BANANAS

Il y a un an, le ma­ga­zine Rol­lingS­tone dres­sait une liste de films ayant pré­dit l'as­cen­sion de Do­nald Trump. Par­mi eux, Idio­cra­cy de Mike Judge ou en­core… Bananas de Woo­dy Al­len. L'une de ses co­mé­dies les plus riches en gags vi­suels qui sentent bon l'in­fl

So Film - - SOMMAIRE - PAR ARTHUR CERF

Sto­ry. Il y a un an, le ma­ga­zine Rol­ling Stone dres­sait une liste de films ayant pré­dit l'as­cen­sion de Do­nald Trump. Par­mi eux, Idio­cra­cy de Mike Judge ou en­core… Bananas de Woo­dy Al­len. Un film où il est ques­tion d'in­gé­rence, d'in­fo­tain­ment et d'un chef d'Etat qui im­pose à son peuple de chan­ger de sous­vê­te­ments toutes les trente mi­nutes. Un monde fou qui de fait, res­semble de plus en plus au nôtre.

Pour évi­ter de par­ler de ses pre­mières co­mé­dies, Woo­dy Al­len a sou­vent eu re­cours à une for­mule : « Je ne me sou­viens plus très bien. » Une ma­nière d'es­qui­ver po­li­ment la ques­tion tout en sou­li­gnant qu'il ne re­voit qua­si­ment ja­mais ses films. Mais pour Bananas, le re­frain est lé­gè­re­ment dif­fé­rent. « Je n'y pense ja­mais » , pré­fé­rait-il dire à l'au­teur Eric Lax en 2005. Peut-être parce que le ci­néaste n'a jus­te­ment rien ou­blié de ce tour­nage exo­tique, dans les hau­teurs de Por­to Ri­co. Un lieu dont il garde un sou­ve­nir âpre. « Il n'y avait rien à faire. On man­geait mal. Il fai­sait chaud et hu­mide. Il y avait des fuites dans la salle de ci­né­ma et j'ai trou­vé une sou­ris morte dans ma chambre. Je n'aime pas re­ve­nir sur le pas­sé. » À de­mi-mot pour­tant, le ci­néaste va avouer à Lax que son troi­sième film était bien da­van­tage qu'une pe­tite sa­tire po­li­tique ou qu'une suite de sketches plus ou moins bien sen­tis. « Lors­qu'on réa­lise une co­mé­die comme Bananas, qui n'a pas d'in­trigue, on est for­cé d'ac­com­plir un tour de force, di­sait-il. Il faut être drôle dès le dé­but et conti­nuer à être drôle, en­core et en­core. Et une heure passe, et on n'a au­cune re­tom­bée de ce qu'on a mis en place une heure plus tôt. Et à la fin, il faut être six fois plus drôle. » « Un tour de force » , donc. De fait, Bananas est sans doute l'un des films les plus po­li­tiques de Woo­dy Al­len. À n'en pas dou­ter la seule co­mé­die où il est à la fois ques­tion de CIA, de mères juives, d'in­ter­ven­tion­nisme mi­li­taire, de di­plo­ma­tie, de droit in­ter­na­tio­nal, d'in­fo­tain­ment et même de re­la­tions amou­reuses. Mais sur­tout, un film où tout ce­la est ab­surde. Dans le­quel les gags vi­suels s'en­chaînent à un rythme ef­fré­né. Gag sur gag. Il faut dire qu'à l'époque où dé­marre l'écri­ture de Bananas, en 1970, Al­len est da­van­tage cou­tu­mier des pieds de mi­cro des co­me­dy clubs de New York que des pla­teaux de tour­nage. De­puis quelques an­nées pour­tant, le co­mé­dien de stand up a dé­ci­dé de se lan­cer dans la réa­li­sa­tion et de re­ve­nir, au pas­sage, au ton bur­lesque qui fai­sait le coeur de ses pre­miers sketches écrits pour le compte du Ed Sul­li­van et du To­night Show. Il commence par réa­li­ser deux films. Li­ly la Ti­gresse, d'abord, un film d'es­pion­nage ja­po­nais qu'il a re­pris en grande par­tie pour en faire une co­mé­die sur la re­cherche de la meilleure sa­lade aux oeufs du monde. Vient en­suite Prends l'oseille et tire-toi, une co­mé­die cen­trée sur les ga­lères d'un mau­vais bra­queur qui s'en­tiche d'une blan­chis­seuse. Après le suc­cès de ces deux pre­mières ten­ta­tives, le pro­duc­teur de sé­rie Z Sam Katz­man lui de­mande d'adap­ter le Don Qui­chotte, U.S.A. de l'écri­vain Ri­chard Po­well. Woo­dy Al­len di­ra plus tard, qu'à ce mo­ment-là de sa jeune car­rière, il pou­vait tout se per­mettre. Pas fran­che­ment em­bal­lés par le texte, lui et son com­parse Mi­ckey Rose dé­cident de tour­ner l'af­faire à leur ma­nière. « On a com­men­cé à écrire le scé­na­rio, et le livre était si in­in­té­res­sant, si nul, qu'on l'a mis de cô­té, et qu'on a fon­cé dans notre style à nous, gag sur gag sur gag sur gag, tout ça com­plè­te­ment lou­foque, confiait Al­len en 2005. Le livre par­lait des dic­ta­tures en Amé­rique du Sud – mais ça n'avait rien à voir avec Bananas. Dans Bananas, il n'y avait pas d'in­trigue. On a por­té ça à Bobby Morse mais ça ne l'a pas en­thou­sias­mé. Il s'est dit : “Qu'est-ce que c'est que cette his­toire ? J'at­ten­dais une adap­ta­tion du livre et voi­là ce qu'on me donne !” » Trop ab­surde au goût des pro­duc­teurs, le pro­jet est donc mis de cô­té. Le temps que Uni­ted Ar­tists re­jette un se­cond scé­na­rio de Woo­dy Al­len et le presse d'écrire autre chose. Vite. « J'ai dit à Mi­ckey : “Il faut ab­so­lu­ment qu'on écrive quelque chose.” Ces types vou­laient vrai­ment que je fasse un film pour eux. Alors on a re­pen­sé à cette his­toire de dic­ta­ture sud-amé­ri­caine. Ce n'était pas abou­ti, mais en quelques se­maines, on l'a ter­mi­née. » Une fois sor­ti des tré­fonds des ti­roirs et peau­fi­né, le script est mis sous les yeux des mon­teurs Ralph Ro­sen­blum et Ron Ka­lish avec qui Al­len a dé­jà col­la­bo­ré. Ka­lish n'a pas ou­blié sa pre­mière lec­ture

