SADDAM, LE FILM

Pen­dant son règne sur l'Irak, Saddam Hus­sein a tou­jours nour­ri un amour par­ti­cu­lier pour la té­lé­vi­sion et le ci­né­ma. De 1968 à 2003, il a pro­gres­si­ve­ment ai­man­té l'at­ten­tion de tous les écrans du pays jus­qu'à s'en em­pa­rer pour en faire des films sur sa pr

So Film - - SOMMAIRE - PAR QUEN­TIN MÜLLER – PHO­TOS : GETTY IMAGES

Sto­ry. Pen­dant son règne sur l'Irak, Saddam Hus­sein a tou­jours nour­ri un amour par­ti­cu­lier pour la té­lé­vi­sion et le ci­né­ma, jus­qu'à faire des films sur sa propre per­sonne. Tout sauf une mince af­faire, comme le re­jouent ceux qui connaissent cette his­toire de mé­ga­lo­ma­nie et de vio­lence.

Si votre té­lé vous lâche, col­lez un por­trait de moi sur votre écran. » : même s'il lui ar­rive de plai­san­ter sur le culte de sa per­son­na­li­té, le dic­ta­teur ira­kien Saddam Hus­sein a très bien com­pris l'im­por­tance de la té­lé­vi­sion. Sur­tout de­puis que la lu­carne est de­ve­nue om­ni­pré­sente dans les mé­nages ira­kiens. Nous sommes alors dans les an­nées 70. Ceux qui voient leurs re­ve­nus aug­men­ter avec les gains pé­tro­liers na­tio­naux ont bel et bien trans­for­mé le té­lé­vi­seur en bien de consom­ma­tion or­di­naire. Zu­hair al-Je­zai­ry, écri­vain ira­kien né en 1945, au­teur du livre Le Dic­ta­teur, sait com­bien Saddam Hus­sein s'est ba­sé sur cette don­née pour as­seoir son au­to­ri­té. « Il a très tôt com­pris l'im­por­tance de la ca­mé­ra. Il a mar­qué des points lors­qu'il était vice-pré­sident et a pro­gres­si­ve­ment écar­té le pré­sident Ah­mad Has­san al-Ba­kr, qui lui n'a ja­mais été à l'aise. Son vi­sage n'évo­quait rien de sym­pa­thique et ses yeux étaient sen­sibles aux lu­mières des écrans et des ca­mé­ras, donc il évi­tait tou­jours l'ob­jec­tif, ou tour­nait le dos au ca­me­ra­man. Saddam Hus­sein, lui, sa­vait se vendre de­vant l'ob­jec­tif. » Se vendre, mais aus­si écrire sa lé­gende en abu­sant par­fois du fi­nal cut. A vrai dire, au­cun rush ne peut être dif­fu­sé sans la si­gna­ture du raïs ta­tillon. « L'équipe de Saddam de­vait tou­jours faire at­ten­tion à prendre des sé­quences où per­sonne ne lui tour­nait le dos, re­lance Zu­hair al-Je­zai­ry en grin­çant un peu des dents. Par exemple, je me rap­pelle de ce pho­to­graphe qui avait eu le mal­heur de dif­fu­ser une pho­to dans les jour­naux qui n'avait pas plu. Il a été ar­rê­té, tor­tu­ré pen­dant des se­maines. Deux mois après, il était mort. »

CE QUE J'APPELLERAIS UNE « FASHION PER­SON »

