Le Jour où... Den­nis Hop­per s'est fait ex­plo­ser

Un soir de 1983, Den­nis Hop­per était cen­sé ve­nir pré­sen­ter son film Out of the Blue à Hous­ton, à la RICE Uni­ver­si­ty. Mais il n’en fut (presque) rien, entre per­for­mance d’avant-garde et nu­mé­ro de fête fo­raine.

So Film - - SOMMAIRE - PAR MAT­THIEU ROSTAC PHO­TOS : BRIAN HUBERMAN/ RICE UNI­VER­SI­TY ME­DIA CEN­TER

En cette nuit de mai 1983, Den­nis Hop­per a les pu­pilles di­la­tées, la voix éraillée. Comme sou­vent à cette époque. De­vant quelques ci­né­philes texans ve­nus l'ap­plau­dir, l'im­mor­tel cos­cé­na­riste et réa­li­sa­teur d'Ea­sy Ri­der se lance dans une lo­gor­rhée dont lui seul a le se­cret : « Wouh ! Wouh ! Je vais vous dire un truc : c’est pas de la conne­rie, les mecs ! C’est comme si je ve­nais de me prendre une droite par Mo­ha­med Ali, mon pote ! […] C’est une théo­rie, une théo­rie sur la ma­nière dont les sys­tèmes so­laires se créent. Vous voyez, la dy­na­mite n’ex­plose pas d’el­le­même. […] Bon, faut que j’aille pis­ser. Mais ça veut pas dire que je me suis fait des­sus ! » Si Den­nis Hop­per parle du Big Bang et hurle comme à la criée, c'est parce qu'il vient de se faire sau­ter. Tout sim­ple­ment. Ou plu­tôt, il vient d'ac­com­plir ce qu'il a ap­pe­lé le Rus­sian Dy­na­mite Death Chair Act, un « tour de ma­gie » du­rant le­quel il s'as­sied sur une chaise en­cer­clée de bâ­tons de dy­na­mite qui ex­plosent en même temps.

Wim Wen­ders, l’ho­lo­gramme et la fosse aux lions

Quelques heures plus tôt, il était pour- tant ques­tion d'une simple soi­rée de pro­jec­tion sui­vie d'un ques­tion-ré­ponse à la mé­dia­thèque de la RICE Uni­ver­si­ty de Hous­ton. De­vant un peu plus de quatre cents per­sonnes, Den­nis Hop­per avait pré­vu de mon­trer son der­nier film Gar­çonne, dans le­quel Lin­da Manz jouait l'un de ses rares rôles sur grand écran. Bien évi­dem­ment, il n'en fut rien. Ri­chard Link­la­ter, alors étu­diant en cinéma à la fa­cul­té, as­sure qu'au­cune bo­bine ne fut lan­cée, rem­pla­cée par un one-man show cos­mique de Hop­per d'une heure. Ch­ris­to­pher Dow, ré­dac­teur en chef du ta­bloïd lo­cal Dia­log Ma­ga­zine, af­firme avoir vu Gar­çonne, mais c'est bien l'après-film qui fut l'at­trac­tion prin­ci­pale de cette soi­rée ci­né­phile : « C’était co­casse parce que Hop­per a re­fu­sé de sor­tir de la ca­bine de pro­jec­tion pour s’adres­ser au pu­blic. » Brian Huberman, do­cu­men­ta­riste et pro­fes­seur de cinéma à la RICE Uni­ver­si­ty, éga­le­ment pré­sent ce soir-là, dé­taille le contexte : « Il s’agis­sait en fait d’une per­for­mance d’art abs­trait avant-gar­diste à base de vi­déos de flux de conscience pro­je­tées sur grand écran, par­se­mées d’in­ter­ven­tions de sa part au­près du pu­blic. Lui n’était pas sur scène mais dans une pièce at­te­nante de l’au­di­to­rium de­puis la­quelle son vi­sage était af­fi­ché sur l’écran comme un ho­lo­gramme. » Mais le ci­néaste et pho­to­graphe ne s'ar­rête pas en si bon che­min. Une fois son hap­pe­ning son et lu­mière à la mé­dia­thèque ter­mi­né, il convie tout le monde à prendre place dans... une poi­gnée de bus. « Vous sa­vez, ces gros bus sco­laires jaunes ty­pi­que­ment amé­ri­cains ? On est mon­tés de­dans et on nous a ame­nés de l’uni­ver­si­té vers un cir­cuit de course hors de la ville, le Big H Speed­way, re­prend Huberman, dans un large sou­rire éclair­cis­sant sa barbe drue. Il faut voir le truc : on a toute une faune d’in­tel­los, de ci­né­philes et d’uni­ver­si­taires au mi­lieu de la piste et, dans les tra­vées, une foule de red­necks ve­nue au dé­part voir des ca­mions se ren­trer de­dans. On était comme des chré­tiens don­nés aux lions ! » Wim Wen­ders, qui a fait tour­ner Hop­per dans L’Ami amé­ri­cain quelques an­nées plus tôt, ain­si que l'au­teur Ter­ry Sou­thern, com­père d'Ea­sy Ri­der, servent éga­le­ment de pu­blic à un Den­nis Hop­per qui s'éloigne. Le micro du spea­ker du Big H Speed­way cra­chote, mol­las­son : « Res­tez, les amis, et ob­ser­vez une cé­lèbre per­son­na­li­té de Hol­ly­wood ac­com­plir le Rus­sian Dy­na­mite Death Chair Act. Vous avez bien en­ten­du, les amis ! Il va s’as­seoir sur une chaise ac­cro­chée à six bâ­tons de dy­na­mite et al­lu­mer le tout. »

