REAGAN & LA BLACK LIST

Des an­nées après les heures sombres de la chasse aux sor­cières, Ro­nald Reagan dé­cla­re­ra à pro­pos de la trop fa­meuse bla­ck­list : « Je ne crois pas au fait de pri­ver quel­qu'un de ses moyens d'exis­tence, mais le peuple amé­ri­cain avait fait connaître ses souh

So Film - - SOMMAIRE - PAR DA­VID ALEXAN­DER CASSAN

Lé­gende. Des an­nées après les heures sombres de la chasse aux sor­cières, Ro­nald Reagan dé­cla­re­ra à pro­pos de la trop fa­meuse bla­ck­list : « Je ne crois pas au fait de pri­ver quel­qu'un de ses moyens d'exis­tence, mais le peuple amé­ri­cain avait fait connaître ses sou­haits. » Une fa­çon ha­bile de li­qui­der un épi­sode qui au­ra pour­tant chan­gé la vie du fu­tur Pré­sident.

Fon­da­men­ta­le­ment, je di­rais que la meilleure fa­çon de s'op­po­ser à ces gens-là, c'est de lais­ser la dé­mo­cra­tie faire son tra­vail. À la Screen Ac­tor's Guild, nous la fai­sons fonc­tion­ner en fai­sant en sorte que cha­cun ait un vote, que tout le monde soit in­for­mé. Comme le di­sait Tho­mas Jef­fer­son, je pense que si le peuple amé­ri­cain a connais­sance de l'en­semble des faits, il ne se trom­pe­ra ja­mais. » Vê­tu d'un très chic cos­tume clair, le pré­sident de la Screen Ac­tor's Guild (SCA) – syn­di­cat re­pré­sen­tant ac­teurs et ac­trices à Hol­ly­wood – s'ex­prime de­vant la House Com­mit­tee on Un-ame­ri­can Ac­ti­vi­ties (HUAC), com­mis­sion d'en­quête de la Chambre des re­pré­sen­tants. Nous sommes le 23 oc­tobre 1947, la chasse aux sor­cières connaît ses heures les plus hys­té­riques, et la com­mis­sion s'in­quiète des me­naces de sub­ver­sion com­mu­niste à Hol­ly­wood. « Ces au­di­tions étaient très sui­vies dans tout le pays, ex­plique l'his­to­rien Ste­ven J. Ross, parce qu'il ne s'agis­sait pas de l'industrie de l'au­to­mo­bile ou du ca­ou­tchouc… C'était d'au­tant plus dra­ma­tique que l'on s'oc­cu­pait de l'industrie la plus gla­mour. » Par l'in­ter­mé­diaire de l'un des mi­cro­phones en chrome po­sés de­vant lui, les Amé­ri­cains re­con­naissent peut-être la dic­tion maî­tri­sée ou au moins le nom du bel homme aux lu­nettes fines ca­pable de mê­ler Tho­mas Jef­fer­son à ce qui s'ap­pa­rente à une vi­laine guerre in­tes­tine : il s'agit d'un cer­tain Ro­nald Reagan.

