LE JOUR OÙ... KHADAFI A VOU­LU FAIRE SA LISTE DE SCHINDLER

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Sto­ry. Mais pour­quoi diable Mouam­mar Khadafi a-t-il of­fert un bud­get illi­mi­té à un film fi­na­le­ment in­ache­vé in­ti­tu­lé Dhulm : Years of Torment ? Ré­ponse : pour mettre un peu de pres­sion sur l'Ita­lie et sa dette co­lo­niale.

En 2007, Mouam­mar Kadha­fi se lance dans la pro­duc­tion d'un film cen­sé ra­vi­ver les plaies en­core pu­ru­lentes de la co­lo­ni­sa­tion ita­lienne. Le cas­ting se veut gran­diose et le bud­get, illi­mi­té. Pro­duc­teurs, ma­quilleurs, ac­teurs, fi­gu­rants... Tri­po­li em­bauche une équipe consé­quente et vise le sta­tut de film culte. Mieux, Khadafi veut lan­cer une vogue du film sur les hor­reurs du co­lo­nia­lisme trans­al­pin. Pour­tant, près de six mois après l'en­trée en pro­duc­tion du film et deux se­maines de tour­nage, Dhulm: Years of Torment est tué dans l'oeuf. « J'ai ap­pris son exis­tence quand j'ai re­çu le mail d'un pro­duc­teur. Il vou­lait que j'as­siste en tant que jour­na­liste à la pré­sen­ta­tion d'un “pro­jet de film”. Ça m'a sem­blé un peu sus­pect... mais un voyage tous frais payés, ce n'est pas de re­fus. » Au dé­but de l'an­née 2007, Al­va­ro Ar­ro­ba, jour­na­liste es­pa­gnol à Le­tras de Cine (et col­la­bo­ra­teur de So­film), est in­vi­té à Rome pour as­sis­ter à une étrange con­fé­rence de presse. Dans la jour­née de son ar­ri­vée, il re­çoit un car­ton d'in­vi­ta­tion l'in­vi­tant à l'évé­ne­ment. Il n'est pas le seul à avoir fait le dé­pla­ce­ment. Une poi­gnée de jour­na­listes oc­ci­den­taux, at­tendent, comme lui, d'être éblouis par un pro­jet ven­du comme un block­bus­ter en puis­sance. On lui four­nit avant le dé­but de la réunion un pe­tit li­vret et un CD. « J'ouvre le dos­sier et je lis : “D'après un scé­na­rio de Mouam­mar Kadha­fi” » , se sou­vient-il. Dhulm: Years of Torment, est bien la créa­tion du dic­ta­teur li­byen. D'ailleurs son mi­nis­tère de l'In­for­ma­tion a fait le dé­pla­ce­ment à Rome. L'at­mo­sphère est à la pro­vo­ca­tion fa­cile. « Ils dé­cri­vaient les Ita­liens comme des pe­tits cons qui avaient ou­blié les bom­bar­de­ments et le gé­no­cide per­pé­tré en Li­bye, tout en af­fir­mant que les na­zis étaient beau­coup plus forts dans ce do­maine-là car ils ne lais­saient pas de traces. »