Tout au long de sa car­rière po­li­tique, l'écran n'a ja­mais quit­té Saddam et Hus­sein n'a ja­mais quit­té l'écran. Du dic­ta­teur et de son rap­port au ci­né­ma, Zu­hair al-Je­zai­ry se sou­vient pré­ci­sé­ment d'une con­fé­rence de presse de Sa Ma­jes­té en l'hon­neur de la fête de No­rouz des Kurdes. « Saddam est ve­nu. Au lieu de par­ler de la fête, pen­dant des heures il a pré­fé­ré par­ler de la com­plexi­té pour les ca­me­ra­men de le fil­mer lui. Il abor­dait des su­jets tech­niques as­sez com­plexes et pas don­nés à tout le monde. On avait en face de nous un vrai réa­li­sa­teur. » A chaque ap­pa­ri­tion fil­mée de Saddam, le dic­ta­teur a su al­ter­ner deux images. D'un cô­té l'homme chic, qui fume, s'ha­bille élé­gam­ment, aime l'or, le luxe et l'abon­dance. De l'autre le fils du peuple, mo­deste, ca­pable de man­ger à même le sol, avec les doigts et tou­jours avec un en­fant sur ses ge­noux. Car il y a évi­dem­ment un pré­sup­po­sé, simple et lo­gique der­rière chaque dic­ta­teur : ce genre de per­son­nage ne se construit pas sans adop­ter une men­ta­li­té au­to­suf­fi­sante d'ac­teur et de ci­néaste. Tout à la fois. In­ti­shal al Ti­mi­ni, réa­li­sa­teur ira­kien de 63 ans, re­for­mule ha­bi­le­ment le pro­blème : « Saddam ? Di­sons qu'il jouait sans cesse son propre rôle, tout en étant son propre réa­li­sa­teur. » Rien d'illo­gique donc à ce que le

mous­ta­chu exige que son sacre de juillet 1979 s'ac­com­pagne d'une sé­rie de films en­tiè­re­ment consa­crés aux épi­sodes de sa vie for­cé­ment glo­rieuse. Mais pour bien faire les choses, Saddam doit d'abord ré­pé­ter le rôle et pio­cher les in­fluences qui consti­tue­ront son per­son­nage. Avec un de­mi-siècle de royau­té et de fi­gures mi­li­taires cha­ris­ma­tiques ayant émer­gé en Irak ce­la pa­raît en­vi­sa­geable. Saddam Hus­sein veut in­car­ner un pan­ara­bisme nas­sé­rien. Pour ça, il n'hé­site pas à dé­fi­ler à che­val, fu­mer le ci­gare, por­ter des cha­peaux Pa­na­ma pare-balles, ou le treillis, et sur­tout à res­ter propre et en bonne san­té.

TOUR­NAGE PIÉGÉ

An­nées 80. Les plus grands in­tel­lec­tuels et ci­néastes ira­kiens ont presque tous fui l'Irak. Au­to­pro­cla­mé hé­ri­tier di­rect du pro­phète Ma­ho­met de­puis peu, Saddam sou­haite de­ve­nir le su­jet de nom­breux films. Pour ce­la, il va faire ap­pel à quelques ci­néastes étran­gers et se ré­sout à par­don­ner à cer­tains ci­néastes ira­kiens leur exil. C'est le cas de Kas­sem Ha­wal, réa­li­sa­teur né à Bas­so­ra en 1940. L'homme avait fui l'Irak en 1969 après avoir été ar­rê­té et tor­tu­ré pour re­fus de se sou­mettre aux di­rec­tives de pro­pa­gande du par­ti Ba'as. « À la mi-70, je re­çois des ex­cuses du ré­gime et aus­si des ga­ran­ties pour ma sé­cu­ri­té. » Le ré­gime au­rait donc chan­gé ? Pas for­cé­ment. En échange de ce trai­te­ment de fa­veur, le réa­li­sa­teur doit tout de même li­vrer deux films aux ins­tances di­ri­geantes. « Le pre­mier de­vait se dé­rou­ler dans les ma­rais du sud de l'Irak et n'était pas en rap­port avec Saddam Hus­sein... en­fin je croyais » , souffle-t-il. L'équipe de tour­nage est four­nie à Kas­sem par le ré­gime. Un ma­tin alors qu'il se lève pour un pre­mier re­pé­rage, il dé­couvre avec stu­peur que toutes les mai­sons flot­tantes ont été re­cou­vertes d'af­fiches et de pos­ters de Saddam Hus­sein. « Ils avaient dû en pla­car­der par­tout toute la nuit, juste avant que je me lève et qu'on commence le tour­nage. Le por­trait de Saddam était par­tout dans les ma­rais ! », s'of­fusque Kas­sem, en­core aba­sour­di. « Je sais que c'est l'équipe du tour­nage, car ils étaient, je crois, tous des membres du ré­gime, et j'avais vu qu'ils en avaient sto­cké dans le ma­té­riel de tour­nage. Mais à ce mo­ment-là, je n'avais pas fait at­ten­tion », ra­conte t-il. L'homme met fin au tour­nage. In­for­mé, Bag­dad de­mande à ses hommes de le ra­pa­trier dans la ca­pi­tale pour une ex­pli­ca­tion. « C'était bru­tal, on a fait toute la route du sud à Bag­dad, avec des mecs à mes cô­tés, sans un mot. » Pen­dant des heures, le réa­li­sa­teur est in­ter­ro­gé par le ré­gime sur son re­fus de fil­mer. « Les gens pen­saient que je se­rai condam­né mais je suis res­sor­ti libre. Je leur ai dit que s'ils vou­laient un film sur Saddam, je le fe­rais vo­lon­tiers, mais qu'en l'oc­cur­rence mon su­jet por­tait sur les gens du ma­rais ! »

