EASTWOOD, MAIRE DE CARMEL

Entre 1986 et 1988, Clint Eastwood a fait mieux que de des­cendre des tueurs en sé­rie à coups de Ma­gnum 44 dans L' Ins­pec­teur Har­ry sans cli­gner de l'oeil ou de sé­duire Me­ryl Streep dans Sur­la­rou­tede Ma­di­son sans des­ser­rer la mâ­choire. Il a ad­mi­nis­tré une

So Film - - SOMMAIRE - TEXTE ET PHO­TOS PAR AUDE GERRUCCI, À CARMEL

Re­por­tage. Entre 1986 et 1988, Clint Eastwood a fait mieux que de des­cendre des tueurs en sé­rie à coups de Ma­gnum 44 dans L'Ins­pec­teur Har­ry sans cli­gner de l'oeil ou de sé­duire Me­ryl Streep dans Sur la route de Ma­di­son sans des­ser­rer la mâ­choire. Il a ad­mi­nis­tré une ville ca­li­for­nienne de plus de 4 000 ha­bi­tants, Carmel. Qui évi­dem­ment se sou­vient en­core au pré­sent de son po­li­ti­cien le plus ha­bile.

Pen­dant quatre ans, Char­lotte Town­send a ser­vi tran­quille­ment comme maire de Carmel, une co­quette pe­tite com­mune ca­li­for­nienne à une heure de San Francisco, et s'ap­prê­tait à être ré­élue fa­ci­le­ment, mais « un jour, un étran­ger est ar­ri­vé en ville sur son che­val, est pas­sé de­vant la mai­rie et s'est dit, tiens, c'est pas mal ici. Et il a dé­po­sé sa can­di­da­ture pour de­ve­nir maire ». L'homme dont Char­lotte Town­send ro­mance les dé­buts en po­li­tique a lut­té pen­dant vingt ans contre des ar­mées de « bad guys » in­ven­tés par la ma­chine hol­ly­woo­dienne. Cet homme s'ap­pelle donc Clint Eastwood. Si son his­toire d'amour avec Carmel-by-the-Sea a sans doute com­men­cé pen­dant le tour­nage d'Un fris­son dans la nuit (son pre­mier film sous la double cas­quette d'ac­teur-réa­li­sa­teur), ses an­nées dans le fau­teuil du maire font tou­jours par­tie de la grande his­toire de cette bour­gade. De sa fier­té même, à en croire Alex Hu­la­ni­cki, an­cien re­por­ter pour le grand quo­ti­dien lo­cal, le Mon­te­rey He­rald : « Clint n'était pas une star, mais un ci­toyen. D'ailleurs entre nous, on le sur­nom­mait Ci­ti­zen Clint. En tant que can­di­dat à la mai­rie son rôle était de mon­trer qu'il pou­vait pro­té­ger le vil­lage, mais pour les vil­la­geois il était un des leurs et c'était eux qui cher­chaient à le pro­té­ger de toute cette agi­ta­tion ex­té­rieure. »