SACS ET VA­LISES D'AR­GENT

Le scé­na­rio dé­bute dans le dé­cor de l'île de Te­mi­ti, sur le ver­sant est de la botte trans­al­pine. Pas un ha­sard, puis­qu'il s'agit de l'en­droit où, il y a plus de cent ans, les Li­byens ré­cal­ci­trants étaient dé­por­tés par l'Ita­lie co­lo­ni­sa­trice. « Pour la B.O. ils di­saient avoir si­gné un mu­si­cien ja­po­nais très connu mais un des as­sis­tants pro­duc­teurs était in­ca­pable de se rap­pe­ler son nom, vrai­sem­bla­ble­ment, Ryi­chi Sa­ka­mo­to se marre Ar­ro­ba avant de poin­ter un der­nier « ar­ran­ge­ment avec la vé­ri­té » , mar­te­lé par la bande du Guide Kadha­fi : « À les en­tendre le film al­lait évi­dem­ment être sé­lec­tion­né à Cannes l'an­née d'après car ils avaient un deal avec le fes­ti­val. » Ram­zi Ras­si, or­ga­ni­sa­teur de la con­fé­rence de presse, se sou­vient que l'évé­ne­ment avait pour but que « l'Ita­lie prenne conscience des atro­ci­tés com­mises contre les Li­byens ». Na­man Tar­cha, Ita­lo-Sy­rien co­or­di­na­teur de l'équipe, trou­vait « très étrange de faire une con­fé­rence de presse avant même de com­men­cer à tour­ner. Ça re­ve­nait à dire : “Nous les Li­byens al­lons faire un film à pro­pos de ce que vous nous avez fait.” C'était très po­li­tique, et bien sûr, l'ordre est ve­nu de Tri­po­li. »

Mouam­mar Khadafi voit donc les choses en grand pour son film. À rai­son, puis­qu'il sou­haite por­ter la mé­moire de l'his­toire au-de­là de ses fron­tières. Ar­ro­ba : « Ils di­saient que si ja­mais il fal­lait plus d'ar­gent, Kadha­fi en four­ni­rait sans li­mites. » Le bud­get of­fi­ciel at­teint la barre des 50 mil­lions de dol­lars. Na­j­dat An­zour, le plus grand ci­néaste sy­rien, est em­bau­ché pour le réa­li­ser. Ren­zo Ros­sel­li­ni, fils de Ro­ber­to Ros­sel­li­ni, est lui char­gé de la par­tie pro­duc­tion du tour­nage en Ita­lie. Tous deux sont in­vi­tés à Tri­po­li par le mi­nis­tère de la Cul­ture. Le pro­gramme pré­voit une se­maine de tour­nage sur l'île Te­mi­ti car Khadafi in­siste pour que ce soit fait sur la même par­celle de terre. Une se­maine à Londres, et quelques se­maines en Li­bye sont éga­le­ment au ca­len­drier. « Les sept jours sur l'île étaient dif­fi­ciles à or­ga­ni­ser. D'abord parce qu'il fal­lait re­trou­ver les voi­tures d'époque et on n'en trou­vait plus. Puis parce que j'avais be­soin d'au moins mille fi­gu­rants pour les prises dans le camp des pri­son­niers » , se sou­vient Ros­sel­li­ni. On as­sure au réa­li­sa­teur que son de­vis, même plu­sieurs fois ré­vi­sé, ne se­ra ja­mais un frein à l'éla­bo­ra­tion du film. « Le pro­blème c'est que l'équipe li­byenne ar­ri­vait en Ita­lie avec des sacs et des sacs, et des va­lises en­tières d'ar­gent en li­quide. C'était to­ta­le­ment illé­gal et c'était un gros sou­ci. » Dès lors, le pro­duc­teur ita­lien doit gé­rer le flux de fi­gu­rants, ve­nus sur l'île jouer des ba­gnards en py­ja­ma rayé, le temps d'une scène et d'un al­ler re­tour en ba­teau. « On a dû sur­tout faire rou­vrir des hô­tels qui étaient fer­més car ce n'était pas la sai­son. Pour lo­ger tout ce monde-là, ça a été un dé­fi... » , se sou­vient-il.

