BAR­BET SCHROEDER

Aprè­sa­voir­fil­mé­le­dic­ta­teu­rou­gan­daisI­diA­minDa­daetl’avo­cat­de­la­ter­reur Jac­quesVer­gès,Bar­betS­chroe­der­clôt­sa«Tri­lo­gie­du­mal»avecLeVé­né­ra­bleW. cen­tré­surWi­ra­thu,moi­ne­boud­dhis­te­lea­der­duMou­ve­ment969­quior­chestre la­vio­len­ce­ra­cis­te­con­tre­la­mi­no­ri­té­mu­sul­ma­neenBir­ma­nie.L

So Film - - SOMMAIRE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR FER­NAN­DO GANZO - ILLUS­TRA­TIONS : IRIS HATZFELD

Hors Cadre. Avec Le Vé­né­rable W., le grand Bar­bet Schroeder clôt sa « Tri­lo­gie du mal » et re­vient sur sa pas­sion pour les dic­ta­teurs, Jacques Ver­gès, les er­re­ments d'Oli­ver Stone, le trai­te­ment des ho­mo­sexuels à Cu­ba, etc.

Pour que Wi­ra­thu ac­cepte de par­ti­ci­per à votre film, il pa­raît que vous lui avez par­lé de Ma­rine Le Pen… Oui, je lui ai ex­pli­qué que le peuple fran­çais al­lait élire Ma­rine Le Pen comme pré­si­dente, et que ce peuple par­ta­geait beau­coup de ses idées. Et j’ai ra­jou­té que le film se­rait « mis en scène par un réa­li­sa­teur d’Hol­ly­wood » ! Jacques Ver­gès di­sait, à pro­pos de L'Avo­cat de la ter­reur, que vous étiez ve­nu faire un film sur lui avec des « in­ten­tions hos­tiles » , mais que c’était lui qui vous avait pié­gé car le film ser­vi­rait à mon­trer aux gens qu’il n’est pas un monstre avec des cornes… C’est exac­te­ment ça mon am­bi­tion ! Mon­trer l’am­bi­guï­té du mal, ou plu­tôt d’un per­son­nage. Alors je suis ra­vi qu’il ait dit ça. Ce qui a été ma­gni­fique, c’était sa ré­ac­tion de dé­part quand il a vu le film. Je dois avouer que j’ai cher­ché à ne pas être pré­sent dans la salle quand il le ver­rait. Mais quand les lu­mières se sont ral­lu­mées, il a dit : « Bon, c’est quand même beau­coup d’in­tel­li­gence qui a été dé­pen­sée pour faire un film pa­reil. » Et après un pe­tit si­lence : « Vous au­rez de mes nou­velles dans les quinze jours. » C’était très sus­pen­du… Il est re­tour­né chez lui et je pense qu’il a dû re­gar­der le contrat en dé­tail – le même contrat que j’ai uti­li­sé par ailleurs pour Wi­ra­thu – et il a fi­ni par chan­ger son fu­sil d’épaule : « Ce film est un chefd’oeuvre à cause de moi. » Les Li­ba­nais qui par­ti­ci­paient à la pro­duc­tion avaient fait un contrat vrai­ment bé­ton que, en tant qu’avo­cat, il a vu qu’on ne pou­vait pas le dé­truire. Quand Jacques Ver­gès voit qu’il ne peut rien faire contre ton contrat, ça veut dire qu’il est bon ! Mais il a fi­ni par ga­gner, par ga­gner beau­coup, je veux dire : quand le film pas­sait en pro­vince, il pou­vait dé­ci­der d’al­ler dans la ville où pas­sait le film et il de­man­dait à la bi­blio­thèque lo­cale d’or­ga­ni­ser une vente de tous ses livres dé­di­ca­cés. Donc il s’est bien ser­vi du film. En fait cer­taines per­sonnes avaient conseillé à Ver­gès de re­fu­ser, en le pré­ve­nant : « Schroeder va te la jouer comme à Amin Da­da. » Vous croyez que vous l’avez eu, Amin Da­da ? Non, c’est lui qui a pris le contrôle de son image. Je lui ai as­su­ré qu’on fe­rait un au­to­por­trait et que je me met­tais à son ser­vice. Il de­vait me dic­ter ce qu’on de­vait filmer ou pas. Moi j’ai dit : « D’ac­cord, je fais tout ce que vous vou­lez, mais à une condi­tion près : il faut que vous soyez tout le temps dans le cadre. » Il vou­lait que je filme une usine ou­gan­daise ? « Ok, mais on y va en­semble et c’est vous qui ex­pli­quez de­vant la