FIL­MER LA PO­LI­TIQUE, UN SACERDOCE ?

COMMENT LA FRANCE FILME LE POU­VOIR ?

So Film - - SOMMAIRE -

Table ronde. Entre coups de pres­sion de l'Ely­sée, hordes de com­mu­ni­cants et messes basses de nos di­ri­geants, six réa­li­sa­teurs de do­cu­men­taires et de fic­tions po­li­tiques re­viennent au­tour d'une table sur ce genre à part qu'est le film po­li­tique. Ga­ran­tie sans langue de bois.

Pour­quoi avoir vou­lu trai­ter de la po­li­tique en image ? Lionel Del­planque ( L. D.) : Lorsque j'ai fait Pré­sident, j'avais en­vie de ren­trer dans la psy­cho­lo­gie d'un homme de pou­voir, com­prendre les sen­sa­tions presque phy­siques que peut avoir le pou­voir. Puis j'avais sur­tout en­vie d'al­ler der­rière les portes fer­mées, mon­trer ce qu'on ne peut pas mon­trer dans un do­cu­men­taire. Je pou­vais mon­trer un pré­sident qui peut tuer des gens, être odieux, prendre de la co­caïne, les sortes de choses qu'on ne voit pas dans un do­cu­men­taire. Et de jouer aus­si sans doute sur le fan­tasme que re­pré­sente le pou­voir. Je vou­lais trou­ver quelque chose qui soit juste et en même temps, ne pas être dans une réa­li­té di­recte parce que cette réa­li­té au ci­né­ma est beau­coup moins ci­né­ma­to­gra­phique. Laurent Ci­bien (L.C.) : Je ne me suis pas le­vé un ma­tin en me di­sant : « Je vais fil­mer Édouard Phi­lippe. » Je vou­lais faire un film sur un pe­tit mé­tier qui est ce­lui d'homme po­li­tique. Je ne pré­tends pas du tout être un an­thro­po­logue, mais il y a quelque chose de l'ordre du re­gard sur une tri­bu. On ob­serve les dif­fé­rentes fonc­tions des tri­bus, et le rôle du chef est la fonc­tion que l'on dis­sèque. Cette tri­bu, c'est la nôtre. Pierre Schoel­ler (P.S.): Je me po­sais cette ques­tion: comment va mon pays ? Et la ré­ponse était mal­heu­reu­se­ment : très mal. Il y avait une ac­tion po­li­tique tous les jours, et pour­tant au­cune trans­for­ma­tion. Donc soit il y avait un conser­va­tisme à l'oeuvre, soit un vrai pro­blème de l'ac­tion po­li­tique. L'idée prin­ci­pale du film était d'al­ler voir au coeur de la ma­chine après la conquête, au mo­ment où les per­son­nages sont en po­si­tion de pou­voir agir et de voir ce qu'ils font du pou­voir. Jus­te­ment, est-ce que les Fran­çais ont ten­dance à fan­tas­mer le pou­voir ? Yves Jeuland (Y.J.): Tout à fait ! On en­tend sou­vent comme cri­tique après une pro­jec­tion du do­cu­men­taire sur Hol­lande : « On ne voit au­cune prise de dé­ci­sion. » Mais les per­sonnes fan­tasment to­ta­le­ment sur ces mo­ments-là. Une prise de dé­ci­sion, c'est par­fois un tex­to, une si­gna­ture sur une feuille sur un coin de table. Vous pou­vez être là au bon mo­ment, avoir les portes ou­vertes, et pour­tant ce n'est pas vrai­ment fil­mable. J'ai as­sis­té plu­sieurs fois à des réunions à l'Ely­sée avec François Hol­lande, Jean-Pierre Jouyet et Em­ma­nuel Ma­cron, sur l'éco­no­mie par exemple. Tu restes deux heures, et tu t'en­nuies à mou­rir. Je m'en­dor­mais. C'était im­pos­sible. En réa­li­té, lorsque vous fil­mez une prise de dé­ci­sion ce n'est pas du tout ci­né­ma­to- gra­phique. C'est là que la fic­tion a ses armes, elle peut faire en sorte de