Le Saut du tigre dans le pas­sé, une chro­nique de Serge Bo­zon

Le ci­néaste Serge Bo­zon re­vient chaque mois sur des ques­tions de cinéma qui mé­ritent d’être vues plus dou­ce­ment. Et, à l’aide de sa loupe, y dé­couvre tou­jours une le­çon. Ce mois­ci, et suite au cour­rier des lec­teurs, une au­to­cri­tique. Et l’ob­jet d’étude :

So Film - - SOMMAIRE - Mer­ci à Em­ma­nuel Le­vaufre

Suite à ma chro­nique d'avril sur le der­nier Shya­ma­lan et le der­nier Rei­chardt, j'ai re­çu des mes­sages éner­vés ou tra­giques. Je suis al­lé trop vite et j'ai fait du mal. Ce sont des ci­néastes im­por­tants. C'est vrai. Et, de toute fa­çon, je parle trop de ci­néastes connus au lieu de chro­ni­quer des vraies dé­cou­vertes. C'est vrai. Alors ce mois-ci, pen­dant que vous êtes à Cannes et moi dans ma chambre, je re­viens aux connus par des in­con­nus. J'irai dou­ce­ment et je fe­rai du bien. At­ten­tion spoi­ler ! Split, pour com­men­cer. Quand la Bête ar­rive, elle tue. C'est nor­mal. Mais qu'est-ce qu'on doit faire de la Bête ? La tuer aus­si ? Bof. Un film d'hor­reur est plus qu'un film d'ac­tion. La lais­ser libre pour pré­pa­rer le se­quel, comme Shya­ma­lan ? Bof. Un film d'hor­reur est plus qu'une au­to-fran­chise. Je viens de voir I’m Not a Se­rial Killer (O'Brien, 2016), qui pro­pose une ré­ponse aus­si sur­pre­nante que pro­fonde, à la toute fin. Sur­pre­nante : on bas­cule d'un coup du thril­ler hor­ri­fique à la science-fic­tion ro­man­tique1. Pro­fonde : l'amour est le point culmi­nant de l'em­pa­thie, or le film ra­conte la longue et in­cer­taine ini­tia­tion par la­quelle un ado­les­cent so­cio­pathe re­trouve, en sui­vant les pas d'un monstre, le che­min de l'em­pa­thie – et qui a plus be­soin d'amour que les monstres ? Ac­cep­ta­tion fi­nale de l'em­pa­thie, pour l'ado, et sa­cri­fice fi­nal par amour, pour le monstre, se conjuguent ain­si au mo­ment le plus si­dé­rant du film. En­suite, l'ado qui est res­pon­sable de la mort du monstre peut même ame­ner des fleurs à sa veuve et écou­ter les mots ba­nals et doux du sou­ve­nir conju­gal. Le mal fait était né­ces­saire, au monstre comme à l'ado, pour ne plus en faire, main­te­nant que le sen­ti­ment re­trouve ses droits. Le film est sau­vé par sa fin. Alors même ses fai­blesses ré­sonnent au­tre­ment. Face au clin­quant-lu­dique des Get Out, Un­frien­ded, It Fol­lows… mieux vaut moins de style et plus de sincérité, moins d'iro­nie et plus d'émo­tion. Du point de vue du scé­na­rio, on est dans la li­gnée Mar­tin, Don­nie Dar­ko, My Soul to Take... C'est-à-dire hor­reur pro­vin­ciale + ado tor­tu­ré + ini­tia­tion tor­tu­rée. Mais le film, plus calme si­non terne, prend son temps sans brio (con­trai­re­ment au Cra­ven), poé­sie (con­trai­re­ment au Ro­me­ro) ou ver­tige (con­trai­re­ment au Kel­ly). D'où le choc si émou­vant à la fin. Dans le cinéma d'hor­reur ac­tuel, c'est rare que la vé­ri­té hu­maine de l'his­toire prime sur les re­bon­dis­se­ments abs­traits. Je ne suis pas spé­cia­liste, alors je me trompe peut-être. Ecri­vez-moi en­core. Rei­chardt, main­te­nant. On me de­mande : pour­quoi lui re­pro­cher son rap­port de nou­vel­liste à l'his­toire qu'elle ra­conte ? Où est exac­te­ment le pro­blème ? Ré­ponse par la bande, bis. J'ai eu une ré­vé­la­tion en dé­cou­vrant der­niè­re­ment Ka­the­rine Mans­field, une pure nou­vel­liste qui n'a ja­mais réus­si à écrire des ro­mans. Toutes ses nou­velles re­posent sur la même tech­nique : trou­ver dans des mo­ments forts col­lec­tifs (type : ma­riage) un temps faible so­li­taire (type : at­tendre dans un cou­loir l'ar­ri­vée du fleu­riste), puis creu­ser le­dit temps faible en mul­ti­pliant les pe­tites sen­sa­tions étranges ( type : que fait cette mouche au pla­fond ?) pour fi­nir el­lip­ti­que­ment par la pa­role ou le geste le plus in­si­gni­fiant pos­sible (type : se la­ver les mains). Ré­sul­tat : dans le temps faible (ain­si creu­sé) du mo­ment fort, la pa­role ou le geste au­ra une ré­so­nance aus­si mys­té­rieuse que triste. Au fi­nal, l'in­si­gni­fiance se re­tourne comme une crêpe – de deuil. Mans­field est très forte pour ça. Elle est même vir­tuose. Mais on sent trop le sys­té­ma­tisme dans la vir­tuo­si­té de ce mi­ni­ma­lisme-là. C'est le même pro­blème que Cer­taines femmes, et la même tris­tesse. Je ne sais pas comment le dire au­tre­ment. Fin de l'au­to­cri­tique. Re­tour à la vie. J'avoue bien ai­mer Mon­sieur et Ma­dame Co­lombe de Mans­field. Pour une fois, ça fi­nit bien. Der­nière phrase : « Et Re­gi­nald re­tra­ver­sa len­te­ment la pe­louse » .

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