JFK

So Film - - SOMMAIRE - PAR DA­VID ALEXAN­DER CASSAN ET MATTHIEU ROSTAC PHO­TOS : COL­LEC­TION CH­RIS­TOPHE L.

Sto­ry. En 1991, sor­tait JFK, un film d'une en­ver­gure dingue tour­né entre Dal­las, la Nou­velle-Or­léans et Wa­shing­ton, entre piles de livres ver­ti­gi­neuses, pa­ra­noïa de cir­cons­tance et ti­traille d'une presse as­sas­sine. Qu'im­porte, JFK fut avant tout la pre­mière et gran­diose re­mise en cause de la théo­rie of­fi­cielle sur l'as­sas­si­nat du Pré­sident Ken­ne­dy au­près du grand pu­blic. Jus­qu'à faire chan­ger les textes de loi.

En 1991, pen­dant que les Etats-Unis ter­mi­naient tour à tour guerre froide et Guerre du Golfe, Oli­ver Stone sor­tait JFK. Un film d'une en­ver­gure dingue tour­né entre Dal­las, la Nou­velle-Or­léans et Wa­shing­ton, entre piles de livres ver­ti­gi­neuses, pa­ra­noïa de cir­cons­tance et ti­traille d'une presse as­sas­sine. Qu'im­porte, JFK fut avant tout la pre­mière et gran­diose re­mise en cause de la théo­rie of­fi­cielle sur l'as­sas­si­nat du Pré­sident Ken­ne­dy au­près du grand pu­blic. Jus­qu'à faire chan­ger les textes de loi.

J'étais en CM2 dans une école de Thief Ri­ver Falls, un pe­tit vil­lage du Nord du Min­ne­so­ta. C'était la pause dé­jeu­ner, il fai­sait froid de­hors. Je me rap­pelle avoir vu ma prof se­couer la tête, puis nous dire que le Pré­sident s'était fait ti­rer des­sus. Une de­mi-heure plus tard, le prin­ci­pal de l'école an­non­çait au haut­par­leur que le Pré­sident ve­nait de mou­rir. On a eu l'après-mi­di de libre et je suis ren­tré chez moi. Ce jour-là, je m'en rap­pel­le­rai toute ma vie. » Ce jour-là, c'est le 22 no­vembre 1963 et ce­lui qui s'en sou­vient, c'est le juge fé­dé­ral en chef de l'État du Min­ne­so­ta John R. Tun­heim. Tout au­tour de Dea­ley Pla­za, à Dal­las, une foule de ba­dauds est ve­nue sa­luer le jeune et cha­ris­ma­tique John Fitz­ge­rald Ken­ne­dy, qui pa­rade dans sa dé­ca­po­table noire. Quelques ins­tants plus tard, le trente-cin­quième pré­sident des Etats-Unis est abat­tu en plein air, avant de mou­rir des suites de ses bles­sures à l'hô­pi­tal. Le corps de JFK en­core chaud, la po­lice de Dal­las an­nonce avoir ar­rê­té Lee Har­vey Os­wald, an­cien Ma­rine de 24 ans, vite pro­pul­sé as­sas­sin pré­su­mé. Deux jours et douze heures d'in­ter­ro­ga­toire plus tard, Lee Har­vey Os­wald quitte le poste de po­lice pour la pri­son du com­té en di­rect à la té­lé­vi­sion, mais n'ar­ri­ve­ra ja­mais à des­ti­na­tion : il est abat­tu à son tour par Jack Ru­by, pro­prié­taire d'une boîte de nuit de Dal­las. Un an plus tard, le nou­veau Pré­sident Lyn­don B. John­son charge la Com­mis­sion War­ren d'en­quê­ter sur le meurtre. Son ver­dict ? Lee Har­vey Os­wald a agi seul, abat­tant Ken­ne­dy de trois coups de feu ti­rés de­puis le sixième étage du Texas School Book De­po­si­to­ry, qui sur­plombe Dea­ley Pla­za. Les do­cu­ments uti­li­sés pour par­ve­nir à cette conclu­sion qui n'au­ra ja­mais tout à fait convain­cu le peuple amé­ri­cain sont clas­sés se­crets pour soixante-quinze ans, soit jus­qu'en 2039. Mais le 26 oc­tobre 1992, le Congrès amé­ri­cain vote le Pre­sident John F. Ken­ne­dy As­sas­si­na­tion Re­cords Col­lec­tion Act, sou­vent abré­gé en JFK Re­cords Act, loi ren­dant pu­bliques les archives gou­ver­ne­men­tales liées di­rec­te­ment ou in­di­rec­te­ment à l'as­sas­si­nat. Entre 1994 et 1998, l'or­ga­nisme in­dé­pen­dant As­sas­si­na­tion Re­cord Re­view Board ré­vèle les­dits do­cu­ments. 5,5 mil­lions au to­tal. Qu'est-ce qui a pu convaincre les dé­pu­tés amé­ri­cains de dé­ter­rer un ca­davre en­foui de­puis près de trente ans ? « Mal­gré son sta­tut de fic­tion, le film JFK d'Oli­ver Stone a pous­sé le Congrès à faire pas­ser cette loi. Ce film, c'est la cause di­recte de tous ces do­cu­ments que nous avons