dra­ma­ti­ser tout ce­la, mon­trer un­tel qui dit tel truc, ou un­tel qui va ap­puyer sur le « bou­ton rouge », et dé­clen­cher un conflit. P.S.: C'est lé­gi­time de fan­tas­mer le pou­voir parce qu'il ne se donne pas à voir. Quelque part, le pou­voir construit son propre fan­tasme, il a tou­jours ten­dance à se tra­ves­tir. C'est aus­si pour ça que c'est un su­jet de ci­né­ma fan­tas­tique, fil­mer quelque chose qui n'ar­rête pas de se dé­ro­ber. L.C. : C'est aus­si très dif­fi­cile, parce que c'est du se­cret. Il y a des dé­ci­sions, des choix, qui sont tran­chés der­rière des portes fer­mées, et c'est une illu­sion de pen­ser que la ca­mé­ra per­met­trait de mon­trer tout ce­la. Quand je dis­cu­tais avec Édouard (Phi­lippe, ndlr), qui est main­te­nant Pre­mier mi­nistre, et un fan d'À la Mai­son-Blanche, il me di­sait : « L'exer­cice du pou­voir est quelque chose qu'on ne peut pas fil­mer.» Éric Va­lette (E.V.) : Et puis c'est quand même du temps long de chez long, l'exer­cice du pou­voir. Si vous fil­mez la conquête du pou­voir, ça offre une dra­ma­tur­gie qui est presque écrite, qui se struc­ture parce qu'il y a un mo­ment cri­tique sur le­quel tu peux concen­trer ton tir. Et puis c'est li­mi­té dans le temps. L'exer­cice du pou­voir, ça né­ces­si­te­rait de la part du do­cu­men­ta­riste, un in­ves­tis­se­ment to­tal pen­dant des an­nées. La conquête c'est du thril­ler, l'exer­cice c'est de la chronique donc for­cé­ment il y a un mo­ment où tu t'em­merdes. Est-ce que d'une cer­taine ma­nière on dé­sa­cra­lise le pou­voir en filmant un po­li­tique ? E.V. : On le dé­sa­cra­lise d'une cer­taine fa­çon puis­qu'on en ra­conte cer­taines

« SI ON DOIT UN JOUR INTERPRÉTER GEORGES FRÊCHE À L'ÉCRAN, C'EST DE­PAR­DIEU. GASPARD GANTZER, ÇA SE­RA RO­MAIN DURIS. ET BIEN SÛR POUR SAR­KO­ZY, C'EST DE FU­NÈS » YVES JEULAND

cou­lisses qui sont peu évo­quées, mais en même temps à tra­vers la fic­tion on crée sou­vent des per­son­nages très ico­niques qui my­thi­fient, et qui font qu'on sa­cra­lise le pou­voir aus­si. C'est un mou­ve­ment qui va dans les deux sens. P.S. : En écri­vant sur les hommes po­li­tiques, en les filmant, en por­tant une cu­rio­si­té as­sez forte sur eux, ils ne sont plus vrai­ment im­pres­sion­nants. Ils sont hu­mains. En­fin pas tout à fait... (rires) L.C. : Ce­la met en jeu une ques­tion fon­da­men­tale qui est celle du spec­ta­teur : est-ce que c'est lui qui construit son propre mythe ? J'ai un exemple très clair, Ch­ris­tophe Ot­zen­ber­ger, qui est mort il y a quelques jours, avait fait un film do­cu­men­taire, La Conquête de Cli­chy, en 1994. A l'époque j'étais en école de jour­na­lisme, on était en plein chi­ra­quisme triom­phant. Il y avait les Hauts-de-Seine, Charles Pas­qua, le contrôle de Pa­ris, les af­faires du RPR, et moi j'avais gar­dé le sou­ve­nir d'un film d'une im­mense vio­lence. Une vio­lence qui ren­trait dans le chou de tout ce sys­tème po­li­tique. Et j'ai l'ai re­vu ré­cem­ment, d'une ma­nière ab­so­lu­ment dif­fé­rente. En fait, il y avait une cer­taine ten­dresse… Y.J. : Une hu­ma­ni­té. L.C. : Même ce per­son­nage de Di­dier Schul­ler qui est res­té dans mon ima­gi­naire