Free Fire de Ben Wheat­ley

Une vente d’armes a lieu dans un en­tre­pôt désaf­fec­té. Jus­qu’ici tout va bien. Sauf que la tran­sac­tion se met à dé­ra­per et donne lieu à une heure et quelque de ca­nar­dage, par­fois mal­adroit, par­fois sans rai­son, et pra­ti­que­ment tou­jours sans temps de pause.

So Film - - SOMMAIRE - AVEC BRIE LARS­SON, CILLIAN MURPHY, ARMIE HAMMER JEAN-VIC CHAPUS

Les choses ne pou­vaient que mal s'em­man­cher. Et ce­ci dès la pre­mière scène qui a lieu de nuit et de­vant des docks à Bos­ton. Ici un ren­dez-vous entre gang­sters an­ta­go­nistes his­toire de pro­cé­der à l'échange lo­gique d'une car­gai­son d'armes au­to­ma­tiques contre un bon pa­quet de billets verts. Mous­tache tom­bante et cos­tumes criards, les per­son­nages tchatchent et em­pruntent beau­coup de leur lo­gor­rhée aux Re­ser­voir Dogs et au duo Vincent Ve­ga et Jules Winn­field ( Pulp Fic­tion). Il y en a des to­ta­le­ment cré­tins (les épa­tants et sous-uti­li­sés Sharl­to Co­pley et Sam Ri­ley), des trop beaux et trop sa­pés pour être vrais (Cillian Murphy et Armie Hammer tout en pull à col rou­lé). Du­rant cette scène d'exposition, la ca­mé­ra de Ben Wheat­ley sug­gère que son sep­tième film va s'ins­crire dans cette veine du cinéma de la vio­lence pop. Que les per­son­nages vont de­ve­nir des car­toons. Que leurs meilleures ré­pliques se­ront ser­vies puis res­ser­vies. Que l'hé­ri­tage du Ta­ran­ti­no des dé­buts, du Sam Pe­ckin­pah de la pé­riode Chiens de paille ou par­fois même du Mar­tin Scor­sese en­core fé­brile et speed se­ra consu­mé. Tout ça le temps d'un feu de joie sans consé­quence. Fausse piste. Fi­na­le­ment, il ne faut pas quinze mi­nutes pour que la tran­sac­tion dé­rape et que les armes parlent. Entre le faux rythme des pre­mières mi­nutes et la fu­rie des tirs, Wheat­ley fait donc un doigt à la norme. Ici il re­fuse de prendre la voie ba­li­sée du po­lar vin­tage, au pro­fit d'une contre-al­lée, di­sons, plus avant-gar­diste. Et se per­met même de re­pla­cer cette oeuvre dans un contexte plus mi­li­taire que so­cié­tal : « On m'a de­man­dé si ce film avait à voir avec la fa­meuse ex­pres­sion « friend­ly fire » et ces ré­cits de mi­li­taires en Irak, Amé­ri­cains ou An­glais, qui se ti­raient des­sus sans s’en rendre compte. C’est in­té­res­sant comme in­ter­pré­ta­tion, mais il se trouve que ce film est plus brut. D’ailleurs, le terme « free fire » ap­par­tient aus­si au lan­gage mi­li­taire. Ça veut dire en gros : “Vous avez le droit de ti­rer sur tout ce qui bouge, sans rai­son.” Il n’y au­ra pas de cour mar­tiale ou de chose dans ce genre. La guerre le jus­ti­fie. »

«...Vous ti­rez, c'est tout

Dans Free Fire, donc, ça tire, sans rai­son évi­dente. Entre potes, à contre­temps. Avec un manque de pré­ci­sion à tuer dès les pre­mières ra­fales sur­tout. Car dans Free Fire, pur film de forme, les fusillades ne sont ni cho­ré­gra­phiées comme dans un John Woo, ni tou­jours mor­telles au pre­mier coup comme dans la ma­jo­ri­té des films d'ac­tions U.S. Par contre, elles sont heur­tées comme un mor­ceau de free jazz. Quan­ti­té de balles per­dues, l'odeur de la poudre, le sif­fle­ment des pro­jec­tiles qui, au lieu de se lo­ger dans un or­gane vi­tal, ri­cochent puis touchent une cuisse, un avant-bras. Et alors ? Pas de temps à perdre, on re­charge puis on re­com­mence. « Le chaos, ça vient au dé­part de l'idée du film, pose doc­te­ment Ben Wheat­ley joint à son do­mi­cile de Brigh­ton. Je me suis pas­sion­né pour la trans­crip­tion d’un vieux rap­port du FBI, au su­jet d’une fu­sillade qui a eu lieu à Mia­mi dans les an­nées 80. On a tou­jours beau­coup de mal à se re­pré­sen­ter une fu­sillade pour ce qu’elle est vrai­ment : un bordel au cours du­quel vous per­dez la no­tion d’en­ne­mi, d’ami. Vous ti­rez, c’est tout. A la fin, vous ne sa­vez pas pour­quoi. » Est-ce un film ? Est-ce une ex­ten­sion des jeux vi­déo les plus pro­bants re­peinte aux cou­leurs trom­peuses du cinéma de genre ? Une pièce de théâtre concep­tuelle dans la­quelle les uni­tés de lieu, de temps et d'ac­tion font par­tie in­té­grante du pro­gramme ? Après une in­cur­sion par­fois mal­adroite dans le cinéma à forte si­gni­fi­ca­tion po­li­tique (l'adap­ta­tion du High Rise de J.G. Bal­lard trai­tée comme si c'était une pro­phé­tie du monde post crise fi­nan­cière de 2008, rien que ça), Ben Wheat­ley a choi­si d'épu­rer son dis­cours et de le trans­for­mer en shoot’em up concep­tuel. « High Rise, n’avait pas grand-chose à dire sur le plan du cinéma, re­lance le réa­li­sa­teur. Au­jourd’hui ce que ra­conte ce film est moins cruel que l’An­gle­terre des an­nées Brexit. Pour au­tant, sa­voir que ce monde existe vrai­ment m’a ren­for­cé dans une idée : tout film doit avoir un sous-texte po­li­tique. » Ain­si parle le grand réa­li­sa­teur in­su­laire de l'An­gle­terre 2017. Ce­lui qui suit le che­min de Ni­co­las Roeg, John Boor­man et Alan Par­ker. •

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