dé­clas­sés du­rant les an­nées 90 » dé­taille John R. Tun­heim, an­cien pre­mier Pré­sident de l'AARB jus­qu'en 1995.

LE COUP DE LA PANNE DANS L'AS­CEN­SEUR SO­CIA­LISTE

Quoi de plus lo­gique que de voir Oli­ver Stone, le grand ob­jec­teur de conscience des Etats-Unis de Reagan puis de Bush Père avec des films comme Pla­toon ou Wall Street, s'at­ta­quer au mythe « JFK » ? « Vous sa­vez, mon père n'ai­mait pas Ken­ne­dy. Il était proNixon, ré­pu­bli­cain, même si Ei­sen­ho­wer était son pré­fé­ré. Pour lui, Ken­ne­dy était un gau­chiste, un vo­leur dont le père avait tru­qué l'élec­tion et qui es­sayait de rendre le gou­ver­ne­ment plus Roo­se­vel­tien. J'ai ac­cep­té l'his­toire d'Os­wald : je n'avais pas la so­phis­ti­ca­tion né­ces­saire pour es­sayer de com­prendre ce qui s'était pas­sé » , lâche au­jourd'hui Stone entre deux gor­gées d'eau, en­fon­cé dans un fau­teuil en cuir de l'hô­tel Meu­rice, à Pa­ris. Une ren­contre dans la cha­leur moite d'un as­cen­seur en panne, en marge de l'édi­tion 1988 du fes­ti­val de La Ha­vane, va chan­ger la donne. El­len Ray, édi­trice de She­ri­dan Square Press, en pro­fite pour lui par­ler d'un ou­vrage qu'elle vient de pu­blier, On the Trail of the As­sas­sins. Avec, di­sons, beau­coup de convic­tion. « Si l'as­cen­seur était cas­sé ? C'était un as­cen­seur so­cia­liste ! Je n'avais que sept pu­tain d'étages à par­cou­rir et je suis res­té blo­qué dans un as­cen­seur bon­dé avec cette femme qui jap­pait dans mon oreille… J'étais ex­trê­me­ment gê­né mais elle a fait mon­ter un exem­plaire du livre à ma chambre. Elle n'était pas folle pour au­tant. Mais je ne pou­vais pas lire tout ce que les gens me don­naient » , s'amuse Stone. Re­fu­sé par plu­sieurs grands édi­teurs, On the Trail of the As­sas­sins a été ré­di­gé par Jim Gar­ri­son, an­cien pro­cu­reur de la Nou­velle-Or­léans et seul ma­gis­trat à avoir me­né un pro­cès en rap­port avec l'as­sas­si­nat de JFK en at­ta­quant l'homme d'af­faires (ac­quit­té) Clay Shaw en 1969. Dé­tail qui a son im­por­tance : le livre est écrit comme un who­du­nit qui se trans­forme peu à peu en un why­du­nit. Une idée de Za­cha­ry Sk­lar, ghost wri­ter de Gar­ri­son et bien­tôt scé­na­riste de JFK. « Le pre­mier ma­nus­crit de Jim était écrit à la troi­sième per­sonne, comme si c'était un his­to­rien ob­jec­tif. On a tout ré­écrit à la pre­mière per­sonne,

comme un ro­man po­li­cier, avec lui dans le rôle du dé­tec­tive, rem­bo­bine Sk­lar. C'est en re­pre­nant son propre par­cours in­tel­lec­tuel qu'il pou­vait

convaincre les gens. » Dans l'avion qui l'em­mène sur le tour­nage de Né un 4 juillet en Asie, Stone fi­nit par feuille­ter l'ou­vrage. Pour ne plus le lâ­cher. « Je ne me suis pas dit : “Oh tiens, voi­là un grand film!”. Mais plu­tôt : “Voi­là un bon thril­ler à la Cos­ta- Ga­vras”, nuance Stone. J'avais une ex­cel­lente re­la­tion avec War­ner Bros à l'époque : ils ne

vou­laient plus tra­vailler avec moi après le four de La Main du cau­che­mar en 1981 mais ils m'avaient ap­pro­ché après Sal­va­dor et Pla­toon. J'ai dit à Ter­ry Se­mel et Bob Da­ly : “Je veux faire ce thril­ler, c'est une grande his­toire.” Ils sont res­tés as­sis deux heures à m'écou­ter dans un res­tau­rant de Los An­geles, et ils ont tout de suite été in­té­res­sés. »