SOSIE, FAUX HA­SARD ET AS­SAS­SI­NATS

Peut-être est-ce à la suite de cet évé­ne­ment qu'au­cun ci­néaste ira­kien n'est re­te­nu pour réa­li­ser le fu­tur film culte du pays : Les Longues Jour­nées, « Al Ayyam al-Ta­wi­la » (en arabe). Nous sommes dans la deuxième moi­tié des 70's quand le lea­der du par­ti Ba'as ima­gine pour Saddam un film cen­sé don­ner un souffle épique à l'épi­sode de sa ten­ta­tive d'as­sas­si­nat du gé­né­ral Qa­sem et à ce­lui de sa fuite vers la Sy­rie, puis l'Egypte. Point d'orgue de ce long mé­trage for­cé­ment un peu fâ­ché avec la vé­ri­té historique : une scène pleine de ly­risme pour illus­trer le re­tour triom­phal du héros en Irak. Pour mettre en forme ce ca­price fa­çon su­per-pro­duc­tion, le raïs rêve de se payer Te­rence Young der­rière la ca­mé­ra. Au vrai, il ad­mire par­ti­cu­liè­re­ment le tra­vail du ci­néaste an­glais sur les James Bond : Dr No (1962) et Bons Bai­sers de Rus­sie (1963). La pro­po­si­tion res­te­ra mal­heu­reu­se­ment sans suite. Faute de spé­cia­liste du film d'ac­tion, Saddam porte donc son choix sur le très ré­pu­té réa­li­sa­teur égyp­tien Taw­fiq Sa­leh. Pour ten­ter de convaincre son se­cond choix, il pro­met un cas­ting ru­ti­lant et des moyens in­fi­nis. « Nous étions as­sis dans la même pièce au mo­ment où les au­to­ri­tés ira­kiennes sont ve­nues pro­po­ser ce tra­vail de réa­li­sa­teur à Taw­fiq, re­joue Kas­sem Ha­wal, grand ami du ci­néaste égyp­tien. Comme je sa­vais que nos conver­sa­tions se­raient pro­ba­ble­ment en­re­gis­trées, j'ai écrit sur un papier à Taw­fiq. Je lui ai pro­po­sé que nous nous re­trou­vions dans un parc plus tard dans la jour­née. Quand on s'est re­trou­vés je lui ai dit : “Écou­tez Taw­fiq, vous êtes un mar­xiste, moi aus­si. Vous êtes op­po­sé aux men­songes et aux dic­ta­tures, moi aus­si. Ils veulent que nous bas­cu­lions dans leur idéo­lo­gie. Je vais trou­ver un moyen de fuir.” Il m'avait ré­pon­du : “Je fe­rai de même.” » C'était sans comp­ter avec le sa­laire pro­po­sé à Taw­fiq Sa­leh. Un sa­laire qui dé­passe de loin tout ce que pro­pose le ci­né­ma moyen-orien­tal à ses réa­li­sa­teurs. Quatre ans