L'Amant du jour de Phi­lippe Gar­rel

Dé­cla­que­mu­ré, fé­mi­ni­sé, le der­nier des der­niers Gar­rel est un de ses plus beaux. C’est qu’on y fait la part des choses entre ce qui se voit et ce qui se dit, et que c’est là que se trouve l’har­mo­nie.

So Film - - SOMMAIRE - AVEC LOUISE CHEVILLOTTE, ES­THER GAR­REL ET ERIC CARAVACA. GAS­PARD NECTOUX

Dans la scène la plus tri­viale du film, Jeanne (Es­ther Gar­rel) tombe en ar­rêt de­vant un kiosque où elle re­con­naît la nou­velle com­pagne de son père, Ariane (Louise Chevillotte), en cou­ver­ture d'une re­vue va­gue­ment éro­tique (la voix off in­siste pour dire « por­no » , mais elle exa­gère). Du se­cret in­con­gru entre ces deux jeunes filles de vingt-cinq ans, Gar­rel ne tire pas le fil pé­nible qui s'im­po­se­rait d'un chan­tage à la preuve, mais tout l'in­verse : une brève dis­cus­sion où Jeanne pro­met à Ariane de ne rien faire de ce sa­voir, et une dé­mons­tra­tion du double prin­cipe du film. Prin­cipe réa­liste (tout épi­sode n'a pas à de­ve­nir un évé­ne­ment) et prin­cipe amou­reux (une re­la­tion est un ré­cit comme un autre, et le faire te­nir im­plique de choi­sir quoi ra­con­ter, et quoi omettre). Mo­rale de ci­néaste : bien ra­con­ter, c'est être heu­reux. Que Gar­rel laisse ses per­son­nages pio­cher dans ce qu'il filme pour dé­ter­mi­ner leurs ré­cits (belle scène où l'homme qui réunit les deux jeunes filles, Gilles, le père, en re­jette une troi­sième qui le sé­duit, la lais­sant avec cet air dé­con­fit d'une his­toire re­fu­sée), est ce qui lui per­met, presque seul dé­sor­mais dans le cinéma fran­çais, de par­ler de li­ber­té. À lui le vé­cu, aux per­son­nages le ré­cit, au risque que le pre­mier ne re­vienne, et ne dé­borde le se­cond. C'est toute la beau­té du rôle d'Ariane, ce­lui qui s'aban­donne le plus à chaque ins­tant de ses scènes d'amour, de danse, de sé­duc­tion, et lutte le plus pour que cette vie-là n'em­piète sur son his­toire avec Gilles. C'est parce que le film tient sur ce fil, fra­gile, que tous les mo­ments sont beaux deux fois : quand Gar­rel les filme dans leur ap­pa­ri­tion, et quand un per­son­nage dé­cide ce qu'il en di­ra ; quand il touche à l'éro­tisme des corps (brut), et quand il in­vente un éro­tisme du ré­cit (fa­çon­né). La voix off ne recadre ja­mais rien, mais com­mente les choix ; le spec­ta­teur, qui sait ce qui est ca­ché, est dans la po­si­tion de ce­lui qui me­sure les écarts.

Plus ja­mais ça

Le film avance sur cette échelle des non­dits, ce qui est par­fai­te­ment tu pour ne pas bles­ser, au­tant que ce qui est mal tu. La pa­tience que met Gar­rel à filmer le ré­veil d'Ariane dans les bras d'un autre, mon­trant le mot qu'elle écrit sur un mi­roir ( « Plus ja­mais ça » ), la re­gar­dant ou­vrir la porte de chez Gilles sans bruit, s'at­tar­dant sur la dou­ceur avec la­quelle elle en­lève ses bal­le­rines puis ses vê­te­ments pour se cou­cher au­près de lui, est la pa­tience d'un ré­cit amou­reux qui prend toutes les pré­cau­tions pour se pour­suivre (en vain : Gilles ne dort pas). Cette cruau­té du ré­cit man­qué ne trouve peut-être d'écho au­jourd'hui que chez Hong Sang-soo, seul autre ci­néaste à filmer des femmes à ce point per­dues dans leur sincérité. La ré­so­lu­tion de Your­self and Yours (quelque chose comme « ou­blions les zones d'ombres et ai­mons-nous » ) n'est pas si éloi­gnée de celle de L'Amant d'un jour, où Jeanne re­noue avec le gar­çon qui l'avait quit­tée au dé­but, sans qu'on sache comment leur brouille a été ré­glée, si­non grâce au pas­sage dans le film du per­son­nage d'Ariane ; chez Hong Sang-soo, il avait fal­lu pour ar­ri­ver à re­nouer le dé­dou­ble­ment mys­té­rieux de l'hé­roïne (une fille amné­sique ou deux ju­melles ?). Être deux et prendre soin l'un de l'autre, comme le font Ariane et Jeanne dès leur ren­contre, éva­cuant qua­si­ment le per­son­nage mas­cu­lin, dans une ré­vo­lu­tion de genre et de gé­né­ra­tion comme il n'y en avait plus eu chez Gar­rel de­puis Les Amants ré­gu­liers, c'est aus­si per­mettre que l'une prenne le re­lais du ré­cit de l'autre. •

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