de Bananas. « J'ai ri tout du long » , dit-il en se re­mé­mo­rant l'his­toire de Fiel­ding Mel­lish, un tes­teur de pro­duits new-yor­kais qui dé­cide de re­joindre les rangs des ré­vo­lu­tion­naires de l'Etat fic­tif de San Mar­cos pour im­pres­sion­ner la jeune mi­li­tante qu'il aime et qui vient de le pla­quer. « Avec le re­cul, je me dis que la scène où Fiel­ding Mel­lish achète un ma­ga­zine por­no était sû­re­ment la plus osée pour l'époque » , s'amuse au­jourd'hui le monteur. Pour le reste, Ka­lish est for­mel : « Tout y était. » Tout. Les ré­fé­rences à Cha­plin, l'in­fluence de La Soupe au ca­nard des Marx Bro­thers, la fausse barbe, les cen­taines de sacs à sand­wichs pour les ré­vo­lu­tion­naires, le jour­na­liste spor­tif Ho­ward Co­sell qui com­mente un as­sas­si­nat po­li­tique en di­rect, le dic­ta­teur qui im­pose le sué­dois comme langue of­fi­cielle de San Mar­cos, l'ar­mée qui ne sait plus pour­quoi elle in­ter­vient et même Ed­gar Hoo­ver en grosse femme noire. Tout, donc. Sauf le qua­tuor sans ins­tru­ments qui « joue » pen­dant la fa­meuse scène du dî­ner. Une scène qui colle par­fai­te­ment au ton du film. « Il ne s'agit pas d'un ac­cès de gé­nie, ni même d'un bon gag vi­suel, di­sait Woo­dy Al­len à son su­jet. A cette époque, je fai­sais ce que j'étais sup­po­sé faire. Je ne sa­vais pas que le met­teur en scène pou­vait dire : “Je suis dé­so­lé j'ar­rête de tour­ner. Si je de­mande un qua­tuor à cordes, je m'at­tends à avoir les ins­tru­ments avec.” A cette époque, tant que je pou­vais avan­cer et faire ma jour­née de tra­vail, je m'en fi­chais. Est-ce que j'ai un autre choix ? Je ne peux pas at­tendre les ins­tru­ments. Si ça rend bien, je lais­se­rai la scène dans le film. Alors je leur ai de­man­dé de mi­mer. Mon pro­blème, tout ce que je vou­lais, c'était avan­cer pour fi­nir le film. »

