FIL­MER UN DÉ­BAT DE L’ENTRE-DEUX-TOURS ?

Avec les ré­centes pré­si­den­tielles fran­çaises, l'art du dé­bat po­li­tique à la té­lé a-t-il bas­cu­lé dans une nou­velle ère ? Le cri­tique Her­vé Au­bron et le ci­néaste Pierre Léon dé­cryptent les en­jeux de la mise en scène po­li­tique en 2017 en trois temps : la scé

So Film - - SOMMAIRE - PRO­POS RECUEILLIS PAR FERNANDO GANZO

Dé­cryp­tage. Avec les ré­centes pré­si­den­tielles fran­çaises, l'art du dé­bat po­li­tique à la té­lé a-t-il bas­cu­lé dans une nou­velle ère ? Le cri­tique Her­vé Au­bron et le ci­néaste Pierre Léon dé­cryptent les en­jeux de la mise en scène po­li­tique en 2017.

Scé­no­gra­phie

Her­vé Au­bron : La scé­no­gra­phie du dé­bat à 11 est la plus sur­pre­nante qu'on ait vue. L'ef­fet hé­mi­cycle de la dis­po­si­tion des can­di­dats est bri­sé par l'énorme pla­te­forme blanche au mi­lieu, avec, au centre, un point noir : une ca­mé­ra qui voit tout et qui n'est que HAL 9000 dans 2001. Pierre Léon : Fil­mer un dé­bat, fi­na­le­ment, ce n'est pas très dif­fé­rent de fil­mer un re­pas (une des choses les plus dif­fi­ciles qui existent au ci­né­ma, par ailleurs), sur­tout avec plu­sieurs can­di­dats. Pour fil­mer un re­pas, si on met juste une ca­mé­ra qui tourne au mi­lieu de la table, ça ne marche pas, car on n'a pas ce qu'il faut pour ar­ti­cu­ler les per­son­nages. H.A. : Le re­pas, c'est im­por­tant pour une ques­tion : la table. On sait l'im­por­tance qu'on donne dans les face-à-face aux di­men­sions de la table qui sé­pare et re­lie les deux can­di­dats. Dans le dé­bat à onze, les pe­tits pu­pitres de chaque can­di­dat, où ils pou­vaient à peine po­ser leurs mains, c'était un pro­blème. Sans table, pas de « re­pas », en­core une fois, pas de confron­ta­tion, mais un ef­fet de neu­tra­li­sa­tion du dé­bat, parce qu'on tourne au­tour des can­di­dats. C'était dé­jà le cas dans les pri­maires de gauche et de droite, où la fi­gure était la ligne droite, avec les can­di­dats les uns à co­tés des autres faces aux jour­na­listes. L'ob­jet d'une telle scé­no­gra­phie c'était de dire : « Ils ne sont pas ‘ad­ver­saires', ils sont sur une même ligne ». Mais les jour­na­listes en face de cette ligne avaient tout d'un coup une po­si­tion de ju­ry. C'était Usual Sus­pects. P.L. : Le pro­blème, quand la scé­no­gra­phie em­pêche la confron­ta­tion, c'est que l'iden­ti­fi­ca­tion de la part du spec­ta­teur de­vient plus dif­fi­cile. Quand on a une connais­sance moyenne, comme c'est mon cas, sur des ques­tions d'éco­no­mie, par exemple, on ne sait pas à qui on a af­faire quand un des can­di­dats parle, avec cette confi­gu­ra­tion. Dans le dé­bat à deux, on sait au moins qu'il y en a un qui est contre l'autre. Dans le dé­bat à onze, on ne sait pas qui fait quoi.