LE MI­NIS­TÈRE DE LA COM­MU­NI­CA­TION LI­BYEN A DIT QU'ON ARRÊTAIT

Entre ac­teurs, fi­gu­rants et équipe de tour­nage, le cou­rant passe bien. Mieux, au­cune in­gé­rence ve­nant du ré­gime de Tri­po­li ni ten­sion entre Li­byens et Ita­liens n'est à dé­plo­rer. Na­man : « Les équipes ita­lienne et li­byenne s'en­ten­daient bien. Tout le monde vi­vait un rêve éveillé et tra­vailler dans de telles condi­tions, sans li­mi­ta­tion de bud­get, c'est ex­tra­or­di­naire. » Ba­sé sur les écrits de Khadafi, Dhulm: Years of Torment, s'ap­puie éga­le­ment sur le té­moi­gnage d'An­ge­lo Del Bo­ca, cé­lèbre his­to­rien et écri­vain ita­lien au­teur de nom­breux ou­vrages sur le su­jet de la co­lo­ni­sa­tion trans­al­pine comme Ita­lia­ni, bra­va gente ? « Khadafi n'a pas am­pli­fié l'His­toire et ne l'a pas tru­quée. C'était dur de faire plus grave que ce qu'avaient dé­jà fait les Ita­liens. Même s'il était constam­ment en contact avec Na­j­dat, le réa­li­sa­teur, je crois qu'il vou­lait sur­tout lan­cer un mou­ve­ment ci­né­ma­to­gra­phique comme ce fut le cas pour l'Ho­lo­causte » , croit Na­man. Les pre­mières scènes s'ouvrent sur le quo­ti­dien d'un pri­son­nier li­byen, contraint à des tâches quo­ti­diennes phy­siques et in­grates de ba­gnard, le tout sur les hau­teurs cour­bées de l'île per­due dans l'im­men­si­té bleue. Ses ca­ma­rades, en py­ja­ma de dé­te­nu, en­chaî­nés les uns aux autres, tombent de fa­tigue. On fu­sille ceux qui ose­raient les re­le­ver. Les textes sont rares, pré­cieux et la sur­veillance des gardes ita­liens jouée cruelle et ar­ro­gante. Seule la ve­nue fré­quente d'un im­mense pa­que­bot, rem­pli de ca­ma­rades faits pri­son­niers, vient ra­vi­ver la nos­tal­gie du pays, ou l'an­goisse d'être conta­mi­nés par le cho­lé­ra. Après douze mi­nutes, une fuite est en­vi­sa­gée, mais elle semble échouer, les chaînes et les bou­lets coulent tous les can­di­dats. C'est tout ce qu'il est pos­sible de voir du film Dhulm: Years of Torment. Après seule­ment deux se­maines de tour­nage, un ordre en pro­ve­nance du ré­gime de Khadafi par­vient à l'équipe : il faut tout stop­per. « Le mi­nis­tère de la Com­mu­ni­ca­tion li­byen a dit qu'on arrêtait et ils n'ont don­né au­cune rai­son. Ils nous ont payé nos jours, se­maines ou mois de tra­vail et puis plus rien » , se rap­pelle avec re­gret Na­man. Jean-Louis Ro­ma­net Per­roux, cher­cheur et consul­tant à la Dé­lé­ga­tion de l'Union eu­ro­péenne, spé­cia­li­sé dans la gou­ver­nance lo­cale et la sé­cu­ri­té en Li­bye, a sa pe­tite idée sur la mort de l'em­bryon ci­né­ma­to­gra­phique de Khadafi : « En 1998, il y a eu la pu­bli­ca­tion d'un com­mu­ni­qué d'ami­tié conjoint entre les mi­nistres des Af­faires étran­gères li­byen et ita­lien. Huit ans de dis­cus­sions s'en sont sui­vis et dix ans plus tard un ac­cord a été si­gné à Ben­gha­zi par Berlusconi et Khadafi. L'ac­cord en ques­tion dé­fi­nis­sait les contours d'un trai­té d'ami­tié, de co­opé­ra­tion et de par­te­na­riat. Il a été for­mu­lé en 2007, mais si­gné en 2008. Il avait pour but la ré­pa­ra­tion des dom­mages du co­lo­nia­lisme. L'Ita­lie de­vait in­ves­tir cinq mil­liards sur vingt ans en Li­bye. La Li­bye a été la grande ga­gnante de cet ac­cord éco­no­mique. » De là à ima­gi­ner que c'est le film mort-né Dhulm : Years of Torment qui a ser­vi de mon­naie d'échange ou de moyen de pres­sion, il n'y a évi­dem­ment qu'un pas... • TOUS PRO­POS RECUEILLIS PAR Q. M. SAUF MEN­TION.

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