Z ET RASHŌMON EN MO­DÈLES

Néan­moins, vu la sen­si­bi­li­té du su­jet, le ci­néaste va ap­pli­quer la seule mé­thode de pré­pa­ra­tion qu'il connaisse : lire des tonnes de bou­quins et de do­cu­ments, ren­con­trer un nombre in­cal­cu­lable de per­sonnes. Vé­ri­fier, re­cou­per les sources pour don­ner un maxi­mum de consis­tance à l'en­semble. Pre­mier in­ter­lo­cu­teur, cen­tral : Jim Gar­ri­son évi­dem­ment. Stone des­cend alors à la Nou­velle-Or­léans pour faire pas­ser une vé­ri­table garde à vue au bon­homme de 69 ans. À ses cô­tés, Zach Sk­lar dans la peau du good cop : « Oli­ver ne vou­lait pas ba­ser un film sur un per­son­nage qu'on di­sait fou. Il a donc ren­con­tré Jim Gar­ri­son et l'in­ter­ro­ga­toire a du­ré trois heures. Il lui a par­lé de Car­los Mar­cel­lo, le par­rain de la ma­fia cu­baine à la Nou­velle-Or­léans qui était cen­sé avoir eu Jim sous ses ordres. Jim a ré­pon­du à ses ques­tions et il a fi­ni en di­sant : “Vous avez fi­ni ? Bien. Alors pre­nez votre ma­té­riel, votre équipe, et al­lez voir Mar­cel­lo en pri­son parce que c'est lui qui vous in­té­resse vrai­ment, pas moi.” Ça a convain­cu

« HARRISON FORD A RE­FU­SÉ LE RÔLE PARCE QU'IL NE VOU­LAIT PAS PRENDRE DE RISQUES. » OLI­VER STONE

Oli­ver que Jim était au­then­tique, qu'il n'avait pas be­soin de son film. » Stone garde un sou­ve­nir ému de Big Jim : « Quand vous mar­chiez dans la Nou­velle-Or­léans avec lui, des qui­dams ve­naient lui par­ler parce

qu'ils lui fai­saient confiance. » Convain­cu par Gar­ri­son, Stone ne se contente pas d'adap­ter son ré­cit pour au­tant : il achète les droits du livre de Jim Marrs sur l'as­sas­si­nat, Cross­fire : The Plot That Killed Ken­ne­dy et em­bauche Jane Rus­co­ni, fraîche di­plô­mée de Yale et seule­ment âgée de 24 ans, comme « co­or­di­na­trice des re­cherches ». Ré­gis­seur d'ex­té­rieurs sur le film, Jeff Flach part s'ins­tal­ler à Dal­las à plus d'un an du tour­nage et tra­vaille au corps les res­pon­sables po­li­tiques lo­caux pour ob­te­nir les au­to­ri­sa­tions de tour­nage à Dea­ley Pla­za et dans le Texas School Book De­po­si­to­ry – pas une mince af­faire, dans une ville dé­ci­dée à ou­blier cet épi­sode san­glant de son his­toire. Mais pas seule­ment. « Étant sur place, ex­plique-t-il, je suis ren­tré en contact avec Lar­ry Ho­ward, alors à la tête du JFK As­sas­si­na­tion In­for­ma­tion Cen­ter de Dal­las, qui m'a ai­dé à faire la dif­fé­rence entre les per­sonnes bien ren­sei­gnées et les char­la­tans. C'était à moi de ren­con­trer ces gens et dé­ci­der s'ils de­vaient ren­con­trer Oli­ver Stone : des té­moins, des amis de té­moins, des gens qui avaient des pho­tos… J'ai dû en voir plus de trois cents ! Le seul qui nous ait ber­né un temps, c'était un cer­tain Ri­ckie White, qui pré­ten­dait avoir re­trou­vé des preuves dans son gre­nier que son père avait été un des as­sas­sins… » Au to­tal, se­lon les es­ti­ma­tions de Zach Sk­lar, lui, Stone et Rus­co­ni ren­con­tre­ront plus de deux cents per­sonnes. Une quan­ti­té ab­surde d'in­for­ma­tions qui va nour­rir un pre­mier script si­gné Sk­lar de cinq cents pages que ré­dui­ra Stone en col­lant aux « ré­fé­rences les plus évi­dentes de ma car­rière : Z, de Cos­ta-Ga­vras, et Ra­shô­mon de Ku­ro­sa­wa » . D'ailleurs, si le film de Stone est bap­ti­sé d'un sigle, il le doit à la fa­meuse lettre du réa­li­sa­teur fran­co-grec. Sk­lar : « Oli­ver m'a conseillé de ne lire au­cun ma­nuel d'écri­ture de scé­na­rio mais de