comme la fri­pouille ab­so­lue, je ne l'ai plus vu comme ça dans le do­cu­men­taire. Il était plus comme un homme po­li­tique hâ­bleur, un peu van­tard, qui es­saye des trucs. Estce que je l'ai sa­cra­li­sé à un mo­ment ou dé­sa­cra­li­sé à un autre et qu'en fait je me mets à le sa­cra­li­ser au­jourd'hui ? Cette ques­tion de la sa­cra­li­té est quelque chose qui ren­voie au spec­ta­teur. Et pour moi le film, doit vrai­ment prendre en compte ce­la, la pro­jec­tion, l'ima­gi­naire du spec­ta­teur. Y.J. : Bien sûr, la sa­cra­li­sa­tion ou l'hu­ma­ni­sa­tion, c'est le re­gard du spec­ta­teur qui la crée, pas seule­ment ce­lui du réa­li­sa­teur. Ch­ris­tophe était un ami qui m'était très cher, et j'ai re­vu le film et j'ai eu la même ré­ac­tion que Laurent. Quand mon do­cu­men­taire sur Georges Frêche est sor­ti, ou même ce­lui sur François Hol­lande, les gens qui avaient vu le même film, voyaient en fait deux films dif­fé­rents. Je me rap­pelle d'une pro­jec­tion dans le Lan­gue­doc du do­cu­men­taire sur Frêche. Un homme était ve­nu me voir à la fin pour me dire : « Bra­vo, vous avez bien dé­non­cé le po­pu­lisme, le cy­nisme, et le clien­té­lisme du bon­homme. » Juste der­rière, une femme vient me voir – Frêche était mort peu de temps avant – et elle me tombe dans les bras en di­sant : « Mer­ci pour ce mer­veilleux hom­mage. » Quelle est la spé­ci­fi­ci­té des films po­li­tiques fran­çais ? Y.J. : Je pense que pour la fic­tion, l'An­gle­terre et les Etats-Unis avaient pris de l'avance, mais que la France est en train de les rat­tra­per, no­tam­ment dans les sé­ries. Pour le do­cu­men­taire, c'est dif­fé­rent, j'ai l'im­pres­sion que la France est tout de même la fille aî­née dans le mi­lieu. Le film de De­par­don, 1974, une par­tie de cam­pagne, a fait date. J'ai fait une pro­jec­tion ré­cente de À l'Ély­sée, un temps de pré­sident à Ber­lin et je me suis ren­du compte que là-bas ils n'avaient vrai­ment pas cette cul­ture du do­cu­men­taire. La Suisse l'a un peu plus. Jean-Stéphane Bron qui filme, dans L'Ex­pé­rience Blo­cher, cet homme d'ex­trême droite presque dans la mise en scène, est pas­sion­nant. Mais en­suite en Eu­rope…. P.S. : Je ne suis pas d'ac­cord, l'Ita­lie a une tra­di­tion de film po­li­tique ma­gni­fique. C'est peut-être d'ailleurs, en Eu­rope, ceux qui ont le mieux fil­mé la po­li­tique. Il suf­fit de voir Main basse sur la ville de Fran­ces­co Ro­si, ou Il di­vo de Pao­lo Sor­ren­ti­no, pour s'en rendre compte. La France, elle, est en­core sur une tra­di­tion du XIXe, dans une sorte d'étude de ca­rac­tère à la Cha­brol. On a du mal à avoir un rap­port fron­tal, or­ga­nique avec le pou­voir. Y.J. : Il y a un goût pour ce su­jet, parce que notre sys­tème ré­pu­bli­cain mo­nar­chique nous fait ai­mer ce genre de per­son­nages. Comme ci­toyen, je suis tou­jours contre le fait que le pré­sident soit élu au suf­frage uni­ver­sel et qu'il ha­bite à l'Ely­sée, et comme réa­li­sa­teur, je me dis plu­tôt « sur­tout ne chan­gez rien », qu'il conti­nue d'ha­bi­ter à l'Ely­sée – c'est tel­le­ment for­mi­dable de pou­voir fil­mer ça. Et c'est vrai que quand je filme des per­son­nages, je pense à un ac­teur.