Mon­tage

P.L. : La grand nou­veau­té dans ces dé­bats, à cinq, à onze ou à deux, fi­na­le­ment, ce sont les plans de coupe. Pour la pre­mière fois de­puis long­temps, les dé­bats pré­si­den­tiels ont pu être réa­li­sés avec la langue com­mune du spec­ta­teur de ci­né­ma et de té­lé. Ce der­nier sait que c'est nor­mal de pas­ser d'un plan à l'autre, de quel­qu'un qui parle à quel­qu'un qui écoute. Toutes ces règles, comme l'axe du re­gard, que le spec­ta­teur com­mun ne sait pas for­mu­ler mais qu'il re­con­naît ins­tinc­ti­ve­ment, sont ren­trées en jeu fi­na­le­ment dans le dé­bat po­li­tique cette an­née. H .A. : Un des meilleurs mo­ments de mon­tage, c'était le « il faut bien qu'il y ait un dé­bat au PS » de Mé­len­chon. Les plans qui suivent la blague, avec tous les cinq qui ri­go­laient (même Fillon !), c'était épa­tant. P.L. : Il y a un lé­ger re­tard au dé­but, c'est-à-dire que le réa­li­sa­teur ne s'at­tend pas à la blague, on est dans une al­ter­nance de Ma­cron – Hamon et quand on coupe vers Mé­len­chon, la blague a dé­jà com­men­cé et dans son geste on peut voir que lui, en re­vanche, avait par­fai­te­ment pré­vu son ef­fet, qu'il avait an­ti­ci­pé le mon­tage. H.A. : Une chose est sure, Mé­len­chon est ce­lui qui in­ter­pelle le plus les autres et qui force le plus au champ-contre­champ dans le dé­bat à cinq. Et le champ contre-champ est un truc de base dans un dé­bat po­li­tique. Il suf­fit de pen­ser au dé­bat Mit­ter­rand – Chi­rac, quand ce­lui-ci lui di­sait : « pou­vez-vous me dire dans les yeux… » . Mais dans le dé­bat à onze, à cause de la dis­po­si­tion de la scène, ce n'était pas pos­sible. Il suf­fit de com­pa­rer ce mo­ment à l'at­taque de Pou­tou contre Fillon et Le Pen dans le dé­bat : le mo­ment n'est pas dé­cou­pé en champ contre-champ parce que la scène ne le per­met pas. Du coup, l'ef­fet est moins fort, alors que ce que fait Pou­tou est as­sez im­pres­sion­nant.

Ac­teurs

P.L. : Ré­duire les hommes po­li­tiques à des « per­son­nages » ou ac­teurs a un risque : c'était le pro­blème des « en­tre­tiens » à la chaine qui ont pré­cé­dé le pre­mier tour, où les can­di­dats de­vaient ap­por­ter un « ob­jet fé­tiche », par exemple. Ré­duits à de simples per­son­nages, il n'y avait plus d'en­jeux, de su­jets. Ce­ci dit, le fait d'avoir pour la pre­mière fois onze can­di­dats a ra­jou­té quelque chose d'in­édit dans les dé­bats po­li­tiques en France : on pou­vait se rendre compte des dif­fé­rences de langue, la dif­fé­rence entre

