L’art et sa ma­nière, une chro­nique d'An­to­nin Pe­ret­jat­ko

Ou comment tout ce qui fait un film peut fi­nir par lui nuire.

So Film - - SOMMAIRE - PAR AN­TO­NIN PE­RET­JAT­KO, CI­NÉASTE

Voi­là, Cannes, c'est fi­ni, alors main­te­nant pour­quoi doit-on at­tendre au­tant de temps pour voir les films qui y étaient ? On voit et on en­tend par­ler de films pen­dant tout le fes­ti­val, s'ils y sont pro­je­tés c'est qu'ils sont fi­nis me di­rez-vous, alors pour­quoi at­tendre si long­temps avant la sor­tie en salles ? Tout d'abord il faut prendre en consi­dé­ra­tion que pour la qua­si-una­ni­mi­té des films d'au­teurs qui se tournent entre juin et jan­vier, c'est la course à Cannes. En­ten­dons par là, une course à ter­mi­ner le film plus ou moins gros­siè­re­ment pour le pro­po­ser aux co­mi­tés de sé­lec­tion. C'est tou­jours ris­qué de mon­trer un film pas fi­ni car en cas de re­fus il est rare que le co­mi­té veuille re­voir le film ter­mi­né : inu­tile de vé­ri­fier que c'est un na­vet. S'il est pris, la course re­prend de plus belle, il ar­rive de ter­mi­ner le film la veille de la pro­jec­tion ! Pour ima­gi­ner une ex­ploi­ta­tion, il vaut mieux le mon­trer aux ex­ploi­tants, donc l'avoir ter­mi­né quelques mois avant la sor­tie. Les an­nonces des sé­lec­tions se font un mois avant le fes­ti­val, si on dé­cide de sor- tir le film en salles en même temps que la com­pète et qu'on n'a pas pré­vu son coup à l'avance, c'est mis­sion im­pos­sible : les­ci­né­mas ont leur pro­gram­ma­tion éta­blie de­puis long­temps, avec quinze nou­veaux films en moyenne par se­maine, dif­fi­cile de faire de la place au der­nier mo­ment. Comme per­sonne n'a vrai­ment en­vie de sor­tir son film entre le 20 juillet et le 15 août (c'est tou­jours dif­fi­cile de mo­bi­li­ser du pu­blic sur les plages ou en sa­fa­ri pho­to à l'autre bout du monde), on re­pousse la sor­tie à la ren­trée. C'est d'au­tant plus jus­ti­fié qu'une sor­tie pré­pa­rée de­mande un peu de presse, en moins d'un mois im­pos­sible de pré­ve­nir les men­suels ci­né… faire l'impasse sur une re­vue comme So­film pa­raît sui­ci­daire, n'im­porte qui en convien­dra. Pou­vez-vous me ci­ter un film qui a fait l'impasse sur la presse ? Il y en a mais per­sonne n'en a en­ten­du par­ler. CQFD. Dans le cas de fi­gure où la date de sor­tie a été pla­ni­fiée pour le fes­ti­val, coup de po­ker : on table sur une sé­lec­tion. Ris­qué. Ce­la semble dé­cré­ter par avance que le film y se­ra, or un sé­lec­tion­neur dé­teste être pré­vi­sible et juste pour être ta­quin il peut re­fu­ser le film. Alors il faut chan­ger la date de sor­tie et une dé­pro­gram­ma­tion, ce n'est ja­mais très bon pour le ma­tri­cule d'un film. Une fois à Cannes, il ar­rive que la pro­jo se passe mal : aïe, le fes­ti­val a flin­gué le film, mieux vaut re­pas­ser par un coup de mon­tage, sou­vent en rac­cour­cis­sant le film (le fes­ti­val a sou­dai­ne­ment rap­pe­lé au réa­li­sa­teur la fa­meuse phrase d'Or­son Welles : « S’est-on dé­jà plaint d’un film trop court ? » ) et se faire ou­blier quelque temps : on re­mer­cie le ciel d'avoir une date de sor­tie éloi­gnée du fes­ti­val, d'ici là peut-être que la cri­tique vous confon­dra va­gue­ment avec un autre film… Bref ça com­mence à faire beau­coup de rai­sons de ne pas sor­tir le film en même temps que le fes­ti­val. Trop de risques, le ga­din est en vue. « Le mi­lieu du cinéma étant ré­gi par la peur » (Bret Eas­ton El­lis), une sor­tie en même temps que le fes­ti­val reste as­sez rare. Qui dit Cannes, dit pal­ma­rès. Si le film at­trape un prix, un gros prix : bin­go, il de­vient le film de­vant le­quel tout le monde a peur. La pro­mo se ré­or­ga­nise, on de­vient le film bull­do­zer, on peut sor­tir en sep­tembre ! En­core que bon, les dis­tri­bu­teurs vous di­ront que même là c'est ris­qué, il n'y a pas de date idéale. Peut-être que le moins ris­qué se­rait de ne pas sor­tir le film du tout ? Est-ce pos­sible ? Oui, ce­la s'ap­pelle Net­flix. L'autre so­lu­tion qui évite le maxi­mum de risque consiste à ne pas faire le film. D'ailleurs en bas de chez moi, il y a un cinéma qui est fer­mé : tous les jours, il pa­raît que des pro­fes­sion­nels passent de­vant en se di­sant : « Ouf ! Ici au­cun risque de prendre un ga­din. »

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