Vous pen­sez à qui ?

Y.J. : Quand je fil­mais Frêche, et que je suis al­lé à ses ob­sèques, un homme avec le même gros ventre et une canne, parce qu'il avait eu un ac­ci­dent de scoo­ter, a tra­ver­sé la ca­thé­drale Saint-Pierre à Mont­pel­lier, c'était Gé­rard De­par­dieu. Si on doit un jour interpréter Frêche à l'écran, c'est De­par­dieu. Gaspard Gantzer, ça se­ra Ro­main Duris, Jouyet ça se­ra Jacques Ta­ti. Et pour Sar­ko­zy, bien sûr, c'est De Fu­nès. L.D. : C'est un peu ma dif­fi­cul­té avec des films sur des per­son­nages exis­tants, et qui du coup de­mandent des ac­teurs pour les interpréter. Pas for­cé­ment po­li­tiques. Je pense à un do­cu­men­taire sur Mo­ha­med Ali et George Fo­re­man en 1974 à Kin­sha­sa, au Con­go. Quand on connaît le Ali ori­gi­nal, avec son cha­risme hal­lu­ci­nant et qu'on voit la fic­tion on se dit « ouais bon… » Tu vou­drais faire un film sur De Gaulle, ce­la ne se­rait pas évident par exemple. Y.J. : Avoir DSK joué par De­par­dieu pose pro­blème, l'ac­teur est trop dans nos ré­tines. Pour vous, la réa­li­sa­tion de do­cu­men­taire/fic­tion po­li­tique a chan­gé avec le temps ? Serge Moa­ti (S.M.) : En 1986, j'ai quit­té la di­rec­tion de France 3, alors ils m'ont of­fert une pe­tite ca­mé­ra avec la­quelle je suis par­ti tout seul fil­mer la chute des so­cia­listes et l'ar­ri­vée de la droite au pou­voir à Ma­ti­gnon. Cette pe­tite ca­mé­ra a tout chan­gé. Avant, on de­vait être trois per­sonnes mi­ni­mum pour al­ler faire nos do­cu­men­taires. Moi, j'al­lais tous les ma­tins à Ma­ti­gnon avec mon en­gin dans mon sac de sport. Ils pen­saient que j'étais pho­to­graphe de fa­mille, de ma­riage ou de Bar Mitz­vah. Ils ne me pre­naient pas au sé­rieux. Mais cette pe­tite ca­mé­ra a com­plè­te­ment chan­gé notre fa­çon de faire le mé­tier, on réus­sit main­te­nant à avoir une vraie proxi­mi­té avec les gens que nous fil­mons. Y.J. : À cette époque, j'at­ten­dais à l'As­sem­blée na­tio­nale, c'était le grand oral de la droite avec tous les can­di­dats de la mai­rie de Pa­ris. Il y avait toute une ar­mée de JRI ( jour­na­liste re­por­ter d'images, ndlr) avec leurs treize ki­los sur l'épaule, et moi avec ma nou­velle pe­tite ca­mé­ra lé­gère. Ils me dé­tes­taient, car je pou­vais suivre un po­li­tique par­tout, lors­qu'il ar­ri­vait, lors­qu'il sor­tait de sa voi­ture, etc. Eux non. Ils me voyaient ar­ri­ver et di­saient : « Tiens voi­là la ta­pette avec sa web­cam. » Aus­si, cette nou­velle tech­no­lo­gie a chan­gé pas mal de choses dans notre ma­nière de fil­mer. La ca­mé­ra à l'épaule, tu es en po­si­tion de chas­seur, tu vises. Tu es là sans être vrai­ment là. Alors que quand je filme ca­mé­ra au poing, tu es là, tu as le re­gard libre, tu n'as pas l'oeil dans le vi­seur. Ces évo­lu­tions laissent pen­ser qu'il est plus ai­sé de fil­mer les per­son­na­li­tés po­li­tiques, et pour­tant les com­mu­ni­cants sont de plus en plus pré­sents, à l'écran comme en cou­lisses. Y.J. : Ef­fec­ti­ve­ment, avant mon film À l'Ely­sée, un temps de pré­sident, Gaspard Gantzer était dans l'ombre. Et là, il ap­pa­raît dans