STALLONE PAS AS­SEZ DUR

Jour après jour, Al­len suit donc son scé­na­rio. Avec des plans tour­nés à la ca­mé­ra fixe, quelques pe­tites im­pro­vi­sa­tions et un flair plus ou moins ai­gui­sé. « J'ai de­man­dé aux res­pon­sables du cas­ting de me trou­ver deux gang­sters. Ils m'ont envoyé Stallone et un autre gosse. J'ai dit : “Ce n'est pas ce que je veux. Pas as­sez durs.” » L'« autre gosse », An­tho­ny Ca­so, n'a pas ou­blié cette jour­née de tour­nage. « Pas as­sez durs ? » , rit au­jourd'hui ce­lui qui, quelques an­nées plus tard, se re­trou­vait dans Ser­pi­co, Les Af­fran­chis et Les So­pra­no. « Avec Sly, on est al­lés à l'épi­ce­rie du coin, on a ache­té un pot de va­se­line, on a pla­qué nos che­veux en ar­rière, on a en­fi­lé des blou­sons en cuir, on est re­tour­nés voir l'équipe en ju­rant. Et Woo­dy Al­len a dit : “Vous êtes em­bau­chés ! ” » L'équipe quitte en­suite New York pour fil­mer une par­tie du film dans les mon­tagnes de Por­to Ri­co. Mais là non plus, tout n'est pas au point. Lo­ren­zo Or­tiz, fils de l'ac­teur Da­vid Or­tiz qui jouait un pe­tit rôle dans le film, a conser­vé les vieux sou­ve­nirs de son père. Une pho­to no­tam­ment, pu­bliée dans les pages jau­nies par le temps du jour­nal lo­cal El Mun­do. On y voit Woo­dy Al­len, torse nu, en train de ten­ter d'ex­po­ser ses idées à deux ac­teurs por­to­ri­cains en slips blancs. « Les ba­dauds étaient in­tri­gués, au point qu'une per­sonne a ap­pe­lé la po­lice. » dit l'ar­ticle. « Le tour­nage était chao­tique mais fun » , dit Lo­ren­zo qui a long­temps en­ten­du son père re­mâ­cher le tour­nage de Bananas dont le cas­ting était en grande par­tie por­to­ri­cain. « C'était une prouesse pour l'époque, mon père était re­pré­sen­tant des ac­teurs de l'île à l'époque et la pro­duc­tion l'a contac­té pour ren­con­trer des jeunes ta­lents. » Voi­là donc comment le fu­tur réa­li­sa­teur Ja­co­bo Mo­rales s'est re­trou­vé à ca­ri­ca­tu­rer Cas­tro dans Bananas. Avec un lé­ger sou­ci. « La bar­rière de la langue a po­sé pro­blème mais pour re­mé­dier à ça, Woo­dy Al­len a eu re­cours à quelques sé­quences sans dia­logues, à l'im­pro­vi­sa­tion. » Et à en­core d'autres gags vi­suels. Comme la fa­meuse sé­quence du mil­lier de sand­wichs grillés pour le dé­jeu­ner des ré­vo­lu­tion­naires. L'équipe n'avait pas de sacs pour la scène mais coup de chance, Charles H. Joffe, le pro­duc­teur exé­cu­tif, ren­trait à New York pour le week-end. « Je lui ai dit : “Il me faut des sacs de plats à em­por­ter, il faut ab­so­lu­ment que tu m'en ap­portes”, ra­con­tait Woo­dy Al­len. Il y avait un drug­store à l'angle de la 57e et de la 7e alors il les a rap­por­tés. » De quoi mettre une touche new-yor­kaise dans la ver­dure tro­pi­cale de Por­to Ri­co. Un lieu loin d'être un pa­ra­dis aux yeux de Woo­dy Al­len. « Une nuit un in­secte m'a grim­pé sur la jambe et j'ai pous­sé un cri per­çant. Je me sou­viens que pen­dant le temps libre, j'al­lais avec Diane Kea­ton dans l'unique ci­né­ma de San Juan, il y avait des fuites et quand il pleu­vait, il fal­lait choi­sir un siège à sec. » Pas fa­cile. Mal­gré ça, l'idée de ren­trer à New York pour la phase de mon­tage n'en­chan­tait pas non plus le ci­néaste. Entre eux, Ro­sen­blum et Al­len ont à l'époque