LA BA­TAILLE MENEZ VS BALLADUR

Lé­gis­la­tives 2002. Alors que Balladur se pré­pare à conser­ver son siège dans la 12e cir­cons­crip­tion sans le­ver le pe­tit doigt, un tru­blion se dresse fiè­re­ment sur son che­min, et pas n'im­porte qui : Ber­nard Menez. Re­tour sur une cam­pagne per­due d'avance que

So Film - - SOMMAIRE - PAR MATTHIAS EDWARDS - PHO­TO : RAPHAEL CLAIREFOND

Sto­ry. Lé­gis­la­tives 2002. Alors que Balladur se pré­pare à conser­ver son siège dans la 12e cir­cons­crip­tion sans le­ver le pe­tit doigt, un tru­blion se dresse fiè­re­ment sur son che­min, et pas n'im­porte qui : Ber­nard Menez. Re­tour sur une cam­pagne per­due d'avance que per­sonne n'au­ra vrai­ment prise au sé­rieux. Sauf Ber­nard Menez lui-même.

Homme de lettres ou ar­tiste » . Voi­là ce qui est écrit à la co­lonne « Pro­fes­sion » à cô­té du nom de Ber­nard Menez. De quoi faire par­tir le pre­mier tour des élec­tions lé­gis­la­tives de 2002 sur une base éle­vée. Le titre dé­tonne, mais ce­lui qui s'ap­prête à fer­railler dur face, entre autres, à la so­cia­liste Anne Hi­dal­go, « fonc­tion­naire de ca­té­go­rie A» , et sur­tout l'UMP Édouard Balladur, « fonc­tion­naire des grands corps de l'État » , s'en fiche un peu. A 57 ans, Ber­nard Menez a dé­ci­dé de se lan­cer dans la course à la dé­pu­ta­tion. Son ter­rain de jeu ? La 12e cir­cons­crip­tion de Pa­ris, qui re­groupe une par­tie du 7e ar­ron­dis­se­ment, et le nord du 15e, où il vit de­puis près de trente ans. Et l'en­tre­prise n'a rien d'une farce. Elle a même été mû­re­ment ré­flé­chie par ce­lui qui en­vi­sa­geait de se pré­sen­ter dès 1997, mais que la dis­so­lu­tion de l'As­sem­blée na­tio­nale par Jacques Chi­rac a pris de court. « Dès que j'ai com­men­cé à avoir une pe­tite no­to­rié­té, je me suis dit que j'es­saie­rai un jour de la mettre au ser­vice des autres, ex­plique au­jourd'hui l'ac­teur. Je n'ai la carte d'au­cun par­ti, j'ai des convic­tions qui ne sont pas par­ti­sanes, et je vou­lais en pro­fi­ter pour les mettre en pra­tique. Mon es­poir, lors de ces lé­gis­la­tives, était de me re­trou­ver au se­cond tour, face à Balladur. Bien que le 15e soit très à droite de­puis tou­jours, j'au­rais peut-être eu une pe­tite chance, en ré­ac­tion à un homme qui com­men­çait à être mal ai­mé, à cause de sa suf­fi­sance. » Au fi­nal, Ber­nard Menez n'ob­tien­dra que 996 voix, soit 2,28 % des suf­frages ex­pri­més. Un score qui le place en qua­trième po­si­tion, loin der­rière les 54,17 % de Balladur, élu dès le pre­mier tour, les 29,62 % d'Hi­dal­go, ou même les 5,91 % de Thier­ry Martin, le can­di­dat du Front na­tio­nal. La dé­cep­tion est énorme, pour le can­di­dat qui n'a pas réus­si à faire fruc­ti­fier son ca­pi­tal sym­pa­thie dans les urnes.