connaître ces deux films par coeur, pour uti­li­ser la struc­ture de Z et la tech­nique de nar­ra­tion de Ra­shô­mon, avec dif­fé­rents points de vue, des voix-off, des sauts du pas­sé au pré­sent. » Dif­fi­cile, le pro­jet pro­fite au­tant de son su­jet po­lé­mique que du pe­di­gree de son réa­li­sa­teur deux fois os­ca­ri­sé pour ex­ci­ter le tout Hol­ly­wood. Mais pour fi­nan­cer le film à hau­teur de ses am­bi­tions, Oli­vier Pierre a be­soin d'une étoile. « Harrison Ford a re­fu­sé le rôle parce qu'il ne vou­lait pas prendre de risques, dé­plore le ci­néaste pour la forme. J'ai été voir Cost­ner en An­gle­terre, sur le pla­teau de Ro­bin des Bois, Prince des Vo­leurs : c'était la star de la War­ner mais je l'ai trou­vé co­ol, un peu dis­tant. Je ne sa­vais pas du tout qu'il était ré­pu­bli­cain à l'époque, mais je crois que son agent et sa femme l'ont convain­cu de faire le film. Avec lui, on avait le gros bud­get dont on avait be­soin. » Qua­rante mil­lions de dol­lars, soit à peine moins que l'adap­ta­tion de Ro­bin des Bois ci­tée par Stone, sor­tie en 1991 et block­bus­ter en son temps.

EVI­TER LES MICROS, RÉCITER DU POUCHKINE

Le film tient sa ve­dette, pas ques­tion de bâ­cler le reste du cas­ting pour au­tant. Ri­sa Bra­mon-Gar­cia, di­rec­trice de cas­ting « historique » de Stone, pré­cise la mé­tho­do­lo­gie : « Jus­qu'au moindre pe­tit rôle, même ce­lui que l'on voit l'es­pace de quelques se­condes, Oli­ver vou­lait une res­sem­blance par­faite mais aus­si et sur­tout une clar­té dans l'in­car­na­tion du per­son­nage. Chaque per­son­nage de­vait avoir une tex­ture, une pro­fon­deur, une pré­ci­sion par­ti­cu­lière. » Au­tour de Cost­ner, une my­riade de se­conds rôles pour les­quels Stone veut « des vi­sages fa­mi­liers pour com­pen­ser la com­plexi­té de l'his­toire » . « Sauf qu'il n'y avait pas le bud­get pour les stars !, re­prend Bra­mon- Gar­cia. Tous ces ac­teurs connus ont choi­si d'être là pour un rôle plu­tôt que pour l'ar­gent. “Don­nez-moi 25 000 $ et j'en suis”, c'était ça l'es­prit. Je sais que Ke­vin Ba­con et Ga­ry Old­man n'ont pra­ti­que­ment rien tou­ché, par exemple. » S'ajoutent au gé­né­rique Tom­my Lee Jones, Wal­ter Mat­thau, Sis­sy

Spa­cek, Jack Lem­mon, Joe Pes­ci, John Can­dy… Fraî­che­ment dé­bar­quée de sa Po­logne na­tale dans la Ci­té des Anges, Bea­ta Poz­niak pos­tule sans grande convic­tion au rôle de Ma­ri­na Os­wald, femme de et im­mi­grée russe, per­sua­dée que le rôle se­ra trus­té par une star­lette. « Je dois ren­con­trer Oli­ver Stone pour le troi­sième cas­ting, re­place-t-elle, et il y a vingt per­sonnes qui at­tendent de­vant la porte de son bu­reau. J'hé­site à al­ler faire un tour, mais on me conseille de res­ter. Et cinq mi­nutes plus tard, c'est à moi ! Quand je parle, Oli­ver met sa main en rond de­vant ses yeux, comme un ob­jec­tif de ca­mé­ra. Il me de­mande de for­cer l'ac­cent russe, ça c'est fa­cile, puis de m'éner­ver vrai­ment : dé­con­te­nan­cée, je fi­nis par je­ter les livres qui traî­naient sur son bu­reau en hur­lant. J'ai re­gar­dé ma montre en sor­tant : j'avais te­nu vingt mi­nutes, les gens n'en re­ve­naient pas ! » Une fois choi­sie, Poz­niak lit les vingt-six vo­lumes de conclu­sions de la Com­mis­sion War­ren, et ren­contre Jim Gar­ri­son, à Los An­geles : « On al­lait dis­cu­ter sur la plage de San­ta Mo­ni­ca, parce qu'on avait peur d'être sur écoute. » Stone de­mande ain­si à ses ac­teurs de ren­con­trer des té­moins, les en­voie à Dal­las faire leurs propres re­cherches. An­cien Ma­rine et conseiller tech­nique sur le film, Dale Dye est char­gé d'en­traî­ner Ga­ry Old­man, in­ter­prète d'Os­wald dans le film : « Je l'ai em­me­né dans des stands de tir de la ré­gion de Dal­las/Fort Worth et je dois dire qu'il n'était pas doué au

