une des pe­tites sen­sa­tions can­noises : un do­cu­men­taire sur Sa­lim Sha­heen, ac­teur, pro­duc­teur et ci­néaste af­ghan haut en cou­leurs, au­teur de plus d'une cen­taine de sé­ries Z po­pu­laires jusque chez les mi­grants du Ca­nal Saint-Mar­tin. Ren­contre avec le Ed Wood af­ghan et son équipe en pleine Croi­sette.

Quand je l’ai ren­con­tré, il ne sa­vait pas ce qu’était le Fes­ti­val de Cannes. Mais je lui ai quand même of­fert un noeud pa­pillon et je lui ai pro­mis de l’y em­me­ner, un jour, alors que je n’avais en­core au­cun fi­nan­ce­ment pour le film. » Rien à dire, la jour­na­liste de France Culture So­nia Kron­lund ( Les Pieds sur terre) ne s’at­ten­dait pas à se re­trou­ver au mi­lieu des mon­da­ni­tés et du pro­to­cole re­la­tifs au Fes­ti­val de Cannes. Comme elle n’ima­gi­nait sans doute pas as­su­rer un agen­da pro­mo­tion­nel dé­ment sur la Croi­sette en com­pa­gnie du dé­nom­mé Sa­lim Sha­heen. Der­rière ce blase sous les ra­dars de la ci­né­phi­lie mon­diale, se cache un pro­li­fique réa­li­sa­teur af­ghan res­pon­sable de plus de cent dix films de série Z et dé­sor­mais un do­cu­men­taire en­tier consa­cré à sa vie, son oeuvre : Nothingwood. Ob­jec­tif du pro­jet : col­ler à la fi­gure im­po­sante d’un out­si­der, un vrai, ha­bi­tué à tour­ner ses films avec des bouts de fi­celles. Rien d’anor­mal, fi­na­le­ment, quand on a gran­di dans cet Af­gha­nis­tan en­core con­va­les­cent, où le fi­nan­ce­ment de la culture et la chro­no­lo­gie des mé­dias peinent évi­dem­ment à mo­bi­li­ser. Ce­ci po­sé, ni So­nia Kron­lund, ni Sa­lim Sha­heen ne s’at­ten­daient à se re­trou­ver sé­lec­tion­nés à Cannes, à la Quin­zaine des réa­li­sa­teurs. Si­tué au sous-sol du JW Mar­riott de Cannes, an­cien pa­lais des Fes­ti­vals, le Théâtre Croi­sette est dé­sor­mais ré­ser­vé aux pro­jec­tions de la Quin­zaine. De­vant l’en­trée, So­nia Kron­lund a dé­chaus­sé ses es­car­pins en at­ten­dant que la grande salle fi­nisse de se rem­plir. Cos­tard gris et che­mise pourpre à mo­tif, Sha­heen quant à lui pié­tine de­vant les portes, flan­qué pour l’oc­ca­sion de ses fi­dèles com­pa­gnons Qur­ban Ali (la cra­vate de son im­pec­cable cos­tume noir or­née d’un bi­jou fan­tai­sie) et Farid Mo­hi­bi (de sur­pre­nantes bas­kets Adi­das flam­bant neuves aux pieds), eux aus­si ve­dettes du film. Quelques ins­tants plus tard, Édouard Wain­trop,

boss de la Quin­zaine, les in­vite sur scène. Sha­heen ne peut pas s’em­pê­cher de filmer la scène avec son té­lé­phone por­table, comme pour gar­der une image, un sou­ve­nir de ce mo­ment de gloire can­nois, loin de ce qu’il dé­crit lui-même comme Nothingwood, ce cinéma af­ghan qui n’existe que par sa vo­lon­té hors du com­mun. « Un per­son­nage du néo-réa­lisme ita­lien »

