Il faut tuez Char­ley Var­rick ! de Don Sie­gel

Le film culte de Don Sie­gel res­sort ce mois-ci dans un cof­fret somp­tueux chez Wild Side (DVD + Blu-ray + li­vret de 220 pages). L’oc­ca­sion d’une re­lec­ture en règle par la fine gâ­chette Phi­lippe Gar­nier.

So Film - - SOMMAIRE - AVEC WALTERR MATTHAMATTHAU

En Amé­rique, en 1972 – époque où Uni­ver­sal met Char­leyEn Amé­rique, en 1972 – époque où Uni­ver­sal met Char­ley Var­rick en chan­tier –, même les films de casse étaient an­ti-es­ta­blish­ment et an­ti-cor­po­rate. Pas pour rien que le film de Don Sie­gel s'in­ti­tu­lait à l'ori­gine The Last of the In­de­pen­dents, lo­go qui fi­gure sur l'avion pou­dreur de Char­ley Var­rick. La même an­née, Car­ter DeHa­ven et John Flynn trai­taient pour la pre­mière fois de fa­çon réa­liste le hé­ros néan­der­tha­lien­frustre de Ri­chard Stark, Par­ker, dans leur film ir­ré­vé­ren­cieux Echec à l’Or­ga­ni­sa­tion ( The Out­fit). Les deux films (sor­tis pra­ti­que­ment le même mois, fin 1973) op­po­saient des or­ga­ni­sa­tions cri­mi­nelles ten­ta­cu­laires à de pe­tits opé­ra­teurs re­belles et ma­lins. Les deux par­taient de la même pré­misse : une équipe lo­cale braque une pe­tite banque de cam­pagne, igno­rant qu'elle sert à la ma­fia pour blan­chir de l'ar­gent. Dans The Out­fit, les cri­mi­nels opé­raient dans un vide par­fait : les seuls flics vi­sibles sont des mal­frats dé­gui­sés en po­li­ciers de la route. Char­ley Var­rick a bien deux ou trois po­li­ciers de cam­brousse au tout dé­but, mais l'his­toire porte réel­le­ment sur Char­ley (Wal­ter Mat­thau) et son aco­lyte An­dy Ro­bin­son, op­po­sés à l'Ar­ma­ged­don hu­main que l'Or­ga­ni­sa­tion lance à leurs trousses. Cet in­di­vi­du, un tueur jo­vial mais ter­ri­fiant du nom de Mol­ly, est joué par Joe Don Ba­ker, qui était dé­jà le par­te­naire de Ro­bert Du­vall dans The Out­fit. On pour­rait dire que Ba­ker, avec ses airs pa­te­lins et ses pe­tits rires ner­veux pa­ni­quants, a don­né vie à un per­son­nage aux nom­breuses ré­in­car­na­tions – jus­qu'au tueur à gages Chi­gurth de No Coun­try for Old Men. Il se­rait dif­fi­cile de croire que Cor­mac McCarthy n'a ja­mais vu Mol­ly à l'oeuvre avant d'écrire son propre im­pa­rable exé­cu­teur, même si Ja­vier Bar­dem est plus por­té sur les armes exo­tiques et les per­ruques folles, alors que Joe Don n'a qu'à vi­der sa pipe pour nous col­ler les je­tons. Mais c'est une in­fer­nale pipe de briar au four­neau gi­gan­tesque, que Ba­ker n'ar­rête pas de ta­per, net­toyer, rem­plir et ral­lu­mer d'une fa­çon éner­vante. Les ma­nières de Mol­ly avec les dames sont à l'ave­nant. « Je ne couche pas avec les putes, du moins consciem­ment » , fait- il à la ma­que­relle du Bron­co Pas­ture, le bordel bu­co­lique dans le­quel il est al­lé se ré­fu­gier. Une pho­to­graphe spé­cia­li­sée dans les faux pa­piers – un de ces rôles bla­sés que la gé­niale She­ree North pou­vait jouer dans son som­meil –, se prend des tor­gnoles ma­gis­trales et semble ai­mer