ca­mé­ra pour­quoi ces usines sont im­por­tantes pour vous. » C’était aus­si bête que ça. Pour la re­con­quête des Go­lan Heights, c’est lui qui a fait toute la mise en scène et elle était ex­cep­tion­nelle, avec des tanks, des hé­li­co­ptères et les avions de chasse de l’ar­mée. Quand il était dans le feu de l’ac­tion dans les Go­lan Heights il m’a dit : » Fil­mez les hé­li­co­ptères ! » Après, j’ai pous­sé le truc très loin. J’ai com­men­cé à lui dire : « Avec ce qu’on a, voi­ci mon conseil, Gé­né­ral : si vous ne vou­lez pas qu’on vous prenne pour un dic­ta­teur, il faut in­clure quelque chose comme un Conseil des mi­nistres dans le film. « Il m’a re­gar­dé et après quelques se­condes m’a ré­pon­du : « Ah oui je com­prends, c’est mieux. » Du coup il a fait cette mise en scène « dé­mo­cra­tique » qui a don­né un ré­sul­tat fan­tas­tique, parce qu’il ba­lance des choses in­vrai­sem­blables et pas du tout dé­mo­cra­tiques à ses mi­nistres. Il y avait cette lé­gende qui cir­cu­lait, comme quoi il était can­ni­bale. Vous avez pu vé­ri­fier ? Je n’y crois pas du tout. Ce sont des lé­gendes ra­cistes. Ce qu’il a fait en re­vanche c’est qu’une de ses femmes a été re­trou­vée dé­cou­pée en tout pe­tits mor­ceaux dans le coffre d’une voi­ture, ça oui. Mais man­ger de la viande hu­maine, non. La réa­li­té est bien plus ter­rible que cette lé­gende ra­ciste, en fait. Ces fi­gures ty­ran­niques ont sou­vent un énorme pou­voir de sé­duc­tion, la fron­tière entre le monstre et la star n’est pas claire… Sans une grande parte de va­ni­té de la part du per­son­nage prin­ci­pal, il est im­pos­sible de faire un film comme ça, c’est cer­tain. On peut dire la même chose de Duch, le maître des forges de l’en­fer, le film de Ri­thy Panh. Quand on re­garde en gros plans ces fi­gures-là, elles ne sont ja­mais comme on les ima­gine, elles peuvent avoir des cô­tés, je ne di­rais pas char­meurs ou sé­dui­sants, mais qui semblent éton­nam­ment in­of­fen­sifs. Il faut ap­prendre à lire à tra­vers. Vous pen­sez qu’on peut par­ler de la « ba­na­li­té du mal » ? Le vrai film sur la ba­na­li­té du mal, c’est ce­lui de Claude Lanz­mann Le Der­nier des in­justes, avec cet en­tre­tien à Rome avec Benjamin Mur­mel­stein ( le der­nier pré­sident du Conseil juif du camp de concen­tra­tion de The­re­siens­tadt, ndlr). Film qui est un chef-d’oeuvre ab­so­lu. Lanz­mann se rap­proche plus que per­sonne de ce que je cherche avec ma tri­lo­gie. Sauf qu’ils partent quand même bras des­sus, bras des­sous à la fin du film. Ils sont de­ve­nus amis. Il n’a pas peur de cho­quer lui non plus… Jus­te­ment Lanz­mann dit que le mal n’est ja­mais ba­nal et que c’est l’idée d’Han­na Arendt qui l’est… Bien sûr, c’est pour ça qu’il re­joint ce que je ra­conte dans ma tri­lo­gie. Wi­ra­thu est va­ni­teux, mais pas ba­nal. Quand vous faites une in­ter­view avec lui, il vous dit une phrase qui peut sem­bler ba­nale mais qui en fait est vrai­ment re­dou­table : « Vous pou­vez me po­ser toutes les ques­tions que vous vou­lez. Je ré­pon­drai à tout. » Et à ce mo­ment-là, juste par sa fa­çon de dire ça, on ne pose plus des ques­tions em­bar­ras­santes, parce qu’on sait que c’est fi­ni. Wi­ra­thu, pour jus­ti­fier sa haine des mu­sul­mans, parle dans le film de la co­lère du peuple bir­man. Jus­te­ment, Em­ma­nuel Ma­cron s’est adres­sé pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle aux vo­tants du