Le cinéma de Sa­lim Sha­heen est un cinéma de dé­brouille, de bri­cole, sans prise de son, sans champ-contre­champ, avec des bud­gets de quelques mil­liers d’eu­ros tout au plus. Cer­tains ac­teurs paient pour en être, même s’il tourne gé­né­ra­le­ment avec ce que Kron­lund ap­pelle « une bande de va-nus pieds : l’un n’a pas de dents, l’autre est sourd­muet, il y a un aveugle, un nain, un tra­ves­ti… » . Ses in­fluences, Sha­heem les trouve à Bol­ly­wood (comme beau­coup d’Af­ghans, il a ap­pris à par­ler l’our­dou en se ga­vant de films in­diens à la té­lé­vi­sion) mais aus­si chez Ram­bo, Sch­war­ze­neg­ger ou Bruce Lee. Ce cinéma de bric et de broc, kitsch en diable, Nothingwood en rit sans ja­mais se mo­quer, parce que Kron­lund s’amuse du « bo­ni­men­teur » , du « lous­tic » , du « per­son­nage du néo-réa­lisme ita­lien » au­tant qu’elle ad­mire la pas­sion au­then­tique de Sha­heen pour le cinéma. Une pas­sion née à l’en­fance, comme d’autres, lors­qu’il ré­cu­pé­rait des chutes de pel­li­cule pour pro­je­ter ses pre­miers films, qu’il était bat­tu par ses frères pour oser goû­ter à cette pas­sion mal vue dans son mi­lieu, très tra­di­tion­nel. Et c’est le bo­ni­men­teur qui parle plus que le pas­sion­né lors­qu’on lui de­mande s’il connais­sait le fes­ti­val avant d’y être in­vi­té : « Je connais­sais parce que c’est un fes­ti­val mon­dia­le­ment ré­pu­té : qui ne rê­ve­rait pas d’y être in­vi­té ? J’ai réa­li­sé mon rêve en ve­nant ici et vous sa­vez quoi ? Je pense que c’était le des­tin. » Ken Loach, ba­gouze et page Fa­ce­book pa­ro­dique Après la pro­jec­tion qui au­ra pro­vo­qué quan­ti­té d’éclats de rire dans l’as­sis­tance, et alors que les cré­dits dé­roulent sur l’écran, le pu­blic se lève pour une stan­ding ova­tion qui re­lève par­fois, ici à Cannes, du ré­flexe voire de la po­li­tesse. Mais celle-ci dure plus de vingt mi­nutes, se pour­sui­vant long­temps après la fin du gé­né­rique et jus­qu’à ce que les équipes de la Quin­zaine des réa­li­sa­teurs éva­cuent la salle avec au­to­ri­té. Les Af­ghans conti­nuent de rem­plir la mé­moire de leurs smart­phones de ces sou­ve­nirs dé­jà éter­nels, re­mer­cient la foule en dé­lire, lui font chan­ter « So-nia, So-nia » . Sha­heen danse même au rythme des vi­vats, avant de mettre à pro­fit sa maî­trise de l’our­dou pour dis­cu­ter avec un couple d’In­diens : « Je leur ai dit que j’étais très fan de cinéma in­dien, eux qui avaient très en­vie de ve­nir tour­ner en Af­gha­nis­tan. Je leur ai dit que je pou­vais les ai­der, et je leur of­fert un de mes films en DVD. » Dans la salle et jusque sur la Croi­sette, des spec­ta­teurs en­thou­siastes lui de­mandent de po­ser pour une pho­to : « okay okay, no pro­blem » , sou­rire char­meur et ba­gouze digne de Rin­go Starr à l’an­nu­laire. Si le contraste entre son cinéma, ce­lui du « rien » , et le nôtre, ce­lui des paillettes et du vide, est sai­sis­sant, le bar­num can­nois est loin d’in­ti­mi­der le roi du cinéma af­ghan, sûr de son des­tin. Quand on lui fait re­mar­quer qu’il a moins be­soin de de­man­der aux gens d’ap­plau­dir ici sur la Côte d’Azur que dans Nothingwood, où la scène se ré­pète sou­vent, l’homme forme une moue presque pa­ti­bu­laire et fait mine de s’of­fen­ser : « ce que vous ne voyez pas dans le film, c’est que je ne leur de­mande que pour qu’ils ap­plau­dissent une se­conde fois. On a or­ga­ni­sé des pro­jec­tions en Al­le­magne où plus de deux mille per­sonnes se le­vaient pour ap­plau­dir. » Un brin mé­ga­lo­mane (il a an­non­cé à un jour­na­liste de l’AFP : « J’ai­me­rais ren­con­trer Ar­nold Sch­war­ze­neg­ger et je crois que lui aus­si » ), Sha­heen est ici en star, conscient de son im­por­tance au pays et au­près de la dia­spo­ra af­ghane par­tout dans le monde. Kron­lund : « J’ai été voir les ré­fu­giés af­ghans le