plus tard, Taw­fiq Sa­leh a mis de cô­té ses idéaux mar­xistes et pris la tête de la plus grosse pro­duc­tion ira­kienne. Si le ci­néaste es­saye de se ras­su­rer en af­fir­mant qu'il jouit d'une to­tale in­dé­pen­dance, la vé­ri­té est tout autre. Sur­tout quand Sa­leh ap­prend qu'une par­tie du scé­na­rio, et cer­taines scènes du film ont été écrites par Saddam lui-même ou des membres proches du par­ti Ba'as. Ne reste alors au réa­li­sa­teur égyp­tien qu'à s'im­pré­gner de sa fu­ture oeuvre, en met­tant le cap vers la ville de Ti­krit, là où tout (doit) commence(r). Alors qu'il se pro­mène dans la rue, sa route croise celle d'un jeune homme dont la res­sem­blance avec Saddam est plus que trou­blante. Coup de foudre im­mé­diat. Taw­fiq Sa­leh tient son pre­mier rôle et il s'ap­pelle Saddam Ka­mel. Fin de l'his­toire ? Dans le monde mer­veilleux des dictateurs, le ha­sard n'est pas à pro­pre­ment par­ler au pro­gramme comme le re­place Kas­sem Ha­wal, sourire aux lèvres : « Quelques an­nées plus tard, Taw­fiq m'a avoué que ce ha­sard avait été or­ches­tré par le ré­gime au pou­voir en Irak. Ce jeune homme que Taw­fiq croyait avoir croi­sé par ha­sard était en fait un membre de la fa­mille de Saddam. Il a été choi­si par Saddam Hus­sein pour sa res­sem­blance, mais aus­si parce qu'il n'avait au­cune car­rière avant ce rôle et qu'il ne joue­rait sans doute per­sonne d'autre après Saddam Hus­sein, as­sure Kas­sem. En outre, quel­qu'un du rang de Saddam Ka­mel ne mar­che­rait ja­mais dans une rue sans pro­tec­tion rap­pro­chée. De toute fa­çon, si ce­la ar­ri­vait je vous as­sure que la sé­cu­ri­té s'as­su­re­rait de vi­der la rue avant. » Evi­dem­ment, se faire im­po­ser comme ac­teur prin­ci­pal une per­sonne aus­si proche du pou­voir et de Saddam Hus­sein en­traîne cer­taines consé­quences. La pre­mière, c'est que même s'il ne lève ja­mais la voix et ne ré­clame au­cun égard par­ti­cu­lier, Saddam Ka­mel ter­ro­rise toute l'équipe de tour­nage et les ac­teurs dès qu'il

« SADDAM ABOR­DAIT DES SU­JETS TECH­NIQUES AS­SEZ COM­PLEXES ET PAS DON­NÉS À TOUT LE MONDE. ON AVAIT EN FACE DE NOUS UN VRAI RÉA­LI­SA­TEUR. »