“Quand Jacques Ver­gès voit qu’il ne peut rien faire contre ton contrat, ça veut dire qu’il est bon ! ”

Front na­tio­nal en leur di­sant à plu­sieurs re­prises : « J'en­tends votre co­lère. » Pen­sez-vous qu’il s’agit de la même co­lère ? La co­lère à la­quelle fait al­lu­sion Ma­cron, c’est la co­lère des déshé­ri­tés de la so­cié­té, qui sont trai­tés in­jus­te­ment. Ce se­rait la même chez les élec­teurs de Do­nald Trump. La co­lère en Bir­ma­nie est tout sim­ple­ment une es­pèce de ra­cisme qui est res­sor­ti pe­tit à pe­tit à la sur­face. C’est plu­tôt une peur qui a été at­ti­sée et qui crée des fan­tasmes, mais je ne suis pas sûr que ce soit une co­lère. Et vous ne croyez pas que ce ra­cisme-là soit le même en France ? Je pense que le ra­cisme en France est plu­tôt cultu­rel : on at­taque plus une culture qu’une race. C’est en­core une fois le même mé­ca­nisme que l’an­ti­sé­mi­tisme. Ce­ci dit, Wi­ra­thu a réus­si à faire pas­ser des lois spé­cia­le­ment ré­ser­vées aux mu­sul­mans. Rien que le fait qu’il puisse exis­ter une loi ré­ser­vée aux mu­sul­mans, quelle qu’elle soit, c’est ter­ri­fiant. Et ça, c’est ce que veulent faire Trump et Ma­rine Le Pen. C’est une In­ter­na­tio­nale des axes du mal. En France en par­ti­cu­lier et en Oc­ci­dent en gé­né­ral, une fi­gure his­to­rique de la ter­reur d’État qui n’a pas été to­ta­le­ment condam­née, c’est Mao. Comment l’ex­pli­quez-vous ? Ça, c’est le com­mu­nisme. C’est très spé­cial. Ça per­met d’al­ler beau­coup plus loin sans qu’on s’en rende compte, parce qu’ils ont la dia­lec­tique qui per­met de main­te­nir une fa­çade, une ma­nière de rai­son­ner qui est as­sez éton­nante. Alors que Mao, c’est quand même 20 mil­lions de morts en trois ans. On peut dire la même chose de la vi­sion qui existe sur Fi­del Cas­tro. Et quelle est votre avis sur Cas­tro, jus­te­ment ?