les rhé­to­riques des uns et des autres, c'était du ja­mais-vu. Comme quand dans un film on choi­sit ex­près des ac­teurs aux styles de jeu très dif­fé­rents. Et il y a eu dans ces pré­si­den­tielles des écarts et des liens éta­blis par les formes de jeu des can­di­dats très in­té­res­santes. Par exemple, s'il y a eu un « couple » dans ces dé­bats, c'est ce­lui for­mé par Ma­cron et Mé­len­chon, qui ont été pour moi Don Juan et Li­bo­rel­lo ( va­let de Don Juan, ndlr). Le temps de cette pré­si­den­tielle, Ma­cron et Mé­len­chon ont for­mé un couple contre-na­ture, un tan­dem, le duo po­li­tique du mo­ment, ils étaient liés dans ces dé­bats. Je pense d'ailleurs qu'ils le sont tou­jours au­jourd'hui. H.A. : Il y a plu­sieurs mo­ments dans les deux dé­bats où des plans de coupe mon­traient un Ma­cron as­sez épa­té par la per­for­mance de Mé­len­chon. Ce sont les deux qui ont ren­du ces dé­bats in­té­res­sants et la preuve c'est qu'en gé­né­ral, les dé­bats ne changent pas trop la donne, his­to­ri­que­ment, et là, ils ont tous les deux ga­gné beau­coup de points dans les son­dages avec le pre­mier dé­bat, sur­tout Mé­len­chon. P.L. : Et on a pu voir une image in­croyable quand, avant le pre­mier dé­bat, ils se disent bon­jour et Mé­len­chon, en ser­rant la main de Ma­cron, lui dit : « Je me mé­fie de vous ». Mé­len­chon est très bon aus­si sur sa te­nue, son cô­té Hol­ling­ton (marque de vê­te­ment fon­dée par l'Ir­lan­dais Pa­trick Hol­ling­ton, ins­pi­rée des vê­te­ments de tra­vail, ndlr) . Il y a un truc très in­té­res­sant avec lui : c'est quand même un pe­tit-bour­geois. Ce n'est ab­so­lu­ment pas une in­sulte. Il n'est pas du peuple qu'il dé­fend, parce que c'est un sé­na­teur. Quand il ap­pelle Ma­cron « ban­quier », on pour­rait ré­tor­quer et l'ap­pe­ler « sé­na­teur ». Sa langue, un peu let­trée, c'est une langue que Le­nine, un autre pe­tit-bour­geois, avait aus­si. Alors que, par exemple, Pou­tou, n'a au­cun filtre lin­guis­tique, il s'en fout. H.A. : Pou­tou a été aus­si ce­lui qui bou­geait le plus, sou­vent pour re­gar­der der­rière lui, don­nant le dos à la ca­mé­ra. Un re­gard in­ter­dit. P.L. : Il est ce­lui qui fait ren­trer la co­mé­die dans le dé­bat. Une co­mé­die dif­fé­rente de celle de Mé­len­chon, caus­tique, très fran­çaise, celle de Hamon, iro­nique, et celle de Ma­cron. C'est le bur­lesque : un co­mique de si­tua­tion. Il casse le plan, lit­té­ra­le­ment. À plu­sieurs re­prises, les plans de Pou­tou sont im­pos­sibles, puis­qu'on voit son cul, tout sim­ple­ment. Il a été très fort, dans sa fa­çon de ne pas ac­cep­ter le dé­cou­page du dé­bat. Et, au contraire, Fillon a un grand avan­tage dans les plans de coupe : il est tou­jours rac­cord. Comme il ne re­garde per­sonne, il n'y peut ja­mais être per­çu comme me­na­cé ou confron­té. Il est tou­jours là, et c'est très fort parce que le spec­ta­teur est tout le temps conscient de sa place : c'est le mec qui ne bouge pas. Alors que les autres, quand ils re­gardent à droite et à gauche, c'est très confus, on ne sait pas vrai­ment qui ils re­gardent. Lui, il re­garde nulle part en per­ma­nence et le plus faible po­li­ti­que­ment réus­sit à être blin­dé. Ses plans à lui, on peut les mon­ter à n'im­porte quel mo­ment du dé­bat, ça mar­che­ra tou­jours. Son vi­sage, tou­jours pa­reil, peut ré­agir à n'im­porte quelle phrase. En fait Fillon a été l'ef­fet Kou­le­chov de ces dé­bats. Quel­qu'un dit du mal de lui ? On passe sur un plan de lui et ça marche. Quel­qu'un dit du bien ? Pa­reil, ça marche. H.A. : Hamon a été une fi­gure as­sez in­té­res­sante dans les deux dé­bats. Son truc c'était d'in­car­ner l'ab­sence de cha­risme. On avait un ac­teur convain­cu qu'il n'était pas un ora­teur cha­ris­ma­tique. Dans ces deux dé­bats, ça crée une opposition à la fi­gure pa­triar­cale de Mé­len­chon, le « lea­der ». Hamon a mis en scène sa mal­adresse de fa­çon pas si mau­vaise fi­na­le­ment. Même si son score à l'ar­ri­vée est très pauvre, je suis per­sua­dé que ce dé­tail lui a fait ga­gner des élec­teurs qui étaient, au dé­part, par­tis pour votre Mé­len­chon. Peu­têtre même qu'un autre can­di­dat qu'Hamon au­rait fait beau­coup moins. Quel­qu'un qui ne veut pas être cha­ris­ma­tique, ça re­nou­velle le jeu po­li­tique. Dans ces deux dé­bats, j'ai l'im­pres­sion qu'il at­tire un élec­to­rat fé­mi­nin content de ne pas voir un mâle do­mi­nant. P.L. : On re­proche sou­vent à Ma­cron d'être d'ac­cord avec tout le monde, mais dans ce dé­bat à onze, c'était une af­faire de dra­ma­tur­gie, de mon­trer le lien qui le liait à tous les autres. En écou­tant ses ad­ver­saires, il ra­me­nait le dé­bat sur lui. Ma­cron, je suis sûr qu'il a re­gar­dé la sé­rie À la Mai­son Blanche. D'ailleurs, le fait que ce soit plu­tôt de son cô­té qu'on a de­man­dé à ce que les plans de coupe re­viennent au face-à-face va dans ce sens : Ma­cron est le pré­sident du plan de coupe. •

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