long du ca­nal Saint-Mar­tin, à Pa­ris, et ils le connais­saient tous ! Cer­tains avaient même ses films sur leurs por­tables. » Une re­nom­mée que tem­père Eva Nas­se­ry, in­ter­prète de Kron­lund dans le film, ayant elle-même gran­di dans une fa­mille af­ghane de la ré­gion pa­ri­sienne : « Il est connu, c’est sûr, mais les Af­ghans plus édu­qués se moquent un peu de lui et son cinéma. » In­ter­prète ama­teur, Nas­se­ry tra­vaille dé­sor­mais à l’hô­pi­tal fran­çais de Ka­boul, char­gée de le­ver des fonds pour l’ONG La Chaîne de l’Es­poir. « Il fait un cinéma de gauche parce qu’il met en scène le peuple, re­prend Kron­lund, parce qu’il se met à la hau­teur des gens. Une es­pèce de Ken Loach, même si la com­pa­rai­son est osée, dont les per­son­nages prin­ci­paux sont des Ro­bin des Bois. Il veut don­ner une exis­tence au peuple et il est ado­ré parce qu’il est comme eux, qu’ils peuvent se mo­quer de lui, aus­si : il a une page Fa­ce­book pa­ro­dique. « Po­pu­laire dans tous les sens du terme. La veille de leur ar­ri­vée à Cannes, Sha­heen, Mo­hi­bi et Ali ont pas­sé la soi­rée dans un res­tau­rant af­ghan de Nice. Après le fes­ti­val, ils iront mon­trer le film à Am­ster­dam puis en Al­le­magne, et se­ront sans doute re­çus à bras ou­verts par la com­mu­nau­té af­ghane sur place. Peut-être que Sha­heen, qui a la ré­pu­ta­tion d’écour­ter ses prises pour sa­tis­faire un ap­pé­tit à sa (dé)me­sure, au­ra moins faim qu’à Cannes, où on l’au­ra en­ten­du dire « ça fait trois jours que je n’ai pas man­gé » avant que la pro­duc­tion ne par­vienne à le ras­sa­sier à coups de plats in­diens à em­por­ter. Main­te­nant, que res­te­ra-t-il de cette es­ca­pade can­noise ? Quelques ki­los en moins ? On doute que Sha­heen y at­tache grande im­por­tance. Farid Mo­hi­bi, ac­teur, pro­duc­teur et ana­lyste fi­nan­cier pour Lan­dell Mills, une en­tre­prise bri­tan­nique théo­rise l’après-fes­ti­val : « Nous vi­vons avec la guerre de­puis tou­jours, ex­pli­quet-il dans un an­glais as­su­ré, et c’est pour ça que chez nous, il n’y a pas d’ar­gent pour faire du cinéma. J’es­père que les gens au­ront vu qu’il existe un cinéma af­ghan, que l’on rit beau­coup en Af­gha­nis­tan, que nous ne sommes pas des ter­ro­ristes. Et j’es­père que l’ac­cueil qu’on nous a ré­ser­vé fe­ra com­prendre à nos chaînes de té­lé­vi­sion qu’elles de­vraient in­ves­tir dans notre cinéma et pas dans des pro­grammes turcs ou in­diens. » Toutes ces consi­dé­ra­tions cultu­relles et po­li­tiques n’ont pas em­pê­ché la te­nue d’une soi­rée li­ba­naise dan­tesque, la veille de la pro­jec­tion. Pen­dant cette fête si­tuée sur une plage pri­vée, Qur­ban Ali, ac­teur fan­tasque et ef­fé­mi­né re­trous­se­ra son pan­ta­lon pour faire trem­pette à la plage (ils n’avaient ja­mais vu la mer) avant de se dé­han­cher sur le dan­ce­floor en dé­bar­deur blanc. Sha­heen, quant à lui, pas­se­ra le plus clair de la soi­rée à dor­mir af­fa­lé près d’une baffle… « Le plus im­por­tant, c’est l’ac­cueil ré­ser­vé par le pu­blic, re­lance Sha­heen mi-char­meur, mi-stres­sé. J’ai be­soin de ra­me­ner quelque chose, une preuve, parce que les gens en Af­gha­nis­tan se mo­que­raient de moi. Pour moi, ce di­plôme si­gné par Édouard Wain­trop, c’est une re­con­nais­sance très spé­ciale. » Un di­plôme de­man­dé pour l’oc­ca­sion par Kron­lund, qui connaît bien l’im­por­tance don­née à ces bouts de pa­pier en Af­gha­nis­tan. Et si ces preuves, dont Sha­heen ali­mente dé­sor­mais sa page Fa­ce­book of­fi­cielle, per­met­taient, en­fin, au cinéma af­ghan de gran­dir ? • TOUS PRO­POS RE­CUEILLIS PAR D-A.C. NOTHINGWOOD DE SO­NIA KRON­LUND, EN SALLES LE 14 JUIN

« J’ai réa­li­sé mon rêve en ve­nant ici et vous sa­vez quoi ? Je pense que c’était le des­tin. » Sa­lim Sha­heen

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