GÉ­NÉ­RA­TION NI- NI

A quelques se­maines du pre­mier tour pré­vu pour le 9 juin 2002, Ber­nard Menez hé­site en­core à fran­chir le pas de la can­di­da­ture. Dans le pays, le cli­mat est lourd, après le séisme pro­vo­qué en avril par l'ac­ces­sion de Jean-Ma­rie Le Pen au se­cond tour des pré­si­den­tielles. Et c'est une bande de tren­te­naires, qui va le convaincre. « Ils étaient à un ca­fé, près du Champ-de-Mars, et ils m'ont in­ter­pel­lé alors que je pas­sais par là, rem­bo­bine Menez. Ils sa­vaient que j'hé­si­tais à y al­ler, et spon­ta­né­ment, ils m'ont dit : “Si vous vous pré­sen­tez, on vous sou­tien­dra, et on vous ai­de­ra.” C'est ce qui m'a dé­ci­dé à y al­ler. Je les ai sen­tis sin­cères, et j'ai eu rai­son. » Jus­qu'aux der­niers ins­tants de la cam­pagne, cette troupe de jeunes adultes, qui évo­luent pour la plu­part dans les mi­lieux du de­si­gn et du mar­ke­ting, se­ront au cô­té du can­di­dat éti­que­té « di­vers », que ce soit pour trac­ter sur les mar­chés chics de la cir­cons­crip­tion, ou re­ta­pis­ser le quar­tier d'af­fiches. A cette joyeuse troupe, s'ajoute très vite Ka­rine Co­hen. À 33 ans, la jeune femme a tou­jours voué une ad­mi­ra­tion à l'ac­teur. « J'ai tou­jours été pas­sion­née par ce que fai­sait Ber­nard, s'em­balle en­core au­jourd'hui celle qui exerce en tant que so­phro­logue/hyp­no­ti­seuse. J'avais vu tous ses films. Et un jour, j'ai lu qu'il me­nait une cam­pagne po­li­tique, et qu'il avait be­soin de bé­né­voles. Je lui ai envoyé un mail pour lui dire que je trou­vais su­per ce qu'il fai­sait, et que je l'en­cou­ra­geais. Et le len­de­main, il m'a ap­pe­lée. J'étais su­per im­pres­sion­née. Comme je n'ha­bi­tais pas loin de chez lui, dans le 15e, je suis par­tie à sa ren­contre. L'aven­ture a com­men­cé comme ça. » Et l'aven­ture, pour Ka­rine, c'est un poste de sup­pléante. Parce que c'est une femme, et que Ber­nard est at­ta­ché à la pa­ri­té, mais sur­tout parce qu'elle croit dur comme fer au pro­gramme de son can­di­dat. Et qu'elle ne voit pas son CV comme un obs­tacle. Après avoir vé­cu aux États-Unis sous la pré­si­dence de Reagan, la jeune fille brune sait que « tout est pos­sible en po­li­tique » . Mais au fait, c'est quoi le pro­gramme de Ber­nard Menez ? « Ma sen­si­bi­li­té est de centre-gauche, pose d'em­blée l'ac­teur de Chaud La­pin. Mais je suis contre le cli­vage gauche/droite. Je pense qu'il y a de bonnes idées à droite et à gauche, et qu'il ne faut pas re­je­ter sys­té­ma­ti­que­ment ce que pro­pose le camp d'en face. » Le dis­cours peut sem­bler en vogue, mais n'al­lez sur­tout pas le qua­li­fier de ma­cro­niste. L'homme se dé­fi­nit même comme idéo­lo­gi­que­ment à l'op­po­sé du pré­sident de la Ré­pu­blique. « Je ne suis pas du tout d'ac­cord pour que la fi­nance fasse la loi dans le monde, af­firme d'un air grave le co­mé­dien. La pre­mière de mes convic­tions, c'est qu'il fau­drait que les po­li­ti­ciens s'at­taquent vio­lem­ment à ré­duire les dif­fé­rences entre les pauvres et les riches. De­puis De Gaulle, on a eu des gou­ver­ne­ments de gauche et de droite, et l'écart entre les

riches et les pauvres n'a pas ces­sé de croître. Et au­cun gou­ver­ne­ment ne s'y est at­ta­qué. Ils sont sous la coupe de la fi­nance. Et Ma­cron est to­ta­le­ment un re­pré­sen­tant de ce sys­tème. Le simple fait qu'il veuille main­te­nir la loi El Khom­ri en est la preuve. Et c'est in­sup­por­table. »