VENTE DE GLACES IN­TER­DITE

Avant d'en­fi­ler le cos­tume soyeux de « Ci­ti­zen Clint », le co­mé­dien de presque deux mètres doit tout de même for­ma­li­ser son en­vie de de­ve­nir maire. Nous sommes en 1985, quand il dé­pose sa can­di­da­ture, une heure avant la date li­mite. A cette époque, Eastwood ha­bite à Carmel de­puis qua­torze ans, dé­jà. S'il est connu, à l'échelle de la ville, comme un voi­sin es­sen­tiel­le­ment dis­cret, ap­pré­cié et ac­tif, il pos­sède éga­le­ment plu­sieurs biens com­mer­ciaux. Par­mi les­quels, son res­tau­rant le Hog's Breath (« L'ha­leine du san­glier » en V.F.). Der­rière cette sorte de cha­let en bois dont l'en­trée est sur­plom­bée d'une tête de san­glier sculp­tée dans le chêne, un en­droit où l'on sert de la soupe d'ar­ti­chaut et de la sa­lade Cé­sar dans des as­siettes géantes. Quelques se­maines avant de se lan­cer dans la course à la mai­rie, Eastwood a cla­qué la somme de 25 000 dol­lars dans un son­dage cen­sé éva­luer ses chances de vic­toire à l'élec­tion. Mais pour­quoi ce dé­sir sou­dain de se lan­cer en po­li­tique ? Parce que Dir­ty Har­ry ne s'en cache pas : il ne sup­porte plus la bu­reau­cra­tie par­fois ubuesque à l'oeuvre sur Carmel. En ce­la, per­sonne ne peut lui don­ner com­plè­te­ment tort. Pas de trot­toirs de­vant les ré­si­dences, pas d'adresse pos­tale. Toute per­sonne de­vant ré­cu­pé­rer son cour­rier doit se rendre à la poste, ce qui per­met aux ha­bi­tants de se croi­ser. In­ter­dic­tion d'ins­tal­ler des en­seignes en néon. En­core plus pous­sé, il faut si­gner une dé­charge si l'on veut por­ter des ta­lons (au cas où l'on se bles­se­rait sur les trot­toirs), mais aus­si la vente des glaces est in­ter­dite (il fau­drait uti­li­ser trop d'eau pour net­toyer les glaces fon­dues sur les trot­toirs), sans ou­blier l'en­ca­dre­ment maxi­mum... des par­ties de fris­bee sur la plage. Pour com­prendre comment Carmel-by-the-Sea en est ar­ri­vé à ce ni­veau de ré­gle­men­ta­tion, il faut re­mon­ter à l'an­née 1906. A la suite du grand trem­ble­ment de terre qui a frap­pé la ville de San Francisco, une com­mu­nau­té d'ar­tistes prend le par­ti de se re­lo­ca­li­ser du cô­té de Carmel. Cette com­mu­nau­té, dé­crite par l'écri­vain Jack Lon­don dans son livre La Val­lée de la lune, va éta­blir des règles strictes pour faire de son nou­veau havre de paix une bulle cou­pée du reste de l'Amé­rique. Si cer­taines dé­ci­sions ont un sens pour les ha­bi­tants sou­cieux de pré­ser­ver Carmel du sur­dé­ve­lop­pe­ment af­fec­tant les com­munes ad­ja­centes, Clint Eastwood, quant à lui, ne com­prend rien à ces règles. « L'an­nonce de la can­di­da­ture de la star lo­cale a eu un ef­fet mé­dia­tique énorme, se sou­vient Bill Hill, pom­pier à cette époque. Les jour­naux du monde en­tier ont com­men­cé à af­fluer, ain­si que les “tou­ristes de deux heures” qui ne ve­naient là que dans l'es­poir d'aper­ce­voir le can­di­dat. On aime bien Clint mais toute cette agi­ta­tion fai­sait le déses­poir de la po­pu­la­tion lo­cale plu­tôt âgée qui as­pire à la dis­cré­tion et la tran­quilli­té. En­core au­jourd'hui, comme à New York où j'étais ré­cem­ment, on me de­mande des nou­velles du maire Eastwood quand je dis que j'ha­bite à Carmel. » Pour ne pas trans­for­mer sa ba­taille pour la mai­rie en un évé­ne­ment mé­dia­tique dif­fi­cile à maî­tri­ser, Clint fait pro­fil bas et pose les bases de son mes­sage de po­li­tique : « Cette cam­pagne est entre moi et mes voi­sins. » Avant d'en­voyer ba­la­der les de­mandes d'in­ter­views des jour­naux du Ja­pon, d'Al­le­magne, d'Aus­tra­lie, de France et de bien d'autres pays. Comme le ré­sume à l'époque un jour­na­liste d'Hel­sin­ki : « On vient ici parce que le monde est fas­ci­né par ce qui se passe aux Etats-Unis. Fran­che­ment, une star de ci­né­ma qui veut de­ve­nir maire d'un vil­lage de 5 000 ha­bi­tants, c'est vrai­ment bi­zarre, mais c'est ty­pi­que­ment amé­ri­cain. » Très à l'aise dans son nou­veau rôle de « ci­toyen comme les autres », Eastwood ré­serve son temps et ses in­ter­views pour la presse lo­cale qui le suit de­puis des an­nées. « On est al­lés man­ger en­semble au Hog's Breath, son res­tau­rant, après l'an­nonce de sa can­di­da­ture » , re­lance Alex Hu­la­ni­cki avec des tré­mo­los dans la voix. « Il était prêt, dé­ci­dé. Il avait une grande confiance dans la presse lo­cale et il ac­cep­tait les cri­tiques si elles étaient ob­jec­tives. Très loin du per­son­nage de Dir­ty Har­ry. »

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