dé­but, mais il a tra­vaillé. » Un tra­vail de­man­dé aux ac­teurs qui dé­passe même une pré­pa­ra­tion in­ten­sive lors­qu'il concerne le couple Os­wald, que Stone consi­dère comme « une page blanche » . « Pour la plu­part de mes scènes avec Ga­ry, pointe Poz­niak, il y avait seule­ment écrit “ad lib” dans le script : on de­vait tout im­pro­vi­ser ! À Dal­las, on se re­trou­vait le soir pour écrire nos scènes, après avoir pas­sé la jour­née à faire des re­cherches. » Heu­reu­se­ment, Poz­niak peut comp­ter sur une al­liée de choix : la vé­ri­table Ma­ri­na Os­wald, sé­duite par cette jo­lie ac­trice ayant fran­chi le Ri­deau de Fer, comme elle. « Je l'ai ren­con­trée une pre­mière fois, pré­cise la Po­lo­naise rus­so­phone, puis elle m'a car­ré­ment pro­po­sé de dor­mir chez elle à Dal­las. On par­lait de tout et de rien, en an­glais ou en russe, on ré­ci­tait du Pouchkine… C'était mer­veilleux. J'ai pu don­ner un peu de son éner­gie à mon per­son­nage, sa fa­çon de ne ja­mais éteindre une ci­ga­rette sans en avoir al­lu­mé une autre. »

L'AS­SAS­SI­NAT DE JFK GRAN­DEUR NA­TURE

Vient alors le dé­but du tour­nage, à Dal­las, où Bra­mon-Gar­cia doit fi­nir le cas­ting : « Quand on a pas­sé une an­nonce pour les fi­gu­rants, la po­lice nous a pré­ve­nu que per­sonne ne vien­drait. Et bien dix mille per­sonnes ont en­va­hi Dea­ley Pla­za en ha­bits d'époque. En voyant Oli­ver na­vi­guer dans cette ma­rée hu­maine, ému et aba­sour­di, j'ai com­pris que ce film al­lait être im­por­tant. » La pro­duc­tion dé­pense quatre mil­lions de dol­lars pour ren­voyer une des prin­ci­pales ar­tères de la ville texane en 1963. Au-de­là des loyers ver­sés au Dal­las Coun­ty Ad­mi­nis­tra­tion Buil­ding, la pro­duc­tion paie trente po­li­ciers au double de leur sa­laire pour dé­tour­ner le tra­fic rou­tier de Dea­ley Pla­za et ce, pen­dant les trois se­maines du tour­nage sur place. Oli­ver Stone, lui, ne mé­nage pas ses ef­forts. « Dea­ley Pla­za, rap­pelle-t-il, c'est gi­gan­tesque : tra­ver­sez-la trente fois dans la jour­née, et vous fi­ni­rez épui­sé. Heu­reu­se­ment qu'on était très pré­pa­rés, qu'on avait des idées pour chaque plan, chaque coin de la place, et une équipe de sept ca­me­ra­men me­née par Bob Ri­chard­son qui s'oc­cu­pait de mettre tout ça en boîte. » Des idées qui en­thou­siasment en­core Jane Rus­co­ni : « Lors de l'as­sas­si­nat de JFK, les gens avaient des ca­mé­ras Su­per 8 pour fil­mer, n'est-ce pas ? Eh bien on a don­né des ca­mé­ras Su­per 8 à nos fi­gu­rants pour qu'ils puissent pro­duire du film d'époque ! » Un tour­nage à l'en­ver­gure folle qui épuise son dé­miurge, phy­si­que­ment et psy­cho­lo­gi­que­ment : « C'est as­sez san­glant, as­sez hor­rible de ti­rer sur le pré­sident, fait re­mar­quer Stone. À chaque fois que ce cor­tège des­cen­dait la rue et qu'on en­ten­dait les coups de feu, ça pre­nait un peu de notre âme. Pas ques­tion de faire comme Mi­chael Mann et le re­faire jus­qu'à la per­fec­tion : on en se­rait