ça. Il y a ce mo­ment ul­tra lorsque Mol­ly la gifle gen­ti­ment et qu'elle se contente de sou­rire d'un air en­ten­du, l'at­ti­rant vers son lit. She­ree était tout aus­si mé­mo­rable dans un rôle pa­reille­ment court dans The Out­fit, où elle joue la femme folle du cul d'un re­ce­leur de voi­tures vo­lées. Toute cette du­re­té un brin li­mite semble d'au­tant plus dé­ton­ner dans un film si pai­sible et gen­til en sur­face – d'où son ef­fi­ca­ci­té. La plu­part des images pa­raî­tront sin­gu­liè­re­ment fla­pies pour les sen­si­bi­li­tés d'au­jourd'hui – mais ce­la tient aus­si aux an­nées 70, au­tant qu'au goût de Sie­gel pour la ba­na­li­té des plans. Il en va de même pour la musique jaz­zy-flû­tiaux casse-bon­bons de La­lo Schi­frin. Sauf qu'ici c'est plus mar­qué : le lo­go « A Sie­gel Film » ap­pa­raît sur une pe­tite pleine lune, le gé­né­rique dé­file sur des plans all-Ame­ri­can gnan­gnan de Tres Cruces , la bour­gade en­som­meillée du Nou­veau-Mexique que Var­rick et son équipe s'ap­prêtent à culbu­ter. Dans ses hor­ri­pi­lants Mé­moires pas tou­jours ins­truc­tifs, A Sie­gel Film (Fa­ber), le ci­néaste ré­vèle qu'il s'agit en réa­li­té de plans fil­més avant le tour­nage par son chef opé­ra­teur Mi­chael But­ler pour tes­ter la ca­mé­ra. Ce qui ex­plique peut-être que les mioches de toute l'équipe ap­pa­raissent des­sus d'une ma­nière ou d'une autre, non seule­ment ceux de Sie­gel (sel­lant un âne, ton­dant le ga­zon, sif­flant les filles dans la rue prin­ci­pale), mais aus­si ce­lui de Mat­thau. Il ne s'agit pour­tant pas seule­ment d'un pique-nique de fa­mille ; plu­tôt de l'étrange fas­ci­na­tion de Sie­gel pour les en­fants et leur manque d'in­no­cence. On la re­trouve chez son dis­ciple Sam Pe­ckin­pah. Sie­gel filme même une conver­sa­tion entre John Vernon et Nor­man Fell (res­pec­ti­ve­ment un ban­quier ma­fieux et un ins­pec­teur de po­lice) du­rant la­quelle Vernon pousse une fillette sur sa ba­lan­çoire tout en par­lant à Fell. Un peu plus tard, le tou­jours jo­vial Vernon s'es­bau­dit sur le bon­heur des vaches dans leur pré, tout en sug­gé­rant au très mal­heu­reux di­rec­teur de la Tres Cruces Bank qui vient de se faire bra­quer, qu'il fe­rait mieux de par­tir en voyage. Le ton ba­din et le cadre bu­co­lique rendent l'aver­tis­se­ment en­core plus gla­çant, sur­tout quand Vernon entre dans les dé­tails, ex­pli­quant ce que les gars de la Ma­fia savent faire avec une pince-mon­sei­gneur sur les chairs nues. Cette ori­gi­na­li­té as­sez payante est sû­re­ment due aus­si au tra­vail de Dean Ries­ner, un des scé­na­ristes fa­vo­ris de Sie­gel, qui a ré­écrit l'adap­ta­tion qu'avait faite Ho­ward Rod­man, du ro­man de John Reese, The Loo­ters. Mais Sie­gel était connu pour tra­vailler aus­si tôt que pos­sible avec les scé­na­ristes sur ses pro­duc­tions, et tou­jours choi­sir les en­droits de tour­nage avec eux pour qu'ils puissent les in­cor­po­rer au script. Ce­la se ré­vèle par­ti­cu­liè­re­ment payant sur Char­ley Var­rick.