énor­mé­ment de sé­quences. C'est lui le prin­ci­pal conseiller du pré­sident Hol­lande, et évi­dem­ment, il est conseiller en com­mu­ni­ca­tion. Ce n'est pas le pre­mier pour­tant, avant lui, il y avait Jacques Pil­han par exemple (conseiller en com­mu­ni­ca­tion de François Mit­ter­rand et Jacques Chi­rac, ndlr), sauf qu'il n'était pas de tous les dé­pla­ce­ments. C'est aus­si parce que le tweet a rem­pla­cé la dé­pêche AFP. Main­te­nant, les sé­quences durent qua­rante-huit heures et

en­suite on ou­blie puis on conti­nue d'ali­men­ter la ma­chine mé­dia­tique. L'im­por­tance de Gaspard Gantzer dans un do­cu­men­taire comme ce­lui-ci, ça dit quelque chose de notre temps. L.D. : On a l'im­pres­sion que main­te­nant ces conseillers en com­mu­ni­ca­tion tentent de maî­tri­ser l'im­pré­vu. P.S. : Un do­cu­men­taire est aus­si fait de l'in­té­rieur par l'homme po­li­tique ! À l'in­verse, je connais cette femme russe qui fait des portraits de po­li­tiques, comme Pou­tine par exemple. Elle est as­sez éton­nante parce qu'elle de­mande un tête-à-tête, elle a la du­rée qu'elle sou­haite et il n'y a alors plus de filtre. Ce qui est beau­coup plus com­pli­qué, ce sont les si­tua­tions de pou­voir. Dans le film sur Hol­lande, on voit bien que quand ça commence à dis­cu­ter, les portes se re­ferment. Y.J. : Sauf que lorsque je sui­vais Hol­lande, il y a eu un gou­ver­ne­ment qui ex­plose puis dé­mis­sionne, le ciel qui tombe sur la tête de Hol­lande sur l'île de Sein, Va­lé­rie Trier­weiller qui sort son bou­quin, et le conflit en Irak. C'était quatre im­pré­vus, et ça fait quatre sé­quences du film. Je me rap­pelle de Gantzer me di­sant : « Si j'avais su, on t'au­rait fait com­men­cer le film à l'au­tomne. » Au fi­nal, ils ne maî­trisent pas grand-chose. L.C. : Il ne faut pas prendre les com­mu­ni­cants pour des sur­hommes. Ils es­saient de gé­rer la chose comme ils le peuvent, c'est leur mé­tier. Pour eux aus­si, tout est une né­go­cia­tion per­ma­nente. Ils rament comme tout le monde, ce ne sont pas des ma­rion­net­tistes. Mais ils par­viennent à maî­tri­ser cer­tains élé­ments mal­gré tout… L.D. : Il suf­fit de voir les der­niers do­cu­men­taires faits sur la cam­pagne élec­to­rale. Je trouve que le contrôle des com­mu­ni­cants se fait beau­coup plus sen­tir. Dans le film sur Em­ma­nuel Ma­cron, un réa­li­sa­teur di­sait : « Je don­nais le mi­cro-cra­vate à Ma­cron, ja­mais il ne l'a ar­rê­té. » Mais ça veut aus­si dire que dès qu'il avait le mi­cro-cra­vate, il sa­vait qu'il était fil­mé. Donc on peut se po­ser la ques­tion : qu'est-ce qui est in, qu'est-ce qui est off ? Pour moi, tout de­vient in. P.S. : Je trouve que de­puis le do­cu­men­taire de De­par­don, la porte s'est re­fer­mée. Les en­jeux de com­mu­ni­ca­tion ont pris le des­sus, et il est très dif­fi­cile d'ins­crire un do­cu­men­taire dans ce contexte de com­mu­ni­ca­tion as­sez pous­sé qui se construit au­tour d'un homme po­li­tique. Si vous vou­lez ti­tiller le pou­voir main­te­nant, voir comment il se dé­fi­nit, voir comment il ren­contre la na­ture hu­maine, comment il trans­forme les