sur­git dans le champ de la ca­mé­ra. A rai­son, puisque l'ac­teur est le ne­veu d'Ali Has­san al-Ma­jid, dit « Ali le chi­miste ». Connu pour son ex­trême cruau­té, ce per­son­nage em­blé­ma­tique du ré­gime de Saddam Hus­sein a ga­zé une par­tie des op­po­sants kurdes au ré­gime en place dès 1988. Suf­fi­sant pour étouf­fer le moindre rire et ins­tau­rer une am­biance de tour­nage gla­ciale. Mais que dire alors de ce jour où Saddam Hus­sein exige la pré­sence du réa­li­sa­teur à ses cô­tés pour un der­nier vi­sion­nage du film avant sa sor­tie na­tio­nale. La scène se dé­roule entre les murs du pa­lais pré­si­den­tiel. « Il m'a ra­con­té qu'on l'avait es­cor­té dans le pa­lais, dans la salle de ci­né­ma pri­vée de Saddam Hus­sein, re­lance Kas­sem Ha­wal. Sur place, Saddam l'at­ten­dait ac­com­pa­gné de sa femme et des ses plus fi­dèles conseillers. Ils ont lan­cé le film, tout s'est bien pas­sé jus­qu'à cette scène où Saddam a ordonné de mettre sur pause. » Bles­sé par balle lors de sa ten­ta­tive d'as­sas­si­nat du gé­né­ral Qa­sem, le pas­sage met­tant en scène son ne­veu en souf­france, n'est pas du goût du de­mi-dieu Saddam. « Ils ont stop­pé l'image sur le vi­sage en souf­france de Ka­mel au mo­ment où un doc­teur est cen­sé lui re­ti­rer la balle de sa jambe. » Pour prou­ver sa bonne foi, le dic­ta­teur fait ve­nir en per­sonne le vrai mé­de­cin, qui, en 1958 lui re­ti­ra la balle. Saddam Hus­sein, dans une co­lère noire, hurle au doc­teur : « Ai-je mon­tré la moindre dou­leur quand vous avez sor­ti la balle de ma jambe ?! » Fé­brile au pos­sible, le mé­de­cin nie en bloc. Ap­pa­rem­ment pas as­sez pour cal­mer le di­ri­geant ira­kien. « Cette his­toire est connue. Saddam ne crie pas de dou­leur, car il a une très haute opi­nion de lui » , ri­gole In­ti­shal al Ti­mi­mi. Le mi­nistre de l'In­for­ma­tion de l'époque, La­tif Nas­sif, tente de tem­pé­rer : « C'est une belle scène, mon­sieur, c'est juste une lé­gère dou­leur. » Saddam : « Tai­sez-vous, vous ne com­pre­nez rien ! » La scène doit être re­tour­née et les co­pies des films ra­pa­triées. La date de la sor­tie du film elle reste in­chan­gée. Taw­fiq Sa­leh fait re­tour­ner la scène à la hâte et le film sort dans tout l'Irak.

Taw­fiq Sa­leh a beau s'être mon­tré très conci­liant, il se­ra tout de même in­ter­dit de ter­ri­toire en Irak pen­dant que Saddam Ka­mel est cou­vert d'éloges au pays pour son rôle. Sa car­rière d'ac­teur prend fin, ain­si que sa vie, quand en 1996, soit seize ans après la sor­tie du film, il fuit en Jor­da­nie avec son frère et les filles de Saddam Hus­sein en par­tie pour pré­pa­rer un coup d'Etat au­quel ni les Jor­da­niens ni les Amé­ri­cains ne s'as­so­cie­ront après quelques hé­si­ta­tions. Des mois après la ten­ta­tive d'in­sur­rec­tion, Saddam Ka­mel rentre à contre­coeur à Bag­dad, for­cé par son frère Hus­sein Ka­mel. Si on lui a pro­mis qu'au­cun mal ne leur se­ra fait, les deux hommes se­ront fi­na­le­ment as­sas­si­nés dès leur re­tour. Iro­nie de l'his­toire, c'est leur oncle, l'in­oxy­dable « Ali le chi­miste », qui di­rige l'opé­ra­tion. Leurs corps sont je­tés dans une ca­mion­nette et per­sonne ne sait où ils fi­ni­ront. Le co-scé­na­riste du film, Ab­del Am­mir Moal­la, ne connaît pas meilleur sort. Haut-fonc­tion­naire du par­ti Ba'as, il est, quelque temps après, in­vi­té au pa­lais où il y est bat­tu à mort. Rai­son à ce­la ? Son fils est sus­pec­té d'ap­par­te­nir aux re­né­gats du par­ti chiite Al Da'wa.