Le « style ba­nal » de Sie­gel

Il faut re­ve­nir un ins­tant sur le « style ba­nal » de Sie­gel. Il di­sait tou­jours ne pas avoir de style à lui, chose qu'il at­tri­buait à ses an­nées de for­ma­tion pas­sées chez War­ner à faire les sé­quence-mon­tages2 de tous leurs films, donc ayant dû sin­ger suc­ces­si­ve­ment les styles par­ti­cu­liers de chaque met­teur en scène du stu­dio. J'ai eu l'oc­ca­sion de l'en­tendre s'étendre un peu sur la ques­tion lors­qu'on l'a in­ter­viewé pour l'émis­sion Cinéma Ci­né­mas à Los Os­sos, la pe­tite ville cô­tière au nord de San­ta Bar­ba­ra où il s'était ré­fu­gié pour écrire ses Mé­moires. Il lé­chait en­core ses bles­sures après une ren­contre d'un peu trop près avec sa ne­me­sis Bette Mid­ler ( Jin­xed! 1982), sa­chant qu'il ne tra­vaille­rait plus à Hol­ly­wood. Le réa­li­sa­teur de l'émis­sion, Claude Ven­tu­ra, avait choi­si de le filmer tout bê­te­ment au car­re­four de deux rues ba­nales dans le pa­te­lin. Sie­gel avait re­mar­qué, sans com­men­taire. L'in­ter­view s'était pour­sui­vie agréa­ble­ment, puis vint le temps de re­char­ger le ma­ga­sin (on fil­mait les in­ter­views en 16 mm). S'ap­pro­chant de la ca­mé­ra, Sie­gel de­man­da po­li­ment à re­gar­der le cadre. Puis, se tour­nant vers Claude, il lui fit le plus beau com­pli­ment: « Ce n’est pas fa­cile, n’est-ce pas, de choi­sir un plan qui, tout en ayant de la te­nue, donne l’im­pres­sion d’être dû au ha­sard. » Cette re­marque, pour nous, c'était jus­te­ment ça le style de Don Sie­gel. Nous l'avions évi­dem­ment trou­vé bon et sym­pa­thique ra­con­teur, sur­tout plus tard au bar où il se lâ­chait un peu sur ce qu'il pen­sait réel­le­ment des pre­miers films d'East­wood. La ve­dette à l'époque se tar­guait d'imi­ter ce qu'il pre­nait pour de l'éco­no­mie chez Sie­gel, mais ce der­nier avait

beau­coup de ré­serves à faire là-des­sus. Ne pas re­faire un plan sous-éclai­ré ou bâ­clé n'était pas de l'éco­no­mie pour Sie­gel. Il nous avait bien amu­sé ce jour-là, et ce ton mo­queur qu'il pre­nait contre lui-même était de bon aloi, mais quelque chose ne son­nait pas tout à fait juste; pas plus que la scie mu­si­cale dans sa voix onc­tueuse, si in­con­grue chez un pa­rois­sien qu'on ima­gi­nait co­riace à son heure. On re­trouve un peu de ce­ci dans ses films, même dans les très bons comme Char­ley Var­rick : la vieille pi­pe­lette voi­sine de Var­rick ob­sé­dée par le sexe est amu­sante cinq mi­nutes mais de­vient vite gon­flante, et sur­tout dif­fi­cile à conci­lier avec des scènes gla­çantes comme celle dans la­quelle Joe Don Ba­ker en­voie bru­ta­le­ment val­ser le fau­teuil rou­lant d'un prê­teur sur gages contre le mur. C'est tout ce qu'il a à faire, et tout ce qu'il suf­fit à Sie­gel de nous mon­trer pour qu'on se fasse une idée du per­son­nage.

Lit cir­cu­laire et tour du ca­dran

D'un autre cô­té (lu­dique, lu­brique), Mat­thau qui se dé­tend avec Fe­li­cia Farr sur un lit cir­cu­laire consti­tue une des sé­quences su­per­flues les plus dé­li­cieuses de l'his­toire du cinéma. Pour nous ame­ner dans la chambre de « Miss Wort » , Sie­gel met le pa­quet, toute une série de plans mon­trant Mat­thau qui la prend en fi­la­ture du bu­reau de Vernon à Re­no jusque chez elle. Pour un ci­néaste ré­pu­té pour son éco­no­mie, c'est car­ré­ment de la ga­be­gie; ou du fo­re­play amou­reux. Mat­thau, grin­cheux et tru­cu­lent comme tou­jours, est ici d'un calme fan­tas­tique. Il a ga­gné son mo­ment de dé­tente, ayant pré­pa­ré le piège pour Vernon le ma­tin-même. Il écoute Fe­li­cia Farr une bonne mi­nute sans l'en­tendre, l'es­prit clai­re­ment ailleurs, ou plu­tôt dé­jà sur ce lit cir­cu­laire.