« C'ESTUNE GUERRE»

Une pe­tite ar­mée de jeunes dé­voués à sa cause, une sup­pléante ul­tra-mo­ti­vée, et un pro­gramme en ap­pa­rence ras­sem­bleur : sur le papier, Ber­nard Menez a tout pour me­ner une cam­pagne qui tien­dra la route. Et ce se­ra le cas. « À au­cun mo­ment on a cru que c'était une blague, on croyait vrai­ment à son pro­gramme » , ré­pète Ka­rine Co­hen, comme pour per­sua­der les scep­tiques. Jour et nuit, la pe­tite équipe bat le pa­vé pour ten­ter de faire en­tendre aux riches ha­bi­tants de la cir­cons­crip­tion qu'il existe une al­ter­na­tive à la droite. Et sur le ter­rain, les bons re­tours donnent de l'en­train à la pe­tite en­tre­prise. « En par­lant avec des gens, en dis­tri­buant des flyers, j'avais l'im­pres­sion d'être en­ten­du, que les gens adhé­raient à ce que je leur di­sais » , se sou­vient Menez, qui à l'époque, se prend à rê­ver d'un score au-de­là de toutes es­pé­rances. « Ce sont vrai­ment les ré­ac­tions des gens dans la rue qui me fai­saient es­pé­rer. Ils pre­naient mon flyer avec le sourire, ai­ma­ble­ment, et ac­cep­taient que je leur dise trois mots. » Et puis la nuit, c'est l'ate­lier collage d'af­fiches, qui est or­ga­ni­sé. De l'aveu de Menez, l'élé­ment de la cam­pagne qui l'a le plus sur­pris. « C'est une guerre, va-t-il jus­qu'à tran­cher. C'est épou­van­table, parce que c'est à qui re­cou­vri­ra l'af­fiche de l'autre. Donc il faut les col­ler au pe­tit ma­tin, pour qu'elles aient une chance d'être vues quelques heures. Je participais ac­ti­ve­ment au collage des af­fiches. Pour le mo­ral, j'étais obli­gé d'être en pre­mière ligne. Si­non, j'au­rais été le grand ma­chin qui fait tra­vailler les autres. Et ma femme pré­pa­rait à man­ger, pour qu'à n'im­porte quelle heure, ces jeunes puissent se sus­ten­ter. » Et quand Ma­ri­bel Menez dresse la table, on est loin du simple casse-croute. Pael­las, char­cu­te­rie, bon vin, mu­sique... Ce sont de vé­ri­tables fêtes qui sont don­nées dans l'ap­par­te­ment des Menez. Ce qui fait gran­dir l'ad­mi­ra­tion de Ka­rine pour le per­son­nage. « Il n'était pas du tout hau­tain, pas dé­con­nec­té de la vraie vie, comme cer­tains peuvent l'être. On pi­co­lait pas mal, Ber­nard se met­tait sou­vent au pia­no. C'était de grandes ta­blées, un peu à l'es­pa­gnole. Il était d'une gé­né­ro­si­té hal­lu­ci­nante. La porte était tou­jours ou­verte. »