« MA­RI­NA OS­WALD M'A CAR­RÉ­MENT PRO­PO­SÉ DE DOR­MIR CHEZ ELLE À DAL­LAS. ON PAR­LAIT DE TOUT ET DE RIEN, EN AN­GLAIS OU EN RUSSE, ON RÉ­CI­TAIT DU POUCHKINE. » BEA­TA POZ­NIAK, AC­TRICE

morts. » Si le pro­jet est sul­fu­reux de­puis ses pre­miers bal­bu­tie­ments, cette pre­mière re­cons­ti­tu­tion gran­deur na­ture de l'as­sas­si­nat achève d'en faire une cible am­bu­lante. « La po­lé­mique sus­ci­tée par le film s'est in­vi­tée à Dea­ley Pla­za, re­marque l'ex-mi­li­taire Dale Dye, éga­le­ment in­ter­prète du mys­té­rieux Gé­né­ral Y dans le film. Des gens pas tou­jours très équi­li­brés ve­naient sur le pla­teau les bras char­gés de clas­seurs ou de feuilles vo­lantes, cen­sés conte­nir le fruit de leurs re­cherches

sur l'as­sas­si­nat. Heu­reu­se­ment qu'on avait un ser­vice de sé­cu­ri­té. » Jane Rus­co­ni, elle, évoque l'as­pect di­dac­tique de la gar­gan­tuesque scène : « Tout le monde a beau­coup ap­pris sur l'as­sas­si­nat rien qu'en le re­pro­dui­sant à l'échelle. Tu peux voir où les gens sont pla­cés, quel est le meilleur angle de tir. Dans les an­nées 60, il y a eu des re­cons­ti­tu­tions par­tielles mais ja­mais gran­deur na­ture comme nous l'avons fait. C'est de­ve­nu évident qu'Os­wald n'avait pas pu agir seul. » En charge de la sé­cu­ri­té sur le pla­teau à Dal­las, Jeff Flach avait d'autres chats à fouet­ter : « Mon vrai pro­blème, c'était les tou­ristes qui ve­naient tou­cher les pan­neaux de po­ly­sty­rène que j'avais ins­tal­lé au rez-de-chaus­sée pour re­pro­duire la fa­çade de 1963… C'est fra­gile, le po­ly­sty­rène ! »

PA­RA­NOÏA, CADAVRES ABAN­DON­NÉS ET PHO­TOS DE FEMMES NUES

De toute fa­çon, la me­nace ne vient pas des ba­dauds de Dea­ley Pla­za, mais d'un es­ta­blish­ment qui ne voit pas d'un très bon oeil la joyeuse pro­fa­na­tion me­née par Stone. En plein tour­nage, un jour­na­liste spé­cia­liste des en­jeux de sé­cu­ri­té in­té­rieure pour le Wa­shing­ton Post, George Lard­ner, se fend d'un ar­ticle au vi­triol sur le film. Des cri­tiques ba­sées sur une ver­sion lar­ge­ment ob­so­lète du script, dont on ignore à ce jour comment elle a at­ter­ri entre ses mains. Le Chi­ca­go Tri­bune qua­li­fie le film « d'in­sulte à l'in­tel­li­gence » tan­dis que TIME parle de « jour­na­lisme de ta­bloïd au meilleur de sa forme » . Oli­ver Stone prend le par­ti de ré­pondre aux cri­tiques, et en­gage le jour­na­liste Frank Man­kie­wicz, an­cien com­mu­ni­cant de Ro­bert F. Ken­ne­dy, pour l'ai­der. Stone : « J'ai ap­pe­lé Ben Brad­ley, le ré­dac­teur en chef du Wa­shing­ton Post à l'époque (vu dans Les Hommes du pré­sident, ndlr) pour lui de­man­der un droit de ré­ponse. Au fi­nal, ils l'ont pas­sé deux se­maines plus tard, édi­té et cou­pé. Je ne sa­vais pas ce que