Den­nis Hop­per aus­si per­ché que son pu­blic

Dans les tra­vées, les lo­caux se fichent to­ta­le­ment de voir ce Ca­li­for­nien ve­nu se faire pul­vé­ri­ser dans la pous­sière texane. Sur la piste, les ci­né­philes en­filent les bières, gloussent. « Bien sûr, per­sonne n’a es­sayé de l’ar­rê­ter, même pas son as­sis­tante. De

toute ma­nière, ça n’est pas le genre de mec à qui tu ose­rais dire non, ex­plique Huberman qui a sai­si le mo­ment sur l'une des pre­mières Be­ta­cam du mar­ché. Même plu­sieurs an­nées plus tard, Hop­per était en­core per­ché dans son rôle de pho­to­graphe re­cou­vert d’ap­pa­reils pho­to dans Apo­ca­lype Now. Sous l’in­fluence de sub­stances toutes aus­si exo­tiques les unes que les autres. C’est ce qu’on at­ten­dait de lui. Et la foule était tout à fait dans le même état d’es­prit, com­plè­te­ment stone. » Au nez et à la barbe de la po­lice mon­tée, elle aus­si amu­sée, ve­nue as­su­rer la sé­cu­ri­té de cette « cas­cade » . A l'autre bout de la piste, Den­nis Hop­per s'ins­talle donc dans ce qui pour­rait être son cer­cueil. « Une chaise en car­ton gros­sière, basse, avec des ac­cou­doirs an­gu­leux, re­cou­verte de pa­pier alu­mi­nium. Hop­per ne s’est ja­mais as­sis sur la chaise, pro­ba­ble­ment parce qu’elle n’au­rait pas sup­por­té le poids. Au lieu de ça, il s’est ta­pi des­sous. Puis, il a ten­té d’al­lu­mer les bâ­tons de dy­na­mite dis­po­sés en fa­ran­dole au­tour de lui. Mal­heu­reu­se­ment, il y avait une pe­tite brise ce soir-là et chaque ten­ta­tive était an­nu­lée par le vent. On pou­vait presque en­tendre Hop­per ju­rer contre le vent et les al­lu­mettes bon mar­ché qu’on lui avait re­fi­lées. Fi­na­le­ment, il a pris toutes les al­lu­mettes du pa­quet et a al­lu­mé la mèche. Ça a du­ré deux se­condes puis est ve­nue l’ex­plo­sion. On au­rait dit Coyote, l’en­ne­mi de Bip Bip, en train de faire sau­ter ses propres ex­plo­sifs » , rem­bo­bine avec pré­ci­sion et hu­mour Ch­ris­to­pher Dow. Une dé­to­na­tion si forte que « le souffle a fait sau­ter le micro de ma ca­mé­ra » , dixit Brian Huberman. Dans un épais nuage de cendres, Hop­per ré­ap­pa­raît comme un mes­sie com­plè­te­ment al­lu­mé, bour­ré à l'adré­na­line, l'ouïe en­do­lo­rie. Le ci­néaste amé­ri­cain a réus­si son coup et son pu­blic de fi­dèles ci­né­philes se rue sur lui pour ve­nir l'ac­cla­mer.