DER­NIÈRE DÉMESURE ET DER­NIER GRAND FILM

Il fau­dra at­tendre l'an­née 1997 pour que Saddam Hus­sein se re­pique de ci­né­ma. Cette fois-ci le pré­texte est tout autre qu'un vague bio­pic à sa gloire puis­qu'il est ques­tion de construire la plus grande mos­quée au monde. C'est l'ar­chi­tecte fran­çais Jacques Bar­rière qui est en charge du pro­jet. « Ils de­vaient éga­le­ment en faire un film » , re­lance l'ar­chi­tecte de Li­moges en po­lo gri­sâtre. L'homme de 83 ans a gar­dé tous les do­cu­ments chez lui : plans, pho­tos sou­ve­nirs, cou­pures de presses lo­cales. Il a même conser­vé l'af­fi­chette du film qui de­vait sor­tir à la fin de la construc­tion de l'im­mense mos­quée com­man­dée par Saddam Hus­sein. « Je com­prends pour­quoi ils vou­laient en faire un film. Le pro­jet de la mos­quée, ce n'était pas rien. Elle de­vait com­por­ter huit mi­na­rets alors que la Mecque n'en a que sept. Le dôme était per­ché à plus de cent mètres. On pré­voyait aus­si d'inon­der le pour­tour de la mos­quée en dé­viant le Tigre » , se rap­pelle t-il. La sur­face fait l'équi­valent de 70 ter­rains de foot­ball. « Saddam vou­lait aus­si une pla­te­forme de 90 mètres de long avec l'em­preinte di­gi­tale de son pouce. » Jour et nuit, une équipe de tour­nage se charge de fil­mer Jacques Bar­rière et les ar­chi­tectes et dé­co­ra­teurs per­son­nels de Saddam Hus­sein. « C'étaient des gars avec de lourdes ca­mé­ras et du vieux ma­té­riel » , se sou­vient-il. Mais comme la mos­quée, le film ne ver­ra ja­mais le jour. Une nuit de 2003, alors qu'il est de re­tour en France, un Amé­ri­cain l'ap­pelle. « Il hur­lait dans le com­bi­né qu'il était un com­man­dant de l'ar­mée amé­ri­caine et qu'il sur­vo­lait l'Irak... Je lui ai rac­cro­ché au nez. Puis il a rap­pe­lé, en in­sis­tant. Des pi­lotes à lui l'avaient in­for­mé qu'ils avaient sur­vo­lé un im­mense chan­tier au sud de Bag­dad et il vou­lait avoir les di­men­sions de la mos­quée pour or­ga­ni­ser leurs bom­bar­de­ments. » Le 14 dé­cembre 2003 au ma­tin, Saddam est ar­rê­té dans une cave de Ti­krit où il s'est ca­ché. Fin de règne, mais pas for­cé­ment fin d'amour pour son image fil­mée. « Jus­qu'au bout Saddam Hus­sein a re­gar­dé la ca­mé­ra » confirme Ka­nan Ma­kiya, aca­dé­mi­cien ira­ko-bri­tan­nique. L'au­teur d'un livre consa­cré aux der­niers ins­tants de Saddam in­ti­tu­lé La Corde a même une lé­gende à par­ta­ger. Une lé­gende qui, si ça se trouve, n'en est pas une. En se di­ri­geant vers sa po­tence, le dic­ta­teur a com­men­cé par conspuer le garde ira­kien tout trem­blant face à lui, puis s'est bi­zar­re­ment ra­dou­ci. Ses der­niers mots ? « Reste digne gar­çon, tu passes à la té­lé­vi­sion dans le monde en­tier ! » •

« ILS ONT LAN­CÉ LE FILM ET TOUT S'EST BIEN PAS­SÉ JUS­QU'À CETTE SCÈNE OÙ SADDAM A ORDONNÉ DE METTRE SUR PAUSE. »

TOUTES LES CITATIONS DE SADDAM HUS­SEIN SONT TI­RÉES DU DO­CU­MEN­TAIRE DE JOËL SOLER UNCLE SADDAM. RE­MER­CIE­MENTS SPÉ­CIAUX À SA­MI, IN­TI­SHAL ET JOËL SOLER POUR LEUR AIDE.

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