Mais alors que le can­di­dat Menez mène sa cam­pagne tam­bour bat­tant, que pensent de lui ses ad­ver­saires ? Du cô­té d'Édouard Balladur, ré­gnant sur la cir­cons­crip­tion comme un mo­narque sur ses terres, c'est très simple : au­cune at­ten­tion n'est ac­cor­dée à ce­lui qu'il consi­dère comme un simple amuseur pu­blic. C'est même de dis­cours condes­cen­dants, dont se sou­vient Ber­nard Menez. « Balladur di­sait : “Si Menez a en­vie de s'amu­ser et de dé­pen­ser son ar­gent, c'est son pro­blème.” Mais il ou­bliait de dire qu'il uti­li­sait l'ar­gent de Ka­ra­chi » , en­voie l'in­ter­prète de Jo­lie Pou­pée. Du cô­té d'Anne Hi­dal­go, les rap­ports sont beau­coup plus cor­diaux, même si la can­di­da­ture de Menez est consi­dé­rée comme une simple pé­ri­pé­tie. Thier­ry Gros­non, alors di­rec­teur de ca­bi­net de celle qui of­fi­ciait en tant que pre­mière ad­jointe de Bertrand De­la­noë à la mai­rie de Pa­ris, se sou­vient d'une cam­pagne com­pli­quée pour les so­cia­listes. « L'am­biance n'était pas ex­cep­tion­nelle, avec l'éli­mi­na­tion de Jos­pin au pre­mier tour des pré­si­den­tielles. On sa­vait que c'était une cam­pagne per­due d'avance, l'ob­jec­tif était d'ob­te­nir un score qui nous per­met­trait d'avoir une opposition qui pèse dans le dé­bat. Donc la pré­sence de Ber­nard Menez a ap­por­té une touche mé­dia­ti­co-co­mique à une cam­pagne qui n'était pas drôle pour nous. On ne l'a pas pris au sé­rieux. » Ce qui n'a pas em­pê­ché la can­di­date d'échan­ger à plu­sieurs re­prises avec l'ac­teur, que ce soit au mar­ché de Gre­nelle, ou à une ter­rasse de ca­fé proche de la place du Com­merce. Les deux camps s'en­tendent no­tam­ment sur la si­tua­tion des in­ter­mit­tents du spec­tacle, qui en­ta­me­ront quelques mois plus tard un mou­ve­ment de grève sans pré­cé­dent au fes­ti­val d'Avi­gnon. Mais mal­gré la cor­dia­li­té sin­cère dont fait preuve la fu­ture maire de Pa­ris, rien n'y fait : per­sonne ne prend vrai­ment Ber­nard Menez au sé­rieux. Gilles Mon­chy, alors conseiller tech­nique d'Anne Hi­dal­go, ne cache pas qu'il n'a « au­cune idée du pro­gramme de l'époque de Ber­nard Menez » . Gros­non va plus loin, en af­fir­mant qu'il « n'avait pas struc­tu­ré sa pa­role po­li­tique de ma­nière simple, évi­dente et com­pré­hen­sible. À l'époque, je n'avais rien com­pris à son pro­gramme » . Avec le re­cul, même Ka­rine Co­hen est for­cée d'avouer que quand les ba­dauds ve­naient prendre un tract, « c'était sur­tout pour voir l'ac­teur, pas un homme po­li­tique. Et les autres can­di­dats avaient tou­jours un pe­tit sourire, lors­qu'ils par­laient de Ber­nard. Il y a eu de la condes­cen­dance, on par­lait plus de ses films que de son pro­gramme. » Un constat amer, au­quel Ber­nard Menez est for­cé de sous­crire. « Il sem­ble­rait que mon image d'ac­teur plu­tôt co­mique soit un gros obs­tacle pour être élu. Mais il n'em­pêche qu'à l'As­sem­blée na­tio­nale, j'au­rais peut-être été le seul dé­pu­té à ne pas jouer la co­mé­die. » On au­rait bien ai­mé voir ça. •

« JE PARTICIPAIS AC­TI­VE­MENT AU COLLAGE DES AF­FICHES. POUR LE MO­RAL, J'ÉTAIS OBLI­GÉ D'ÊTRE EN PRE­MIÈRE LIGNE. » BER­NARD MENEZ

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.