CALIBRE .32 VS JETS D'ACIDE AU VI­SAGE

Si c'est en tant que « té­moin ami­cal », donc à charge vis-à-vis de pré­su­més com­mu­nistes, que Reagan est convo­qué en 1947, bien ma­lin qui au­rait de­vi­né qu'il se­rait un jour la fi­gure de proue de la « ré­vo­lu­tion conser­va­trice ». « Je suis de­ve­nu dé­mo­crate à la nais­sance, je sup­pose » , no­te­ra l'in­té­res­sé dans son au­to­bio­gra­phie. Is­su d'une fa­mille mo­deste – et dé­mo­crate, donc – de l'Il­li­nois, Ro­nald voit Frank­lin De­la­no Roo­se­velt comme un « vé­ri­table héros » et ne fait pas mys­tère de ses sym­pa­thies po­li­tiques lors­qu'il perce à Hol­ly­wood à la fin des an­nées 30. Spé­cia­liste des re­la­tions entre po­li­tique et Hol­ly­wood, pro­fes­seur d'his­toire à USC, Ste­ven J. Ross connaît évi­dem­ment le par­cours du Ro­nald sur le bout des doigts : « On en­tend sou­vent que Reagan était un ac­teur de se­conde zone, mais ce n'était pas le cas avant la Se­conde Guerre mon­diale : c'était une étoile mon­tante, un des ac­teurs les plus de­man­dés d'Hol­ly­wood. » Après avoir pas­sé le conflit au sein de la First Mo­tion Pic­ture Unit, uni­té de l'ar­mée de l'air com­po­sée de pro­fes­sion­nels du ci­né­ma char­gée de pro­duire des films de pro­pa­gande, son re­tour à l'écran ne convainc pas grand monde mais il s'in­ves­tit dans la SCA en de­ve­nant vice-pré­sident (1946) puis pré­sident (1947). Par op­por­tu­nisme ? Pas seule­ment, à en croire Ross : « Reagan était plus ma­lin que cer­tains ne le disent. Tous les gens qui le cô­toyaient à Hol­ly­wood s'ac­cor­daient pour dire qu'il avait tou­jours été in­té­res­sé par la po­li­tique, qu'il était même as­sez poin­tu. » En­core so­li­de­ment an­cré à gauche, l'ac­teur s'im­pose tou­te­fois comme un mo­dé­ré dans un contexte où l'éphé­mère syn­di­cat uni­taire de la Con­fe­rence of Stu­dio Unions (CSU) mène des ac­tions de plus en plus vio­lentes. En 1946, alors qu'il se rend aux stu­dios de la War­ner pour le tour­nage de Night Un­to Night (qua­trième film de Don Sie­gel), le bus le trans­por­tant est caillas­sé aux abords d'un pi­quet de grève de la CSU. En 1947, quelques se­maines après que Reagan a gen­ti­ment écon­duit des agents du FBI l'aver­tis­sant de la haine nour­rie par les com­mu­nistes d'Hol­ly­wood à son égard, le co­mé­dien re­çoit un ap­pel té­lé­pho­nique ano­nyme : on le me­nace de mettre un terme à sa car­rière en lui je­tant de l'acide au vi­sage. L'ac­teur ob­tient alors un calibre .32 au­près de la War­ner et ne s'en sé­pare que pour dor­mir. Le dé­mo­crate de nais­sance est dé­ci­dé à lut­ter contre le pé­ril rouge.

« PEUT-ÊTRE QUE J'AU­RAIS DÛ LAIS­SER QUEL­QU'UN D'AUTRE SAU­VER LE MONDE »

Si la « Peur Rouge » est au­jourd'hui consi­dé­rée comme une crise d'hys­té­rie à l'échelle d'un pays en­tier, elle pro­cé­dait d'un ré­flexe dé­fen­sif, jus­ti­fié par le fait que l'URSS était sor­tie triom­phante de la Se­conde Guerre mon­diale, et que les idéaux de jus­tice so­ciale qu'on lui as­so­ciait en­core avaient fait leur che­min en Amé­rique sous la pré­si­dence de F.D. Roo­se­velt, de 1932 à 1945. « La guerre vient de se ter­mi­ner, re­place Steve Ross, on vient de lar­guer la bombe ato­mique sur le Ja­pon et on sait que les Russes es­saient de mettre la main sur la bombe. Dans un monde ra­tion­nel, on in­ter­ro­ge­rait des phy­si­ciens mais que fait le HUAC ? Il s'at­taque à Hol­ly­wood. Parce que l'industrie avait sou­te­nu Roo­se­velt mais aus­si parce qu'à l'époque, les stars de ci­né­ma étaient le meilleur atout des dé­mo­crates pour s'at­ti­rer le sou­tien des foules. » En 1947, Reagan joue un drôle de jeu. De­vant la com­mis­sion, les micros et le peuple amé­ri­cain, l'homme se montre moins vin­di­ca­tif que Ga­ry Coo­per ou Ro­bert Tay­lor, au ha­sard. Il re­con­naît bien qu'une « pe­tite clique » au sein du syn­di­cat suit « des tac­tiques que l'on as­so­cie au Par­ti com­mu­niste », mais re­fuse d'en­vi­sa­ger une in­ter­dic­tion du Par­ti. « J'es­père que la peur ou le res­sen­ti­ment en­vers le com­mu­nisme ne nous pous­se­ront ja­mais à aban­don­ner au­cun de nos prin­cipes dé­mo­cra­tiques pour le com­battre » , dé­clare l'idéa­liste. Dans les cou­lisses, et alors qu'il avait re­fu­sé leurs pre­mières ap­proches, Reagan ren­seigne les G-men du FBI sur la sup­po­sée ac­ti­vi­té com­mu­niste à Hol­ly­wood. Le voi­là « agent se­cret T-10 » pour la pa­pe­rasse du « Bu­reau » de J. Ed­gar Hoo­ver, bras ar­mé de la chasse aux sor­cières. Et si le res­pon­sable syn­di­cal as­sure au nom de la SAG que « nous ne se­rons pas le par­ti de la liste noire » , la SCA in­ter­dit d'adhé­sion des com­mu­nistes et té­moins ayant re­fu­sé de co­opé­rer avec le HUAC. Reagan a tou­jours eu des amis de tous bords mais Jane Wy­man, sa femme, ne lui par­donne pas ses po­si­tions an­ti-com­mu­nistes : elle se rend jus­te­ment à Wa­shing­ton pour dé­fendre les « Dix d'Hol­ly­wood » convo­qués pour les au­diences, et es­time que l'en­ga­ge­ment po­li­tique de son ma­ri se fait au dé­tri­ment de leur ma­riage. Wy­man de­mande le di­vorce en 1948. « Peut-être que j'au­rais dû lais­ser quel­qu'un d'autre sau­ver le monde et sau­ver mon propre foyer » , re­grette Ro­nald.