hommes, là je pense qu'il n'y a que la fic­tion ou le ro­man qui le fe­ra. S.M. : Je suis des cam­pagnes pré­si­den­tielles de­puis 1981, ça fait un bail, et c'est presque de­ve­nu un rite. Je me suis ren­du compte du rôle in­croya­ble­ment im­por­tant des di­rec­teurs de la com­mu­ni­ca­tion qui pro­tègent leur can­di­dat. Ils disent même de se mettre à tel en­droit, ils nous donnent des places de ca­mé­ra, c'est de­ve­nu in­fer­nal. A chaque fois que je fais un film, je ne vais pas où on me dit d'al­ler, mais il n'em­pêche qu'il y a tou­jours un mec qui me rat­trape. Et les per­son­na­li­tés po­li­tiques ten­ten­telles aus­si de s'im­mis­cer? L.D. : Quand j'ai fait Pré­sident, je sa­vais que l'Ely­sée à l'époque s'est ren­sei­gné pour sa­voir si ça par­lait ou pas du pré­sident ac­tuel. Il y avait eu un coup de fil qui di­sait juste : « Ça nous concerne ou pas ? » Y.J. : Je ne vous cache pas que j'ai quand même eu peur en me di­sant que François Hol­lande al­lait peut être faire pres­sion. Et en même temps, il sait très bien que s'il avait fait pres­sion, on n'au­rait par­lé que de ça. Quand François Hol­lande était à cô­té de moi lors de la pro­jec­tion du film, j'ai com­pris qu'il y avait des sé­quences qu'il ai­mait, et d'autres pas du tout. En­fin ça se sent, on en a par­lé après. Celles dont il ne te parle pas, il ne les aime pas trop en gé­né­ral. Mais dans mes do­cu­men­taires, les règles sont po­sées dès le dé­part. Ja­mais les conseillers d'un can­di­dat, d'un mi­nistre ou d'un pré­sident, ne se sont in­vi­tés dans la salle de mon­tage. Il n'y a pas de contrat, de droit de re­gard, ou de vel­léi­té de cen­sure. Si c'est le cas je ne fais pas le film. Après, il

« ÉDOUARD PHI­LIPPE QUI EST MAIN­TE­NANT PRE­MIER MI­NISTRE, ET UN FAN DE ÀLAMAISONBLANCHE ME DI­SAIT : “L'EXER­CICE DU POU­VOIR EST QUELQUE CHOSE QU'ON NE PEUT PAS FIL­MER”. » LAURENT CI­BIEN

ar­rive aus­si que cer­taines choses soient faites à notre in­su, une es­pèce de fausse sé­quence à la­quelle ils avaient pen­sé avant. Et vous vous re­trou­vez ma­ni­pu­lés sans le sa­voir dans ce cas-là alors ? L.C. : Quand je filme Edouard Phi­lippe, on dé­roule pen­dant des heures et des heures, alors est-ce qu'il joue pour la ca­mé­ra ? Quand il re­met sa montre, est-ce qu'il le fait pour moi, pour quel­qu'un d'autre, pour la ca­mé­ra, ou pour lui-même ? Est-ce qu'il est comme ça même sans ca­mé­ra ? Ça m'im­porte peu. L.D. : C'est sur­tout parce que ceux qui font des do­cu­men­taires ont quand même af­faire à des sé­duc­teurs pro­fes­sion­nels. C'est tou­jours amu­sant quand on en­tend cer­taines per­sonnes dire : « Ah ! J'ai ren­con­tré tel homme po­li­tique, je ne suis pas du tout d'ac­cord avec ses idées, mais qu'est-ce qu'il est sym­pa. » C'est leur job de créer un mo­ment unique, in­time, ils le font vingt fois par jour. S.M. : Quand j'étais l'as­sis­tant de Jean Rouch, on fil­mait des danses de pro­ces­sion en Afrique noire et je me suis ren­du compte qu'il dan­sait au rythme des pos­sé­dés. En fait, il fal­lait ab­so­lu­ment dan­ser et res­pi­rer au rythme des pos­sé­dés. Je