VAR­RICK Je ne l'ai ja­mais fait sur un lit cir­cu­laire. Comment s'y prend-on ?

SY­BIL WORT Ça dé­pend de ce que vous avez en tête.

VAR­RICK J'ai en tête de faire toute la bous­sole, le tour du ca­dran. A ce stade, on peut en­core croire à une er­reur de sous-ti­trage ou à une ré­plique qui a mal sur­vé­cu à quelque coupe ou cen­sure. Mais lorsque Fe­li­cia Farr, après ce qu'on peut prendre comme une longue séance char­nelle, su­surre à Mat­thau : « Tu me dois en­core le south-by-sou­th­west » , il ne fait plus au­cun doute sur le point où Sie­gel vou­lait en ve­nir. Il ne s'agit pas d'un fes­ti­val de musique à Aus­tin. Mat­thau, pour sa part, la re­garde un ins­tant per­plexe. « Voyons voir, j’ai plus toute ma tête, là, south-by-sou­th­west, on fait comment, dé­jà ? » Comme s'il s'agis­sait d'une po­si­tion du Ka­ma­su­tra. Là-des­sus, Sie­gel passe sans tran­si­tion à une sé­quence d'ac­tion fi­nale am­ple­ment digne de sa ré­fé­rence un brin gon­flée à la ma­gis­trale scène du car­re­four et de l'avion dans North by Nor­th­west (La Mort aux trousses en VF, nda). Var­rick est crop dus­ter dans le pri­vé, on le paie pour ar­ro­ser les ré­coltes de sa­lo­pe­ries chi­miques. Tous ces dé­tails ne sau­raient être des coïn­ci­dences, et Sie­gel a beau nous la jouer mo­deste avec son « style ca­mé­léon » , il avait un ego suf­fi­sant pour se me­su­rer à Hit­ch­cock, al­lant jus­qu'à lui aus­si ap­pa­raître fu­ga­ce­ment à l'écran. Pri­vate joke gi­gogne : on le voit se faire battre à plate cou­ture au ping-pong dans un cercle de jeu chi­nois (Sie­gel était cham­pion de tennis de table dans sa jeu­nesse, War­ner l'a même fil­mé au stu­dio en train de battre un cham­pion chi­nois en 1939). Le ci­néaste a tou­jours af­fir­mé n'avoir fait une car­rière de ci­néaste d'ac­tion que contre son gré. « I’m a lo­ver, not a figh­ter » , su­sur­rait-il en in­ter­view, sans ja­mais vrai­ment convaincre. Sa seule ten­ta­tive de co­mé­die ro­man­tique ( Rough Cut, en 1980) n'avait rien de pro­bant. Sie­gel était au contraire por­té sur l'hu­mour tor­du, tou­jours sexuel, certes, comme sur le lit cir­cu­laire de Fe­li­cia Farr, ou les joyeu­se­tés que pra­tiquent les jeunes filles en fleur de The Be­gui­led (Les Proies) sur cer­tains membres de Clint East­wood. Char­ley Var­rick offre en­core un exemple de cet hu­mour très spé­cial culti­vé par Sie­gel, lors­qu'on voit ce vieux Char­ley im­pro­vi­ser une cé­ré­mo­nie d'en­ter­re­ment un peu li­mite sur sa femme, qui vient de mou­rir dans ses bras après une pour­suite avec la po­lice. L'ex­pres­sion « dust to dust » prend un sens dé­ton­nant quand on com­prend qu'il a ac­com­pli le ri­tuel avec de la poudre noire : dix mi­nutes plus tard, la voi­ture pié­gée ex­plose dans le loin­tain. Un ro­man­tisme bien âcre, si on y ré­flé­chit. Ce genre de scène ou­tra­geuse, mine de rien, ré­sume par­fai­te­ment le casse-tête Sie­gel.

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