“Hop­per était sur­tout un mec per­du”

« Je ne me suis ja­mais dit qu’il al­lait y pas­ser » , lâche Huberman non sans un cer­tain cy­nisme. Pen­dant long­temps, Den­nis Hop­per ex­plique à qui veut bien l'écou­ter que cette his­toire était to­ta­le­ment im­pro­vi­sée, qu'il était à l'époque « per­sua­dé d’avoir un contrat sur [sa] tête. S’ils vou­laient [le] tuer, ils de­vaient le faire au grand jour » . Or, ce soir-là à Hous­ton, tout a été pla­ni­fié de A à Z, ré­pé­té dans les moindres dé­tails. Olie An­der­son, cas­ca­deur de re­nom, s'est même char­gé de cho­ré­gra­phier le tout. « Hop­per était ve­nu faire des re­pé­rages deux mois plus tôt. Quelque chose de très sé­rieux, sous contrôle. Au dé­part, il vou­lait faire ça sur le par­king de l’uni­ver­si­té. Evi­dem­ment, l’ad­mi­nis­tra­tion a dit non. Je veux dire, rien que le mot dy­na­mite... Il s’at­ten­dait à quoi ? Fin de la dis­cus­sion » , se sou­vient le do­cu­men­ta­riste de la RICE Uni­ver­si­ty. Ce qui n'em­pê­chait pas Hop­per de mettre – par­tiel­le­ment – sa vie en dan­ger. « Si vous pla­cez vingt charges de dy­na­mite en cercle et qu’elles sautent en­semble, il y a un ef­fet de vide. En re­vanche, si trois d’entre elles ne se dé­clenchent pas, vous vous faites as­pi­rer et vous mou­rez. Ça a mar­ché et on s’en est sor­tis » , rap­pel­le­ra-t-il plus tard. En réa­li­té, Den­nis Hop­per fan­tas­mait l'idée de se faire lit­té­ra­le­ment sau­ter le cais­son de­puis bien long­temps. De­puis Ea­sy Ri­der, en fait. Mais faute de moyens, la cas­cade n'avait pu être exé­cu­tée dans le film. Le ci­néaste dé­cé­dé en 2010 de­vra donc at­tendre près de quinze ans avant de mettre au point sa pres­ta­tion. « A cette pé­riode de sa vie, Hop­per est sur­tout un mec un peu per­du, pile entre Apo­ca­lypse Now et sa cou­ver­ture de Va­ni­ty Fair com­bi­née à la sor­tie de Blue Vel­vet, croit sa­voir Huberman. Pour tout vous avouer, à cette pé­riode, j’ai éga­le­ment fil­mé Den­nis Hop­per en train de ten­ter de ren­trer en contact avec Jack Ni­chol­son parce qu’il était lui aus­si à Hous­ton. Hop­per ten­tait d’im­pres­sion­ner Ni­chol­son au té­lé­phone de­vant moi mais en vé­ri­té, je sais très bien qu’il n’est ja­mais al­lé plus loin que sa se­cré­taire. Cette cas­cade, c’était de la pu­bli­ci­té bon mar­ché. » Et ce, bien avant le slo­gan d'Ovo­mal­tine.

“Il a pris toutes les al­lu­mettes du pa­quet et a al­lu­mé la mèche. On au­rait dit Coyote, l'en­ne­mi de Bip Bip, en train de faire sau­ter ses propres ex­plo­sifs ” Ch­ris­to­pher Dow, ré­dac­teur en chef du ta­bloïd lo­cal Dia­log Ma­ga­zine

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