n'ou­blie­rai ja­mais ça. Quand tu fais une scène dans un do­cu­men­taire po­li­tique, tu es aus­si dans une pro­ces­sion. Une pro­ces­sion ré­ci­proque. Toi, tu réa­lises ce que les po­li­tiques croient qu'ils vont te faire croire, mais tu le fais à ta fa­çon. Est-ce qu'il est alors pos­sible de res­ter ob­jec­tif face à ces hommes po­li­tiques ? S.M. : Je ne sais pas ce que c'est l'ob­jec­ti­vi­té, c'est juste un mot. Y.J. : Les gens ont be­soin – quand il s'agit d'un po­li­tique – de les ai­mer ou de les dé­tes­ter. On voit ça dans les in­ter­views po­li­tiques le ma­tin sur les ra­dios, on va tou­jours es­sayer d'être mé­chant. Comme s'il y avait une es­pèce de de­voir d'ad­ver­si­té. Je ne cherche vrai­ment pas à rendre le po­li­tique sym­pa­thique ou an­ti­pa­thique. Il y a une voie entre la ré­vé­rence et l'ir­ré­vé­rence. Il y a une voie entre Mi­chel Dru­cker et Mi­chael Moore. P.S. : Je trouve que de­puis le do­cu­men­taire de De­par­don, la porte s'est re­fer­mée. Les en­jeux de com­mu­ni­ca­tion ont pris le des­sus, et il est très dif­fi­cile d'ins­crire un do­cu­men­taire dans ce contexte de com­mu­ni­ca­tion as­sez pous­sé qui se construit au­tour d'un homme po­li­tique. Si vous vou­lez ti­tiller le pou­voir main­te­nant, voir comment il se dé­fi­nit, voir comment il ren­contre la na­ture hu­maine, comment il trans­forme les hommes, là je pense qu'il n'y a que la fic­tion ou le ro­man qui le fe­ra. P.S. : Il n'y a au­cune ob­jec­ti­vi­té ! Un film comme L'Exer­cice de l'Etat, ce n'est que de la sub­jec­ti­vi­té. D'ailleurs, tout commence par un rêve pour dire : vous al­lez suivre une sub­jec­ti­vi­té, vous al­lez suivre ce dé­mon chez cet homme po­li­tique. On se re­trouve face à une double sub­jec­ti­vi­té, celle du réa­li­sa­teur, et celle du spec­ta­teur qui fait la moi­tié du bou­lot. S.M. : J'ai fait beau­coup de films sur Le Pen, et Dieu sait que ça m'a va­lu plein d'em­merdes. Mais le pro­blème n'était pas « j'aime ou j'aime pas Le Pen ». Je n'al­lais pas lui dire à chaque phrase : « Je suis juif, so­cia­lo, franc-ma­çon et an­ti­fas­ciste. » D'ailleurs, au bout de cinq mi­nutes, il me re­fait le coup du point de dé­tail de l'His­toire. Je ne dis rien. Il me dit : « Mon­sieur Moa­ti, ce n'est pas parce que je n'aime pas tous vos films que je suis an­ti­sé­mite. » Par­fait. Je me suis mar­ré. C'est comme ça qu'on crée la bonne dis­tance. On n'a pas peur de cau­tion­ner une par­tie de leur dis­cours de cette ma­nière là aus­si ? L.C. : Il n'y a pas de rai­son de consi­dé­rer un homme po­li­tique au­tre­ment que n'im­porte quelle autre per­sonne. Ils n'ont pas de sang sur les mains, ce ne sont pas des dictateurs. S.M. : Le 21 avril 2002, j'étais à Mon­tre­tout avec Jean-Ma­rie Le Pen, seul avec lui, dans son bu­reau, quand il ap­prend qu'il est au se­cond tour de la pré­si­den­tielle. Il était mélancolique. A cô­té de lui, c'était la fies­ta. Ça dé­con­nait vrai­ment beau­coup, alors qu'à Pa­ris des mil­lions de gens étaient de­hors et hurlaient : « Non au fas­cisme ! » Lui me di­sait : « Tu l'as vue toi ma Pan­zer­di­vi­sion ?