J’ai été très proche de Nes­tor Al­men­dros, qui avait comme pro­jet très cher de faire le seul do­cu­men­taire contre Cas­tro : Mau­vaise Conduite. Le film l’at­ta­quait d’une fa­çon très in­tel­li­gente : sous l’angle de la culture. Il mon­trait la condi­tion des ho­mo­sexuels à Cu­ba et c’était ter­rible, im­pos­sible de contre-at­ta­quer, c’était un ter­rain très vul­né­rable. On est ar­ri­vés à faire un film re­mar­quable et dont je suis très fier, parce qu’il a eu des sou­cis dans tous les fes­ti­vals. À chaque fois qu’il était sé­lec­tion­né, les Cu­bains s’or­ga­ni­saient pour es­sayer de l’éli­mi­ner. J’ai vu de près comment ils agis­saient, les cultu­rels cu­bains, pour lut­ter contre ce film « no­cif et dan­ge­reux » . Ce qui est for­mi­dable, c’est comment Cas­tro s’est ti­ré d’af­faire. Là, il a été gé­nial : après toutes ces po­lé­miques, il a com­pris et il a ou­vert des boîtes gay à La Ha­vane. Et aux tou­ristes qui ve­naient on leur di­sait : « Vous voyez ? On ra­conte n’im­porte quoi ! » Et c’était ré­glé. Alors qu’il y avait de vrais camps de concen­tra­tion pour les ho­mo­sexuels à Cu­ba, avec des mi­ra­dors et des bar­be­lés. Et en­core au­jourd’hui il y a des camps de concen­tra­tion pour les gens qui ont le si­da, parce qu’il ne faut pas qu’ils conta­minent le reste. Et comment ex­pli­quer qu’on le dé­fende, en­core au­jourd’hui ? Ce n’est tou­jours pas ren­tré dans la tête des gens parce qu’il y a eu une gé­né­ra­tion qui a été tel­le­ment mar­quée par cet es­poir qu’a ap­por­té Cas­tro et que per­sonne ne vou­lait voir dis­pa­raître… Per­sonne ne peut ac­cep­ter que c’était la der­nière illu­sion. On ne pou­vait pas la perdre. Mais je pense que Nes­tor avait rai­son et qu’un jour il y au­ra des gens qui vont de­man­der des comptes à ceux qui ont été en­cou­ra­gés par le gou­ver­ne­ment cas­triste à al­ler y faire des films. Nes­tor fai­sait tou­jours une com­pa­rai­son peut-être ex­ces­sive, mais quand même. Il di­sait : « On a fait des tas d’his­toires à des ac­teurs et des écri­vains qui sont al­lés faire la vi­site à Ber­lin pour sou­te­nir Hit­ler dans les an­nées en­core douces, et je pense que là, un jour, on va re­pro­cher à Cop­po­la d’avoir fait tant de pro­pa­gande pour les cours qu’il don­nait à Cu­ba. » Oli­ver Stone a aus­si fait des films sur Cas­tro, et après l’avoir ren­con­tré il a af­fir­mé qu’il était en fait un « good boy» . Alors lui, il a dé­jà ré­glé son compte, parce qu’il a fait l’apo­lo­gie du ré­gime de Hu­go Cha­vez. Ce n’est même pas la peine de conti­nuer, il s’est oc­cu­pé lui-même de construire son ri­di­cule. Entre pa­ren­thèses, c’est aus­si le pro­blème de Mé­len­chon, dont il y a des preuves de son sou­tien au ré­gime vé­né­zué­lien. Et quand quel­qu’un te dit : « Je vais vous faire trou­ver du tra­vail, vous al­ler vivre mieux » , ce n’est pas le meilleur mo­dèle. Le pays le plus riche du monde en pé­trole… C’est une preuve par l’ab­so­lu du fait que ce sys­tème-là n’a pas mar­ché. Au dé­part ce n’était pas le cas : Cha­vez, Cas­tro, ils ont tout fait pour ai­der le peuple, ils ont fait plein des ca­deaux qui sont de­ve­nus des ca­deaux em­poi­son­nés. Je suis très fier que Cha­vez ait fait in­ter­dire La Vierge des tueurs, parce que dans le film un pi­geon chie sur la tête d’une sta­tue de Bo­li­var et un per­son­nage le traite de ma­ricón (‘‘ pé­dé’’ en es­pa­gnol, ndr). Ça, c’était in­sup­por­table pour le bo­li­va­rien qu’était Cha­vez. • LE VÉ­NÉ­RABLE W., UN FILM DE BAR­BET SCHROEDER, AC­TUEL­LE­MENT EN SALLES, ET IN­TÉ­GRALE BAR­BET SCHROEDER AU CENTRE POM­PI­DOU JUS­QU'AU 11 JUIN.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.