l'ha­bi­tude de dire qu'il se­rait « plus in­té­res­sant de re­gar­der deux types creu­ser une tom­ber que de les re­gar­der mon­ter une co­mé­die » . Le ci­néaste et son monteur s'at­tellent d'ailleurs à la tâche en se répétant l'un l'autre qu'ils au­ront beau faire le meilleur tra­vail du monde, « le pu­blic le ver­ra par l'in­ter­mé­diaire d'un pro­jec­tion­niste juif ou ita­lien li­sant le Dai­ly News pen­dant que le di­rec­teur de la salle s'agite et lui dit : “Ed­die, la mise au point.” » Pour Ralph Ro­sen­blum qui a tra­vaillé sur plu­sieurs films réa­li­sés par Woo­dy Al­len, Bananas était in­dé­nia­ble­ment le plus dif­fi­cile à mon­ter. « C'est moi qui me ba­gar­rais pour sau­ver des choses, avouait-il à Eric Lax. Woo­dy n'était pas prêt à uti­li­ser tout ce qu'il avait tour­né. Il ne connais­sait rien aux nuances de mon­tage, ce qu'il faut gar­der, ce qu'il faut cou­per, ce qu'il faut dé­pla­cer. En tant que ci­néaste, Woo­dy avait moins de maî­trise. Il fil­mait des sketches. Il était moins sûr de lui. Et il ne s'agis­sait pas de suivre une his­toire : il n'y en avait pas. » Plus de qua­rante ans après le mon­tage de Bananas, Ron Ka­lish ra­conte les mêmes séances de mon­tage ryth­mées par les crises d'an­goisse du ci­néaste. « Il était un peu pa­ra­no, pose le monteur. Quand une scène ne fonc­tion­nait pas à ses yeux, il regardait le mur pen­dant une heure en répétant : “Pour­quoi ça ne marche pas ? Pour­quoi ça ne marche pas ?” » Le film est fi­na­le­ment mon­té en quelques mois. « Il dure un peu plus d'une heure et on a qua­si­ment uti­li­sé tous les rushes mais Uni­ted Ar­tists lui a dit qu'il fau­drait une heure et de­mie la pro­chaine fois. Consé­quence : sur ses films sui­vants, on fil­mait Woo­dy Al­len en train de par­ler à la ca­mé­ra, au cas où on au­rait be­soin de ra­jou­ter quelques mi­nutes. » A la sor­tie du film, l'ac­cueil est mi­ti­gé. Mais Vincent Can­by du New York Times est plei­ne­ment sa­tis­fait : « Tout film qui tente de par­ler d'amour, de ré­vo­lu­tion cu­baine, de CIA, des mères juives, de J. Ed­gar Hoo­ver et de toutes sortes d'autres choses (y com­pris une sé­quence de com­mande de mille sand­wiches grillés au fro­mage) est voué à être un peu bi­zarre – mais plus que bien­ve­nu. » Woo­dy Al­len re­com­mande par ailleurs à l'An­gle­terre d'at­tendre en­core un peu avant de le dis­tri­buer. « Ils ont en­core be­soin de dix an­nées de dé­ca­dence », di­sait alors le ci­néaste au mi­cro de John­ny Hamp. « Je suis ré­cem­ment tom­bé des­sus en zap­pant sur HBO » , dit au­jourd'hui An­tho­ny Ca­so. Un court si­lence. Comme si le fait de vi­sion­ner Bananas en 2017 était une ex­pé­rience trou­blante. Mais l'ac­teur re­fuse de ver­ser dans l'ana­lyse po­li­tique. « Tout ce que je sais c'est que le monde est fou. Et qu'il est de plus en plus fou. » •

« QUAND UNE SCÈNE NE FONC­TION­NAIT PAS À SES YEUX, IL REGARDAIT LE MUR PEN­DANT UNE HEURE EN RÉPÉTANT : “POUR­QUOI ÇA NE MARCHE PAS ? POUR­QUOI ÇA NE MARCHE PAS ?” » RON KA­LISH, MONTEUR DE BANANAS

TOUS PRO­POS RECUEILLIS PAR A. C. SAUF MENTIONS. LES PRO­POS DE WOO­DY AL­LEN ET DE RALPH RO­SEN­BLUM SONT EX­TRAITS DE EN­TRE­TIENS AVEC WOO­DY AL­LEN D'ERIC LAX ( PLON)

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