« J'ÉTAIS AVEC JEAN-MA­RIE LE PEN, QUAND IL AP­PREND QU'IL EST AU SE­COND TOUR DE LA PRÉ­SI­DEN­TIELLE. IL ÉTAIT MÉLANCOLIQUE. A PA­RIS DES MIL­LIONS DE GENS HURLAIENT “NON AU FAS­CISME”. LUI ME DI­SAIT : “TUL'ASVUE TOIMAPANZERDIVISION? ILSSONTOÙ MESSS?” » SERGE MOA­TI

Ils sont où mes SS ? » J'ai eu ma femme au té­lé­phone à un mo­ment, et moi je riais dans le com­bi­né vu que tout le monde au­tour de moi riait. Elle me di­sait : « Mais comment tu peux rire ? » Je pas­sais pour un fou. Sauf que dans la voi­ture, en ren­trant, je me suis mis à chia­ler. Le ci­toyen a pris la place du ci­néaste. Dans le tra­vail qu'on fait ça se passe comme ça. Si on est trop épris de ses images, ou si on croit à une his­toire, on rate le truc. C'est dif­fi­cile de to­ta­le­ment gom­mer ses émo­tions, son res­sen­ti par rap­port au per­son­nage que l'on filme, non ? S.M. : Je me sou­viens ef­fec­ti­ve­ment d'un mo­ment af­freux quand je fil­mais Jean Ti­be­ri. Il di­sait des choses ter­ribles et il avait ou­blié que j'étais là, alors j'ai tous­sé exa­gé­ré­ment pour lui dire « at­ten­tion, je suis là avec ma ca­mé­ra ». Je ne pou­vais pas sup­por­ter ce « viol », cet abus de pou­voir et d'une po­si­tion do­mi­nante créée par la pré­sence de la ca­mé­ra. Je n'aime pas es­cro­quer, ex­tor­quer et je sa­vais qu'il al­lait re­gret­ter ces pro­pos. Y.J. : Moi je pense que je n'au­rais pas tous­sé. Je n'au­rais juste pas mon­té ce mo­ment-là dans le do­cu­men­taire. Il m'est ar­ri­vé d'être té­moin de ça. Une fois Bertrand De­la­noë par­lait vrai­ment mal à son as­sis­tante. J'ai po­sé la ca­mé­ra et j'ai pris la dé­fense de l'as­sis­tante. Je n'avais pas trop en­vie de don­ner cette image-là de De­la­noë. Mais je ne le fais pra­ti­que­ment ja­mais, c'est contre mes prin­cipes. Comment la France va conti­nuer à fil­mer le pou­voir dans les pro­chaines an­nées ? L.D. : Main­te­nant tout le monde a un por­table, tout le monde a une ca­mé­ra. N'im­porte quel homme po­li­tique qui se re­trouve dans un res­tau­rant, dans la rue, ou ailleurs, peut être fil­mé. Ils savent que dès qu'ils sortent ils peuvent être en­re­gis­trés. Et du coup, ils sont de plus en plus en contrôle de leurs per­sonnes. Y.J. : Les hommes po­li­tiques mutent. S.M. : Pen­dant la der­nière cam­pagne, je me suis po­sé cette ques­tion. A chaque fois que je fil­mais, je voyais cinq cents mecs avec des por­tables, ou des pe­tites ca­mé­ras der­rière moi. Tout le monde fait de la ca­mé­ra em­bar­quée. Le « je suis là, in­vi­sible » dont je par­lais tout à l'heure, est de­ve­nu d'une ba­na­li­té af­fli­geante. Pour mon der­nier film, je ne vou­lais pas fil­mer en même temps que les autres. Je pré­fé­rais faire un film genre « il était une fois… », un re­tour sur l'élec­tion. Je n'au­rai ja­mais fait ça dans les cam­pagnes pré­cé­dentes. D'ailleurs mon der­nier film s'ap­pelle Ma Der­nière Cam­pagne. •

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