« Le seul moyen de voir son nom re­ti­ré de la liste noire, en­seigne Steve Ross, c'était d'al­ler voir Reagan ou Roy Bre­wer (an­ti-com­mu­niste fervent et res­pon­sable de l'IATSE, autre syn­di­cat d'Hol­ly­wood, ndlr) pour par­ti­ci­per à ce que j'ap­pelle un “ri­tuel de ré­ha­bi­li­ta­tion par l'hu­mi­lia­tion” : il fal­lait ad­mettre avoir été du­pé par les Rouges, puis écrire un ar­ticle dans le ma­ga­zine de l'Ame­ri­can Le­gion ex­pli­quant qu'il y avait des Rouges à Hol­ly­wood. » C'est en cette qua­li­té que Ro­nald dîne

« PEUT-ÊTRE QUE J'AU­RAIS DÛ LAIS­SER QUEL­QU'UN D'AUTRE SAU­VER LE MONDE ET SAU­VER MON PROPRE FOYER. » RO­NALD REAGAN

avec une cer­taine Nan­cy Da­vis en dé­cembre 1950 : la jeune ac­trice de 29 ans ne par­vient pas à dé­cro­cher le moindre rôle, « vic­time » d'une ho­mo­nyme pré­sente sur la liste noire. Pour­tant cette Nan­cy-là peut dif­fi­ci­le­ment être sus­pec­tée de sym­pa­thies com­mu­nistes… Fille adop­tive de Loyal Da­vis, ul­tra-conser­va­teur à pro­pos du­quel Ross ma­nie l'eu­phé­misme en écri­vant, dans son ou­vrage de ré­fé­rence Hol­ly­wood Left and Right, « il n'avait au­cune sym­pa­thie pour les gauchistes, les Noirs, les juifs ou les ca­tho­liques » . Le couple se ma­rie en 1952, et les deux ac­teurs se font plus rares à l'écran. Ro­nald part bien­tôt en tour­née pour le compte de la Ge­ne­ral Elec­tric, per­fec­tion­nant son art ora­toire au­tant que sa rhé­to­rique droi­tière, alors que Nan­cy le coupe peu à peu de tous ses vieux co­pains de gauche. Ses dis­cours font plus d'au­di­mat que ses films, et il dé­serte les pla­teaux pour de­ve­nir gou­ver­neur de Californie de 1967 à 1975. En 1980, il est élu pré­sident des ÉtatsU­nis et « sauve le monde » de la me­nace com­mu­niste en ache­vant de mettre l'URSS à terre, en huit ans de man­dat. « Nan­cy a pous­sé Reagan vers la droite, c'est sûr, af­firme Steve Ross. Mais elle était peu ap­pré­ciée dans leur cercle in­time. Tous les ans, l'édi­teur Wal­ter An­nen­berg in­vi­tait la garde rap­pro­chée de Reagan pour un dî­ner dans sa pro­prié­té de Palm Springs. On m'a ra­con­té qu'on pla­çait tou­jours un nou­vel in­vi­té à cô­té de Nan­cy. La per­sonne était flat­tée, ho­no­rée, mais on m'a ex­pli­qué ça comme ça : “Per­sonne ne vou­lait s'as­seoir à cô­té de cette garce.” » En­core une af­faire de liste noire… •

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