je fai­sais, tout l'es­ta­blish­ment se mo­bi­li­sait contre le film. » La pa­ra­noïa s'ins­talle pe­tit à pe­tit sur le pla­teau et en de­hors : « they » re­vient dans les conver­sa­tions. Dé­jà adepte des conci­lia­bules sur la plage, Bea­ta Poz­niak se mé­fie des coïn­ci­dences : « Un jour, dans l'avion entre Dal­las et Los An­geles, mon voi­sin en­gage la conver­sa­tion et j'ap­prends qu'il est non seule­ment jour­na­liste, mais très in­té­res­sé par JFK. Il a po­sé des ques­tions mais je ne lui ai rien lâ­ché. On en riait avec les gens de l'équipe parce qu'on se de­man­dait s'ils en étaient vrai­ment à nous tendre des pièges comme ça. Beau­coup se sen­taient sui­vis, on pen­sait que nos té­lé­phones étaient sur écoute. » Jane Rus­co­ni abonde : « Pen­dant les trois an­nées qui ont sui­vi le tour­nage, quand je vi­vais à Los An­geles, mon cour­rier ar­ri­vait constam­ment ou­vert. C'était chiant, mais on m'avait ex­pli­qué qu'“ils” fonc­tion­naient comme ça, juste pour me le faire sa­voir. Qu'est-ce que j'al­lais faire ? Me plaindre à la Poste ? Et puis ça s'est ar­rê­té, d'un coup. » De­ve­nu bien mal­gré lui ci­néaste de la pa­ra­noïa, Oli­ver Stone lève les yeux au ciel en en­ten­dant l'anec­dote, à l'aise dans son cos­tard. « Je crois qu'elle est un peu pa­ra­no, tem­père-t-il. Moi, je garde toutes les lettres bi­zarres que j'ai com­men­cé à re­ce­voir avec mes films sur le Viêt Nam dans le même car­ton que les pho­tos de femmes nues qui vou­laient m'épou­ser. Vous sa­vez, je ne suis pas un grand com­bat­tant mais j'ai fait le Viêt Nam : si quel­qu'un en a vrai­ment après vous, il fi­ni­ra par vous avoir… » Après Dal­las, le tour­nage se dé­place à la Nou­velle-Or­léans, « une ville un peu folle, qui ré­veille des choses dans l'âme » d'après Stone. Jane Rus­co­ni, elle, en garde des sou­ve­nirs beau­coup plus concrets : « Un ma­tin, on a re­trou­vé un ca­davre de­vant l'ate­lier de l'équipe dé­co. On a ap­pe­lé le 911, et on nous a ré­pon­du :

“Qu'est-ce que vous vou­lez que ça nous fasse ? Bou­gez-le et puis bas­ta !” Ils ont mis douze heures à bou­ger le corps. Une autre fois, un tech­ni­cien a dis­pa­ru : on fi­nit par le re­trou­ver au poste, en cel­lule de dé­gri­se­ment. Sauf qu'il n'avait pas bu une goutte d'al­cool de­puis huit ans !

C'était ça, la Nou­velle-Or­léans. » Après cette longue es­cale, le tour­nage se ter­mine à Wa­shing­ton, D.C., pour la sé­quence où Gar­ri­son ren­contre Mr. X, homme de l'ombre de la CIA et un des per­son­nages com­po­sites as­sem­blés pour l'oc­ca­sion. « J'avais des doutes au su­jet de ce mo­no­logue très dense qui dure tout de même seize mi­nutes. Mais

Oli­ver m'a dit qu'il fal­lait faire confiance au pu­blic. Et il a eu rai­son »

avoue Sk­lar. « On nous dit de ne ja­mais écrire de scènes comme ça, mais j'ai dit : “Fuck it!”, ba­lance Oli­ver, sûr de lui. On avait be­soin qu'on nous donne le mo­bile, qu'on nous ex­plique qui était Ken­ne­dy. C'était dif­fi­cile mais Do­nald Su­ther­land nous a sau­vé les fesses ! Il connais­sait son texte sur le bout des doigts, alors qu'il y en avait des mots là-de­dans. Il avait un dé­bit de mi­traillette. Dire que je vou­lais Bran­do pour ce rôle au dé­part… Heu­reu­se­ment qu'il a dit non. Ima­gi­nez la scène avec son dé­bit à lui, elle au­rait du­ré des heures ! »

TI­RER LE RI­DEAU COMME DANS LE MA­GI­CIEN D'OZ

Après huit mois de pré­pa­ra­tion, cinq de tour­nage et cinq autres de post-pro­duc­tion pour la­quelle Stone es­time avoir « bat­tu des re­cords » , JFK sort en­fin sur les écrans en dé­cembre 1991. Mal­gré ses trois heures et son contenu com­plexe, le pu­blic est au ren­dez-vous. L'es­ta­blish­ment aus­si, tou­jours en rogne face à l'ob­jet fil­mique de Stone. Da­vid W. Be­lin, avo­cat et ex-conseiller de la Com­mis­sion War­ren, in­vente l'an­cêtre du point God­win en qua­li­fiant JFK de « gros men­songe qui au­rait ren­du fier Adolf Hit­ler » dans l'édi­tion du 15 dé­cembre du Bul­le­tin. Jack Va­len­ti, pré­sident de la Mo­tion Pic­ture As­so­cia­tion of Ame­ri­ca (MPAA) lui em­boîte le pas dans un com­mu­ni­qué de sept pages : « Un peu de la même ma­nière que pour JFK, la jeu­nesse al­le­mande de 1941 était éblouie par Le Triomphe de la vo­lon­té de Le­ni Rie­fens­tahl. [...] Deux films qui sont tout au­tant des chefs-d'oeuvre de pro­pa­gande que des ca­nu­lars. » Quelques jours plus tard, Pat Do­well du Wa­shing­to­nian dé­mis­sionne après que sa courte chronique dé­fen­dant le film ait été cen­su­rée par son ré­dac­teur en chef. Quant à Ri­sa Bra­mon-Gar­cia, elle se rap­pelle avec las­si­tude de « la ma­nière to­ta­le­ment dis­pro­por­tion­née dont les gens

« LE SEUL QUI NOUS AIT BER­NÉ C'ÉTAIT UN CER­TAIN RI­CKIE WHITE, QUI PRÉ­TEN­DAIT AVOIR RE­TROU­VÉ DES PREUVES DANS SON GRE­NIER QUE SON PÈRE AVAIT ÉTÉ UN DES AS­SAS­SINS. » JEFF FLACH, RÉ­GIS­SEUR

ont ré­agi à ce film. On m'a hur­lé des­sus dans des dî­ners mon­dains ! » Il n'em­pêche qu'il y a un avant et un après JFK. Dans la vie d'Oli­ver Stone, d'abord, qui va plai­der la cause de son film jus­qu'au Sé­nat à la ma­nière de Ke­vin Cost­ner et son mo­no­logue culte dans JFK. « Je n'avais ja­mais fait ça au­pa­ra­vant, et j'étais en­core très naïf. Je ne m'at­ten­dais pas du tout à ce trai­te­ment né­ga­tif parce que j'avais été une es­pèce de héros avant ça avec les films sur le Viêt Nam, et parce que “l'af­faire JFK” était re­fer­mée de­puis long­temps, confie le ci­néaste amé­ri­cain. JFK a été un tour­nant de ma car­rière parce que de­puis, je porte cette éti­quette. Chaque fois que je fais un film, j'ai ce far­deau à por­ter alors que je suis ca­pable de chan­ger, d'être dé­mo­crate un jour, ré­pu­bli­cain le len­de­main. » Dans la vie des Amé­ri­cains, en­suite, qui de­mandent plus de trans­pa­rence à leurs ins­ti­tu­tions. « Ce film a mis le doigt sur une bles­sure à vif qui n'avait ja­mais vrai­ment ci­ca­tri­sé. L'as­sas­si­nat de Ken­ne­dy, puis toutes les opé­ra­tions de dis­si­mu­la­tion qui s'étaient en­chaî­nées : le Wa­ter­gate, la guerre du Viêt Nam, l'af­faire Iran-Con­tra, les coups d'État mon­tés par la CIA au Chi­li, au Con­go… Le peuple amé­ri­cain avait ac­cu­mu­lé une vraie rage à l'égard de tout ça, de la CIA qui doit être à notre ser­vice mais dont le bud­get reste se­cret, théo­rise Sk­lar. L'as­sas­si­nat au­ra juste été le mo­ment où l'on tire le ri­deau pour voir ce qui se passe vrai­ment, comme le fait To­to dans Le Ma­gi­cien d'Oz. C'est pour ça que l'on a mis ce car­ton à la fin du film et c'est pour ça que tant de gens ont com­men­cé à écrire au Congrès, es­ti­mant qu'il y avait moins de trans­pa­rence aux États-Unis qu'en URSS, où il y avait eu la Pe­res­troï­ka. » Un pe­tit séisme ci­né­ma­to­gra­phi­co-lé­gis­la­tif qui per­met d'y voir un peu plus clair, en­core au­jourd'hui. « J'ai tra­vaillé avec James Bam­ford sur Snow­den, et il m'a dit que la dé­ci­sion de l'AARB l'avait beau­coup ai­dé dans son tra­vail d'en­quête sur la NSA. Il a pu avoir ac­cès à des élé­ments sur l'opé­ra­tion Nor­th­woods dans les an­nées 60, ce qui a ou­vert de

nou­velles pers­pec­tives pour la NSA » , souffle Oli­ver Stone. Pour ce qui est de l'as­sas­si­nat de John Fitz­ge­rald Ken­ne­dy, 40 000 do­cu­ments res­tent en­core à ré­vé­ler. En oc­tobre pro­chain, si tout va bien. Mais le juge Tun­heim pré­vient : « Je ne pense pas que quoi que ce soit qui se­ra dé­clas­sé cette an­née nous per­met­tra d'en sa­voir plus sur l'as­sas­sin de JFK. »

Le ou les as­sas­sins ? •

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